‹ Le raton laveur et le maître d'hotel; romanChapitre 6 sur 9 · MONOLOGUE (INTERIEUR) DU PERROQUET · texte numérisé non relu

MONOLOGUE (INTERIEUR) DU PERROQUET

Ai- je compris le sens de vos paroles Moi qui ne suis qu'un ignorant oiseau?

Il y a beau temps que j'ai quitté l'école Où l'on m'enseignait les arts libéraux.

Armand Guibert. (Oiseau privé).

On m'appelle Cocko. Mais vous pensez bien que ce n'est point là mon vrai nom, pas plus que celui de Cacatua Plyctolophus, que j'ai accepté de porter par déférence pour les savants qui me l'ont donné, et sous lequel je suis inscrit sur les registres du Liguria. Mon vrai nom est gravé dans le Ciel des Oiseaux en caractères inconnus, et seuls sont capables de le prononcer les habitants de ces sphères sublimes. Pourtant, depuis tant d'années que je vis parmi les Hommes, j'ai appris leur langage et, je n'en disconviens pas, il ne manque point, parfois, d'une certaine beauté. J'ai retenu par ci par là, quelques expressions de leurs poètes, de leurs cuisiniers, de leurs voyageurs, de leurs archéologues, et je m'en sers pour parler aux autres, mais à vrai dire, bien plutôt pour me parler à moi-même et

me distraire ainsi d'une mélancolie invétérée que j'ai contractée le jour où j'ai quitté (de force) ma forêt natale. Il y a bien longtemps.

Une chose m'a toujours étonné, et je sens qu'elle m'étonnera toujours. C'est cette manie qu'ils ont, les Hommes, ayant inventé comme nous le langage, de vouloir lui faire exprimer quelque chose. De quelles joies délicates, raffinées, ils se privent ainsi, ayant à leur disposition cette musique personnelle, à l'infini 1 Ah 1 les fous ! Comment ne sentent-ils pas le bonheur qu'il y aurait à parler, sans avoir cette banale arrière-pensée de persuader, d'expliquer, de raconter, bref (car il faut toujours en venir là) de rouler un adversaire ?... Alors les mots, livrés à eux-mêmes, s'en donnent à cœur-joie... Ils courent, ils dansent, ils s'envolent, ils vont où çà leur plaît... Et ceux qui les entendent, au lieu de se casser la tête pour comprendre «ce que ça veut dire» (entreprise d'ailleurs absolument irréalisable) se livrent enfin au pur plaisir de les écouter, de les savourer. Ah 1 qu'il est doux de penser que les Hibiscus cueillent les Egyptiens sur le rebord de miel des moucharebiehs, hantés par les volutes ligures ! Qu'il est doux de répéter, avec le poète :

En arrivant à Otrante

Nous étions trente

Et sous les murs de Pérouse

N'étions que douze.

Mais en débarquant à Melun

Nous étions un !

ou bien, ce vers, que j'aime plus que tous les autres:

O Temps, suspends ton luth : c'est moi ton Immortel.

Alors, l'esprit dérive dans une rêverie délicieuse ; il se demande (oh I bien entendu, sans insister)

pourquoi l'Immortel adresse au Temps cette demande incongrue et, avec une curiosité bien légitime, il cherche à quel clou stellaire le pauvre Temps pourrait bien accrocher ce luth intempestif. Que de sujets de méditation s'offrant alors ! C'est magnifique !

Mais, sans aller si loin, oui, simplement en faisant — comme cela vient de m'arriver — une petite promenade aux cuisines^ quelles découvertes on peut accomplir! N'ai-je pas entendu le nouveau plongeur (Giacomo Gattamelata qu'il s'appelle) confier au premier garçon de salle, mais assez haut pour que tout le monde l'ait entendue, cette remarque étonnante :

— Depuis huit jours que le barouffe a commencé avec ces Carnivores, mon cher, vous me croirez si vous voulez, la limonade est dans le lac .'...

Qu'entendait par là ce jeune fonctionnaire ? Il avait l'air si grave, si confidentiel, en prononçant cet apophtegme ! La limonade est dans le lac. Quelle musique en ces six vocables ! Et quelle énigme aussi ! Qui sait s'il n'existe pas un rapport entre l'alexandrin de tout à l'heure et cet octosyllabe, gorgé de liquides : li, le la ? Peut-être faudraitil, à l'instar de quelques déclamateurs de ma connaissance, prononcer de la sorte :

Poète, prends ton lac : ton luth est immortel.

