JOURNAL DE WALTER
Mais, au bout d'un certain temps, le masque tom.be, et l'homm,e reste- Il ferait mieux de s'en aller.
Paul-Jean Toulet :
(Comme une fantaisie).
3 août.
Tout va bien. Mes amis du Zoo ont été reçus de la façon la plus cordiale, une fois passée la première émotion de surprise, à laquelle il fallait infailliblement s'attendre. Les grands yeux du Kanguroo séduisent toutes les femmes, qui doivent se demander quel secret émouvant se cache derrière tant de gentillesse et de timidité. Les manières cordiales (un peu trop, parfois, à mon goût) du Chimpanzé, ont aussi beaucoup de succès. Madame Braselmann, toujours soucieuse de faire de son fils un gentleman accompli, commence à douter... Est-ce que cette absence de pose, cette vivacité ingénue ne valent pas mieux, au bout du compte, que la pseudocourtoisie d'un Nissim Pacha ? On ne saurait prétendre que la réserve hautaine de Sarcoramphe en fasse ce qu'on appelle un compagnon agréable,
mais on la lui passe en la mettant sur le compte des soucis financiers qui absorbent ce puissant personnage. Les quelques jugements sybillins qu'il laisse tomber de temps en temps de son bec judaïque n'en ont que plus de poids.
Pour le Cacatua, succès incontestable. Je n'ai jamais rencontré dans toute ma carrière, quelqu'un qui puisse parler aussi longtemps et avec tant d'autorité pour ne rien dire. C'est à ce merveilleux talent qu'il faut attribuer la rapidité avec laquelle s'est opérée la fusion entre les éléments si disparates. Je me demande, avec une angoisse rétrospective ce qui se serait passé si cette fusion ne s'était pas accomplie. Tout mon plan était par terre.
Grâces soient également rendues à l'excellent monsieur Terracota, qui s'est adapté avec tant de tact aux circonstances. Ah ! j'étais loin de me douter que j'avais en lui un complice. Comme il s'est bien conduit avec son ancien subordonné ! Il lui a fallu du courage pour résister à Nissim Pacha, qui est visiblement exaspéré de l'entrée de notre troupe au Liguria et qui doit, en ce moment, chercher un moyen de se venger. Mais je crains bien qu'il n'en ait pas le temps.
Quant au Raton Laveur, je ne puis dire qu'une chose : l'existence de tels êtres oblige le plus incrédule à croire à la Providence... J'avais toujours pensé que j'en rencontrerais un jour, mais à vrai dire je commençais à désespérer. Eh bien ! maintenant, je suis convaincu, et rassuré. Ils existent. Ou du moins, il en existe un, et c'est lui : Procyon Lotor, mon seul ami, mon sauveur. Loyal, tendre, sincère, fidèle, attentif, toujours prêt au moindre appel, incapable de concevoir autre chose que le
Bien, le Beau et le Vrai. Avec cela, subtil comme le Peau-Rouge son compatriote, trouvant moyen (malgré les difficultés que l'on devine, puisqu'il ne doit être aperçu de personne) de s'introduire à toute occasion dans l'appartement d'Olivia... Grâce à son dévouement, je suis ainsi tenu au courant des moindres incidents de la vie de cette créature exquise et infortunée, car, par prudence, je m'abstiens de lui parler en public. Je descends comme tout le monde à la salle à manger, et même m'attarde parfois au salon, mais jamais je ne m'adresse directement à elle. Il ne faut pas qu'on sache. Mon secret doit rester, jusqu'à nouvel ordre, caché à tous les yeux. Mais ceux d'Olivia en se posant sur moi avec une feinte distraction, me disent éloquemment : « Je ne sais pas ce que vous voulez. Mais je sens que c'est pour mon bien. Merci. »
4 août.
Coup de théâtre 1... Nissim s'est rasé. Pour tout le monde, cet incident a paru des plus banals, et n'a pour ainsi dire pas suscité de commentaires. Mais, pour moi, quelle révélation !
C'est que, privé de cette épaisse moustache, qui le faisait ressembler à quelque lourd potentat, comme on les voit affalés dans les landaus officiels de Tunisie ou du Népaul, le misérable est soudain apparu à mes yeux tel que je l'ai connu, autrefois, quand, chez l'illustre Melchior Turban, je servais à table sa voisine et lui-même. Aucun doute possible, c'est lui, mon remplaçant dans le cœur facile d'une initiatrice dépravée, l'homme à qui sont revenus, par un ironique détour, les boutons de manchettes et la montre, symboles de ma chance et de mon
déshonneur, mon rival si j'ose employer cette expression surannée, en un mot celui que l'on connaissait alors dans la société parisienne sous le nom de baron Trincard (Romuald pour les dames).
Par quelle suite d'événements inconnus, ce Romuald Trincard, prétendu attaché d'ambassade, et amant de ma maîtresse, est-il devenu Nissim Pacha, je l'ignore, mais je le saurai bien un jour... Ah ! le bel alibi qu'une moustache ! Mais quelle imprudence, monsieur Romuald Pacha, d'avoir laissé tomber ce voile de dessus votre visage ! Je me doute bien que vous y avez été forcé par la crainte de quelque danger qui vous menace ici, sous cet avatar égyptien... Mais vous, Nissim Trincard, vous ne vous doutez pas qu'ainsi vous avez trébuché sur un autre piège. Car, dans l'anonyme Maître d'Hôtel du Liguria vous n'avez pas reconnu, vous ne pouviez pas reconnaître l'encore plus anonyme valet qui vous présentait les sauces élaborées dans la cuisine d'un Poète à la mode. Vous n'aviez d'yeux que pour la femme éblouissante qu'on vous avait donnée pour voisine, vous n'aviez d'yeux que pour les précieux boutons de manchettes qu'elle m'avait arrachés pour les passer à vos poignets de malandrin, sans compter la montre extra-plate qu'elle m'avait reprise pour l'insinuer dans votre gousset de rastaquouère, m'obligeant désormais à me servir d'une tocante informe, épave du marché aux Puces.
Je vous aurais certes pardonné de m'avoir pris le cœur de la comtesse. Cette femme perverse ne méritait que l'oubli. Mais voilà qu'après des années, vous reparaissez sur mon chemin, avec une autre proie que, celle-ci, je ne vous abandonnerai pas, entendez-vous, homme à deux visages, ô très suspect
Trincard Pacha I J'aime Olivia, que vous vous contentez de torturer sans avoir l'excuse de l'amour. J'aime Olivia pour la rendre heureuse, alors que vous ne la gardez que par vanité ou par intérêt. J'aime Olivia, et je l'aurai,... après vous avoir démasqué. Tant pis pour vous I II ne fallait pas raser votre moustache.