Oh ! je me sens inspiré. L'avion du langage vient de décoller, et le voici qui navigue en plein ciel. O lumière 1 ô liberté I... Le lac est dans la limonade. Le temps est immortel. Les poètes sont faits pour effeuiller les hibiscus, pour célébrer les amours des volutes et des moucharabiehs. Qu'entendez-vous

par là, interrogeront en fronçant leurs lunettes, les esprits positifs ? Mais je n'entends rien du tout. Messieurs, je m'entends moi-même et c'est assez. Et si vous faisiez comme moi, alors vous entreriez de plain-pied dans ces espaces merveilleux, où les luths suspendus jouissent de la rouge immortalité des hibiscus, où la limonade se répand dans les lacs sans exiger que les lacs le lui rendent, où les poètes trahis par l'amour se consolent en s'endormant le soir dans le creux des volutes... Le Paradis, quoi 1 le Paradis, dont l'hôtel Liguria.., n'est que la préfiguration approximative...

Je reconnais néanmoins que, pour un esprit positif, comme celui de Sarcoramphus Gryphus, ou du Maître d'Hôtel, ou de cet affreux hybride désigné ici sous un nom de cigare bon marché : le Diplomate, ces mots: « La limonade est dans le lac » n'expliquent rien. Quand on les a prononcés, le mystère demeure entier, le mystère qui ne se dissipe là que pour reparaître ici, le mystère qui est partout. Cependant, si j'en juge d'après la consternation qui s'est peinte sur le visage du premier garçon de salle recevant la confidence du plongeur, il doit y avoir là-dessous quelque chose de désastreux, une catastrophe particulière aux grands hôtels. Car, si les plongeurs ne doivent pas avoir, en théorie, peur des lacs, peut-être que, si l'on y verse la limonade, ils n'osent plus y plonger.

Du reste, pour ceux qui aiment le mystère, cet hôtel Liguria est un lieu privilégié. Nous vivons à même le mystère, nous écrasons en marchant dans les parterres de l'équivoque les œufs innombrables de l'énigme. Nous écartons à pleins bras, en nageant, les ondes épaisses de l'inconnu... Cette jeune

femme dont les joues sont roses comme l'aile de l'Ara baignée de la rosée du matin, pourquoi serable-t-elle toujours triste, telle une Perruche inséparable, et séparée ? Sans doute parce qu'elle vit avec un homme brutal, insensible comme l'Epervier de son pays, et qui n'a jamais l'idée de lui parler en vers. Ah ! si c'était moi, je me poserais sur son épaule et, la mordillant doucement à l'oreille, je lui réciterais :

Ton luth est dans le lac : c'est toi mon Immortelle ! ou bien :

Sois charmante et tais-toi : ma chère Marguerite ou bien encore :

Mon père, ce héron au sourire si doux, Tenait en son bec un fromage.

ou bien, suprême hommage à sa beauté, et qui certes ne saurait manquer de la toucher :

Et j'ai fidèlement chéri ta belle tête

Sous tes grands cheveux noirs et sous tes cheveux blonds...

Et pourquoi, monsieur Terracota, le directeur, ne trouve-t-il pas, dans les bras parfumés de sa pétulante maîtresse, la consolation que tout homme haut placé est en droit d'attendre de la subordonnée qu'il comble de ses faveurs ? Certes, cette femme n'est pas intéressée, encore qu'elle accepte de temps à autre une demi-douzaine de chemises en imitation-rayonne, ou un billet de cinq lires à l'état de neuf. Elle n'est pas intéressée, et même elle fait ce qu'elle peut pour écarter du front olympien de son patron les nuages du souci. Mais celui-ci (pas le souci, mais l'homme au souci) cherche dans les bras de cette Magda l'oubli d'une autre inquiétude. Elle l'interroge, douce, et prévenante :

— Est-ce à cause de ta femme, là-bas, à Paraggi ? murmure-t-elle.

— Non, répond-il, assez brusquement. Madame Terracota est très bien à Paraggi. Elle se baigne avec des archiducs et des champions de luge en vacances, sur une plage chaque matin reconstituée par cent esclaves rapportant du sable venu d'Afrique. Elle est parfaitement heureuse et ne demande rien. Mais c'est la limonade qui ne va pas, à cause de cette crapule d'Egypte... La limonade s'agite et, comme elle est syndiquée, ça peut devenir grave.

Ah ! toujours la limonade ! Si j'avais le temps d'étudier ce problème psychologique, peut-être parviendrai-je à le résoudre. La limonade est un ferment de désastre. Jetée dans le lac, elle le trouble, et le fait déborder... Et les directeurs d'hôtels, impuissants, assistent à l'inondation.

Si ce torrent dévastateur doit un jour tout emporter, qu'il épargne du moins mes chers camarades, qui n'ont rien de commun avec ces lacs, qui n'ont aucune accointance avec la limonade : le Sarcoramphe à la collerette de grèbe, que son épouse désemparée mais fidèle attend sur son perchoir ; le Kanguroo, aux yeux célestement naïfs, à la fourrure douce, dont les mains fines semblent faites pour des récitals de piano à dix mille francs l'heure, mais qui, quand il les ferme, peuvent abattre un boxeur hottentot ; le Chimpanzé, dont les regards sont si attendrissants que les noix de coco s'ouvrent toutes seules quand il les fixe sur elles I... Qu'il les épargne et les laisse paisiblement regagner leurs demeures, dans leur climat natal ! Quant au Raton Laveur, je ne conçois aucune inquiétude à son sujet : car, si déjà la présence d'une simple cuvette

remplie d'eau lui cause des transports de joie et lui inspire l'idée de s'y frotter les mains jusqu'à user ses beaux ongles d'acier, que ne doit-il pas éprouver quand, au lieu de cette flaque dérisoire, c'est un lac qui s'offre à sa vue ? Je lui souhaite de tout cœur de vivre un jour dans une de ces régions bénies, comme on dit qu'est la Finlande, où les lacs sont si nombreux et si pressés qu'il n'y a, pour ainsi dire, autour d'eux pas plus de terre que de fil autour du vide dans une dentelle.

En attendant, il passe sa vie dans une petite chambre sous les combles, en compagnie du Maître d'Hôtel avec lequel il est venu nous chercher, un soir, dans une intention qu'il n'a pas voulu nous dire, mais qu'il a promis de nous révéler un jour. Encore un mystère 1... Mais cela n'est point pour me déplaire... Le Raton Laveur et le Maître d'Hôtel passent à peu près toute leur journée ensemble. Ils parlent. Ils parlent de l'amour. Je veux dire que le Maître d'Hôtel parle de l'amour au Raton Laveur qui l'écoute respectueusement, admirativement et attentivement. Zut ! Trois adverbes de suite I... Il paraît que c'est défendu. Je ne devrais pas abuser des adverbes, comme ça... Mais, aujourd'hui, je me sens un peu fatigué. Non pas de parler, oh ! grands dieux ! non. Parler 1 c'est tellement excitant !... Chaque soir, après dîner, je parle, je parle. Je vais de l'un à l'autre, je présente. Je sers d'interprète, et plus encore, d'intermédiaire. J'explique les singularités, les manies de chacun. J'ai mis sur le compte de la mélancolie conjugale les airs bougons de Sarcoramphe, sur celui de ses origines australiennes l'éducation un peu sommaire de Kanguroo. Pour Chimpanzé, je n'ai pas eu à intervenir,

Il est tellement cordial, et liant ! Parfois même, je trouve qu'il va trop loin. Ainsi, il ne quitte jamais la grosse dame allemande sans la serrer dans ses bras, à l'étouffer. Elle en est flattée, d'ailleurs, au fond.

Je parle, je parle toute la soirée. Et quand c'est fini, et que je me retrouve seul, ayant fini de parler pour les autres, je parle pour mon propre compte : c'est ma façon de méditer. Non, certes, ce n'est point la parole qui fatigue. Ce serait plutôt l'âge, peutêtre... Je vais sur mes deux cents ans, tel que vous le voyez... Oui, je suis né le premier septembre 1742. J'aurai donc deux siècles dans trois ans. Pour Cacatua, ce n'est pas, si vous voulez, la vieillesse, c'est l'âge mûr. Mais tout dépend de la manière dont on a employé sa vie, n'est-ce pas ? Il y a des perroquets qui se ménagent : les Aras, par exemple. Ils clabaudent, ils jacassent, ils glapissent, c'est tout. Ils ne parlent pas. Moi, je parle depuis... attendez... depuis l'âge de huit ans, où l'on m'a amené chez don Ramiro Santos y Azcarraga de Luna, gouverneur des Philippines pour sa Majesté Catholique Ferdinand VI. Quel homme que ce don Ramiro I je voudrais bien savoir ce qu'il est devenu. C'est avec lui, sa femme et ses deux aimables filles : Encarnacion et Robustiana, que j'ai appris l'espagnol. On me traitait comme un ami de la famille. Je n'étais pas enfermé. Je circulais en liberté dans la somptueuse demeure. J'étais vraiment le vice-roi des Perroquets. Ah ! pourquoi cette époque merveilleuse dura-t-elle si peu ? Dix ans 1 Qu'est-ce que dix ans dans une vie de bicentenaire ? Il fallut ensuite subir des maîtres de toute epèce, et des cages, des cages 1... Tant de ca-

ges ! Enfin, au cours de ces divers exils, j'ai appris le portugais, l'anglais, l'allemand, le suédois, le français.

Œ Mon gosier de métal parle toutes les langues ».

Mais j'ai gardé une prédilection pour l'espagnol. C'est même en cet idiome que j'ai composé, pour une dame de Barcelone, une petite chanson très jolie, qui fait l'émerveillement des Catalans :

CANCION DE LORO

Tia Tuka, Tia Tuka Quiero vivir en tu casa, Para beber en tu tazA El cacao con azucar, El azucar de la dicha, O tia azucarada...

En tu ca, tu ca, tu casa, Yo cantarc sin descansar Con mi pico de oro Con mi pico de loro.

De loro del Eldorado :

Tia Tuka, tia Tuka.

En tu ca, tu ca, tu casa Me casaré sin demorar Con una lora dorada Que, ahriendo su hoca De carey con agujeros, Siempre conmigo cantaré :

Y viva, viva tia Tuka !

Quand je chantais ça le dimanche, tous les Perroquets de la Rambla, qui du reste ne savent que de

gros mots, se taisaient. Oui, je suis très bon en espagnol. En français aussi d'ailleurs. C'est une langue si commode pour les Perroquets I A la Chambre, on se sent vraiment comme chez soi... Ils peuvent jacasser, douze, quinze heures de suite. C'est prodigieusement excitant... oui, c'est une bien belle langue que le français, à condition, bien entendu, qu'on prenne avec elle les libertés nécessaires... Comme avec les jolies femmes : si l'on est timide, on est perdu. J'ai cent quatre vingt dix-sept ans, c'est vrai, mais j'ai encore bonne aile, bonne griffe et bon œil. Oui, madame.

Et j'ai beau voir que vous êtes saisie. Il n'est bon bec que de Papouasie.

La Papouasie 1... Mon cher pays. Comme il y a longtemps que je ne l'ai vu 1... La nostalgie, voilà. C'est de nostalgie que je souffre. Attendez 1 II y a des vers là-dessus :

Je suis Papou : voyez mes ailes. Et Cacatua, vivent les rats !

Ou quelque chose de ce genre... Je sens que je m'assoupis légèrement...

Limonade, allons voir le lac que tu devins...

ou LE RATON LAVEUR PREND UNE DÉCISION CORNÉlIeNNE

L'amour qui se porte sur un être en lui voulant du bien est le seul qui mérite purement et simplement le nom d'amour.

St-Thomas d'Aquin.

(Somme : I - II. 26. 4)

— Ecoute-moi bien, Procyon, mon ami. C'est aujourd'hui pour moi un très grand jour. Une date cruciale, comme on dit dans les journaux. C'est le jour où j'ai décidé de me déclarer à Olivia. Cette femme, à qui tu vas matin et soir donner de mes nouvelles pour me rapporter les siennes, ce n'est pas seulement l'envie de la soustraire aux entreprises d'un fripon déguisé en homme du monde qui me pousse, pas seulement l'amitié, le dévouement chevaleresque, la compassion, c'est tout simplement l'Amour.

« J'aime Olivia.

« Peut-être s'en doute-t-elle. Mais elle ne le sait pas.

c II faut qu'elle le sache.

« Prends ce billet, donne-le lui à lire. Tu me le rapporteras avec sa réponse... Mais tu semblés hésiter... Qu'as-tu donc ?

Chacun des mots de ce petit discours est un coup de massue pour le pauvre Raton Laveur qui, en quelques secondes, a vu sous ses pieds s'effondrer son univers. Quand même sa vie en dépendrait, il ne saurait trouver un mot pour répondre à la question posée par son ami. A peine s'il voit clair, La tête lui tourne, et ses quatre pattes, comme brisées, s'affaissent.

— O triple fou que j'étais 1 pense-t-il. Absorbé par ma passion, je ne voyais pas ce qui aurait crevé les yeux du plus aveugle : c'est que Walter aimait Olivia, et que, sans aucun doute, Olivia le paie de retour. Ses gentillesses, les bontés dont elle me comble, ne s'adressent pas à moi mais au messager de Walter. Je suis pour elle un simple jouet, « une petite bête amusante », comme on dit... Un Rongeur américain. Et pourtant si, comme le soutient Walter, les vers de vase peuvent être amoureux des étoiles (quoique la chose arrive bien rarement, je dois dire) quelle raison s'opposerait à ce qu'un Raton Laveur soit épris d'une femme ?... Il est vrai que cette femme est elle-même une étoile, et qu'entre cette étoile et moi, au ciel de la Destinée, s'interpose Walter. Eclipse affreuse 1... Je ne suis qu'un astre mort, un caillou perdu dans l'immensité noire, un rien du tout !...

« Ah ! si ce n'était pas Walter, eh bien ! oui, je tenterais ma chance. Pourquoi pas ? Est-ce qu'autrefois les Princesses n'aimaient pas des Cygnes, des Taureaux, que sais-je ? Et même elles en avaient des enfants. Preuve qu'il ne s'agissait pas seulement du platonique... Mais il y a Walter. Et Walter est mon ami. Je dois donc m'incliner, m'effacer, dût mon cœur se briser.

« C'est chose faite, d'ailleurs. Il est brisé. A jamais brisé. Aucun être du sexe opposé : ni femme, ni Ratonne, n'en recueillra les morceaux. Je le jure ici, solennellement.

« Hélas ! il va falloir mentir. Car, pour rien au monde, je n'avouerai à Walter ce qui vient de se passer dans mon imagination dévastée, depuis le soir où je me suis échappé de ma cage, pour rejoindre cette femme, justement, — ce qu'il ne savait pas encore, ce que je ne lui avais jamais dit... Pour que mon sacrifice garde toute sa valeur, Walter doit l'ignorer : voilà le plus terrible. Il va falloir mentir, dissimuler. Il va falloir continuer à porter leurs messages, à servir d'intermédiaire à leurs amours, sans jamais me trahir. Et accepter les caresses dont elle continuera ingénument, naïvement, d'autres plaisirs que celui qu'y peut prendre un brave petit mammifère du Canada, ignorant du charme redoutable qui émane des filles des Hommes... »

Ce vertigineux monologue n'a duré que quelques secondes. Fort heureusement car, sinon, Walter se serait peut-être douté de quelque chose, et Procyon Lotor ne veut absolument pas qu'il se doute de quoi que ce soit. Héroïque, Procyon Lotor a résolu ce problème cornélien en un temps record et, roidi sur ses pattes, l'œil ingénu, l'oreille dressée, il n'est plus, devant Walter inconscient du drame, qu'un petit messager prêt à accomplir sa mission quotidienne.

— Donne-moi le papier ! articule-t-il, d'une voix presque naturelle.

Et Walter, qui n'a pas perçu cette très légère altération, lui donne le papier.

Je voudrais n'avoir pas à décrire la scène suivante. Elle est trop pénible. Mais le devoir de tout historien est de tout dire, même si cela lui fend le cœur.

Olivia a déplié le papier, l'a lu en battant des cils et, rougissante, a murmuré :

— Ton maître me demande une réponse écrite. Ce n'est pas la peine. Tu lui diras que je suis d'accord, et que, moi aussi, je l'aime.

Ces mots tombent comme une coulée de plomb fondu dans les oreilles de Procyon. Il balbutie :

— Alors, j'y vais tout de suite.

Ce qu'Olivia interprète comme l'empressement de la complaisance la plus délicate, alors que c'est tout bonnement l'envie de fuir, de fuir au plus vite. Procyon Lotor veut à tout prix être ailleurs, et surtout éviter qu'EUe le touche. Cela, il ne pourrait vraiment pas le supporter. Il serait capable de bondir... de mordre peut-être. Il se sauve donc, au risque que cette hâte cause à Olivia une surprise, dont elle voudra peut-être ensuite rechercher les motifs... Mais il n'y a aucun danger de ce côté. Car, si Olivia voulait chercher une explication au départ brusque de son petit ami, elle ne saurait en trouver d'autre que celle-ci, qui s'impose d'une façon affreusement plausible :

Nissim vient d'entrer.

Nissim les a surpris.

Il n'a peut-être pas tout vu, mais il a vu Procyon s'échapper, et le geste affectueux esquissé par Olivia pour le retenir un instant.

Il n'a peut-être pas tout entendu, mais il serait bien étonnant que lui ait échappé l'aveu de sa captive :

— ...moi aussi, je t'aime I

Furieux, il se lance à la poursuite du Raton Laveur, essayant de le coincer entre sa jambe et le mur du couloir, pour l'écraser d'un coup de talon. Mais l'animal, plus agile, lui échappe de justesse, et file avec la rapidité d'une goutte de vif-argent. En un clin d'œil il a disparu.

Nissim se retourne vers Olivia. Il marche sur elle, les poings en avant, terrible. Elle est toute pâle, mais il lit dans ses yeux une telle décision de lui tenir tête que cela l'impressionne. Alors, il change de tactique. Au moment d'atteindre Olivia, il esquisse, avec une souplesse de félin, un mouvement de biais qui le porte vers un fauteuil : où il s'installe, allongeant les jambes, et arborant son sourire des grands jours, son horrible sourire :

— Je vois que vous avez de jolies relations I remarqua-t-il, sardonique.

Elle ne répond rien. Mais elle ne peut réprimer le léger tremblement qui l'agite, de la tête aux pieds, qui la fait vibrer comme une tige d'acier. Elle est déconcertée. Elle s'attendait à un corps à corps. Et, tant pis ! elle était décidée à en finir en une fois. Pour ce que valait une telle vie.

Mais il a dû deviner son intention désespérée... Et il se réserve pour un supplice plus raffiné, qu'il va falloir encore subir. Eh bien ! elle est prête pour cela aussi. Elle tremble, mais sans baisser les yeux.

— Je ne sais pas, continua-t-il, ce que c'est que cette bête, que je n'avais pas encore vue ; mais j'ai tout lieu de croire que sa présence n'est pas sans lien avec celle de ces autres messieurs, les nouveaux clients du Liguria, qui justement ont été amenés par votre amoureux.

Olivia garde le silence. Mais son imperceptible haussement d'épaules signifie avec plus d'éloquence que toute parole :

— Vous pouvez croire ce que voulez.

— Et ce... ce laveur de vaisselle, vous l'aimez ?

— Eh bien î ma chère, les sentiments sont libres, cela ne sert à rien de les discuter. Je n'ai qu'une seule chose à vous dire : c'est que, prendriez-vous pour entremetteurs un éléphant, un rhinocéros ou un rat d'égoût, vous n'en seriez pas plus avancée. Pour la bonne raison, que, dorénavant, vous resterez dans votre chambre. Aux arrêts de rigueur !...

— Comme il vous plaira, Nissim. Vous êtes le plus fort.

— Certes, ma chère. Vous venez de dire le seul mot juste que je vous aie encore entendu prononcer. Il n'y a rien à faire contre moi. Je suis toujours le plus fort.

Nissim Pacha avait certes l'oreille très fine. Mais pas assez néanmoins pour percevoir le très léger, le presque insaisissable bruit qui venait de se produire dans le corridor.

C'était Procyon qui, au lieu de monter immédiatement au dernier étage, avait fait un crochet et, blotti derrière la porte avait tout entendu... pour, vingt secondes plus tard, le rapporter à son ami, en même temps que son message sentimental.

ou l'on voit un oiseau vert

JOUER LE ROLE DE l'oISEAU BLEU

« Cui-cui ! » répéta le cher petit, doucement, comme pour dire : « Je suis là, Maîtresse, je suis là ! » Ce fut un si merveilleux réconfort que j'en eus les larmes aux yeux.

Katherine Mansfield : Le Canari.

« Le Salam sur vous, Monsieur Walter, et la bénédiction d'Allah I... » C'est une formule musulmane que j'aime beaucoup, et que vous me permettrez d'employer, quoique je ne sois pas moi-même Mahométan. Mais il faut prendre son bien où on le trouve, comme disait un penseur uruguayen de mes amis. Ce n'est pas une raison parce que je suis Papou de naissance, pour m'en tenir aux seules expressions locales. Le Salam ! dis-je donc... Ou plutôt le Salam I donc, dis-je ; et aussi mes remerciements. Car je ne puis oublier que je vous dois de très belles vacances. Vous ne sauriez croire combien nous autres Perroquets pouvons nous ennuyer dans une cage, même de Zoos, car ces établissements ne sont que la parodie emphatique des minuscules logements que nous offrent les concierges ; et, si vous

n'aviez pas pris les devants, je crois que, dans ma reconnaissance, je vous aurais moi-même proposé de vous rendre le service que vous m'avez fait l'honneur de me demander.

« Et, tout d'abord, laissez-moi vous dire que cette Dame est la perle des femmes. J'ai été moi-même, jadis, amoureux d'une ravissante Psittacide, ma contemporaine et, malgré que le passé ait souvent pour résultat de magnifier les souvenirs, je suis obligé de reconnaître que cette Enchanteresse était moins belle encore que celle qui a pris votre cœur. J'ai souvent habité chez les Hommes, au cours de ma vie voyageuse, ce qui m'a donné l'occasion de connaître beaucoup de dames, et même de grandes dames. Aucune n'approchait de Madame Olivia. Sa taille élégante et souple se développe comme un cyprès balancé par la première brise du moi de mai ; sous l'arc de ses sourcils tendu à se rompre par l'archer même de l'amour, ses yeux lancent de si insoutenables éclairs que je n'ai pu deviner leur couleur, pensant au reste que ce serait une indiscrétion de ma part de vouloir priver de cette douce découverte l'homme qui saura gagner son cœur. Sa bouche est comme le grain de la grenade, et ses oreilles ont la délicatesse de ciselure qu'on remarque à la valve des coquillages ramassés sur les plages des mers du Sud, — que Neptune les garde !... Et, tel Périclès devant la fille d'Antiochus, en l'apercevant, je n'ai pu m'empêcher de m'écrier :

See, where she cornes apparelled like the spring, Grâce hère subjects, and her thoughts the King Of every virtue gives renown to men !

Her face the book of praises, where is read Nothing but curious pleasures, as from thence

Sorrow where ever razed, and testy wrath Could never be her mild companion.

« Ai-je besoin de dire que la beauté de son costume rehaussait encore l'éclat de sa personne ? Elle portait un peignoir dont la florale splendeur n'était pas loin d'égaler le plumage des plus distingués parmi Nos Seigneurs les Aras... Quant aux qualités morales... j'ai eu tout le loisir de l'observer au cours de ma visite et pas une seule fois — je me plais à le déclarer, — il ne lui est échappé un de ces gestes vulgaires ou seulement médiocres qui constituent la mimique de la plupart des femmes distinguées. Si elle n'était pas une Reine chez les Hommes, elle mériterait d'être un Oiseau. Que de fois l'admiration faillit-elle m'arracher des cris 1 Mais je les contenais dans la crainte de faire, par cette manifestation intempestive, échouer le plan ingénieux que vous aviez élaboré et dont vous aviez bien voulu me confier, du moins en partie, l'exécution.

— Abrège, je t'en prie. Perroquet de mon cœur.

— Les prières d'un ami sont des ordres pour son ami. J'abrège donc, et cours droit au fait. Dissimulé dans un pli du rideau de la fenêtre (que le bandit ne songeant qu'à la porte, avait négligé de fermer), j'ai, toutes les nuits, écouté leurs dialogues et étudié leurs agissements. Entre nous, cet homme ne peut en imposer qu'à des êtres naïfs ou absolument conventionnels, tels que la Dame allemande, qui a la candeur d'y voir un modèle pour son fils, ou l'industriel belge, qui n'a jamais eu, en dehors de ses affaires, le soupçon d'une idée personnelle. Mais, quand on le regarde de près, qu'on a l'occasion de l'examiner à un moment où il ne se surveille plus, alors le léger voile de dignité qui le recouvre

tombe et laisse voir un masque hideux. Dans ses yeux s'agite la vase verte de la haine, sa bouche se déforme en un rictus de crapaud pipa, mais c'est surtout son nez qui devient effrayant. Il se met à remuer comme s'il voulait se détacher de sa base et à s'élargir comme s'il lui était impossible de sup>porter davantage la pseudo-distinction que lui impose son propriétaire. Tel un sanglier sortant de sa bauge, il est lâché. Ce sont certainement des nez pareils qui ont inspiré aux Dames des Marolles ce refrain si expressif :

Hy zeg vriendje

Gy hebt es do wel ne goeie

« Sitôt qu'îV a pénétré dans la chambre, sitôt qu'i7 voit Madame Olivia, sitôt qu't7 est sûr d'être seul avec elle, alors entrent en action ces yeux de boue, ces lèvres féroces, ce nez d'épouvante et j'ai compris, avant même qu'il eût parlé, la détresse de cette pauvre femme, détresse si forte que, maintes fois, elle se leva de son fauteuil pour tourner en rond dans la pièce — telle une bête traquée, — mais alors, d'une poigne inflexible, il la ramenait à sa place, et l'obligeait à écouter.

— « Ainsi, hurlait-il à voix basse (si j'ose employer cette expression, seule capable de rendre ma pensée) ainsi, c'est pour cela que vous passiez toutes vos après-midi au Zoo !... Pour y chercher des complices !... Et vous faisiez faire ce joli métier à des espèces de rats d'égoût... Eh bien ! sachez que, dussiez-vous appeler à votre aide toute la vermine d'Afrique et toute la volaille d'Océanie, vous n'arriveriez pas à vous en sortir. Mienne vous êtes, et mienne vous resterez. Quant à ce Walter, c'est un...

— Je t'en prie, mon cher Cacatua, continue...

— Ici, Monsieur, souffrez que je m'arrête. Dans ma carrière qui fut longue et qui m'a donné l'occasion d'approcher des gens de toutes sortes : des évêques et des fabricants d'espadrilles, des voleurs de grands chemins et des agents de change, des couturières en journée, des femmes de lettres, des débardeurs et des directeurs de journaux, j'ai entendu, — et dans toutes les langues — les termes les plus malsonnants. Mais jamais d'aussi effroyables que ceux dont s'est servi cet homme poui vous désigner. Il en est même que je n'ai pu comprendre, et que sans doute il inventait à mesure : fabrications spontanées de la haine impuissante.

« Au moment de sa plus grande exaspération, on frappa à la porte. Et un valet entra. Il portait le plateau du dîner. Du dîner de Madame Olivia, cela s'entend, puisque Nissim, lui, est descendu à la salle à manger en disant, pour excuser sa femme, qu'elle était retenue chez elle « par une migraine intolérable ».

— Ça, je le sais, je l'ai entendu.

— Or, ce valet, je le reconnus assez vite, quoique je ne l'eusse aperçu qu'une fois dans les Cuisines, où, jouant alors le rôle d'un Plongeur, il murmurait un refrain subversif à propos de la limonade, sans doute pour ébranler le loyalisme du personnel... je redoublai d'attention. Je fis bien, car je pus ainsi voir le misérable attirer dans un coin le nouveau venu et lui glisser quelques mots à l'oreille. Malgré que je tendisse la mienne au maximum, je ne pus hélas I entendre ce qu'ils disaient. Seuls me parvinces quatre mots : « Et surtout Giacomo, attention 1 »

D'où je conclus à l'existence d'un complot, que je me promis de surveiller.

« Une fois le faquin disparu, Nissim proféra encore quelques incongruités à votre adresse et il se retira, fermant la porte à clef.

— C'est alors que je sortis de ma cachette. A pas comptés, sans bruit, je m'avançai sur le tapis, jusqu'aux pieds de la malheureuse, qui n'avait pas bougé, qui ne m'avait pas vu.

« Entre les deux pinces de mon bec, je saisis un pan de son beau peignoir à fleurs et le tirai délicatement, juste ce qu'il fallait pour attirer son attention.

Elle tressaillit. Mais elle n'eut pas peur. Sans doute lut-elle dans mon regard une commisération si sincère qu'elle comprit qu'il n'y avait rien à craindre de moi.

— Que veux-tu ? s'enquit-elle avec douceur, que veux-tu, mon cher petit ?

S'entendre appeler « cher petit » par quelqu'un qui a cent soixante-dix ans de moins que vous, c'est une chose à laquelle on ne peut pas résister. D'un bond, je fus sur ses genoux. Et la regardant avec une tendresse infinie, je lui dis :

— Courage, Madame ! Nous sommes là.

— Mais cet homme, s'écria-t-elle, cet homme terrible ?

— Il n'existe pas ! affirmai-je avec force. C'est une ombre sur un mur, un simple reflet de l'enfer. N'y pensez plus, et le voilà complètement supprimé. Ce qui existe (mon exaltation était à son comble), ce qui existe c'est le Bien, c'est le Bonheur, c'est la

Beauté... C'est la Musique... Pourquoi ne feriez-vous pas un peu de musique ?

— Je n'ai pas de piano, ici.

— Mais, moi, je puis vous chanter des chansons. J'avais souvent remarqué que les chansons même

et surtout, quand leur sujet n'a aucun rapport avec les préoccupations d'une personne, exercent sur elle une influence apaisante. Pourquoi le remède qui réussit si bien sur les rémouleurs, les brodeuses, les encaustiqueurs et les femmes de ménage, échouerait-il sur les amoureuses infortunées ?

« Je chantai donc. Au hasard. Des bribes de romances ou complaintes. Des pièces de vers que je mettais moi-même en musique. Des choses drôles qui la faisaient rire malgré elle ; et des choses tristes qui lui semblaient, puisqu'arrivées à d'autres et jadis, simplement belles.

« Et ce fut l'histoire du naufrage de Monsieur Trinquet :

Tant qu'à Monsieur Trinquet

Qui ne savait pas... néder.

Il aura-t-été z'et avalé

Par un gros « paltoquet ».

« Puis cette observation d'un grand voyageur :

Ah ! vraiment le joli pays

Que le Chili Et que l'amour est rigolo

A Santiago !

€ Puis cette romance que chantait Monsieur Grévy :

Dans les sentiers remplis d'ivresse Allons ensemble à petits pas.

Allons cueillir, ô ma maîtresse.

Les premiers bouquets de lilas.

« Et puis des mélanges, car il ne faut pas craindre, en ce cas les mélanges. Ce sont les cocktails de la mélancolie :

Quand nous chanterons le temps des cerises,

Tendons nos rouges tabliers Aux deux grands bœufs de mon étable.

Aux armes, citoyens!

Les Coccinelles sont couchées Et sur ce toit tranquille où picoraient les phoques Mes parents sont venus me chercher.

Dis-moi Vénus quel plaisir trouves-tu Dans ce grenier où nous avons vingt ans ? Riez, riez, ma Belle, Riez, riez toujours !

La prune mirabelle Est le fruit de l'amour !...

etc., etc.

« Et j'allai, j'allai toujours... On ne pouvait plus m'arrêter. A un certain moment, voyant que je commençais à m'égosiller, elle m'interrompit :

— Ecoute, dit-elle, en me caressant la nuque de ses doigts effilés (et c'est à cela que je vis qu'elle savait comment on doit parler aux Perroquets), écoute, cher Oiseau, il faut maintenant aller te reposer. Tu dois en avoir besoin. Je n'oublierai jamais le bien que tu m'as fait ce soir. Va dire à notre ami que je lui suis fidèle et que je pense à lui.

Elle déposa sur ma huppe un baiser et, me faisant grimper sur son index, me porta vers la fenêtre d'où je pris mon vol vers l'arbre le plus proche. Un gros oranger, sur une branche duquel je m'installai.

J'étais absolument épuisé par mon récital de chant. Il me fallait de toute nécessité, m'endormir,

ne fût-ce que quelques instants, pour réparer des forces dont je sentais qu'elles me seraient bientôt nécessaires. Car je prévoyais qu'il allait se passer des choses encore plus terribles que celles auxquelles je venais d'assister et que mon absence aurait entraîné les conséquences les plus graves. Fort heureusement, la Nature m'a accordé une faculté des plus précieuses, et que je partage avec Napoléon : je dors de la façon la plus profonde, mais à volonté. Estimant donc qu'il ne pouvait rien arriver d'inquiétant avant une demi-heure, je m'accordai trente minutes de sommeil : pas une de plus, pas une de moins.

« J'avais calculé juste car, au moment où, m'étant ébroué et ayant retrouvé dans cet ébrouement mes esprits intacts, je reprenais mon poste dans le pli du rideau de la chambre de Madame Olivia, je devinai, au frisson dont ne purent se défendre les épaules de la noble créature, que son bourreau était rentré en scène. Et, de fait, il était rentré. Et il n'était, si je puis m'exprimer ainsi en cette conjoncture, pas seul. Il tenait ses compagnons sous son bras, des compagnons, c'est bien le cas de le dire, comme lui « de sac et de corde ». Puisque c'étaient en effet un sac et une corde.

« Avant que Madame Olivia ait pu pousser un cri, il s'était jeté sur elle et, en un clin d'oeil, lui avait passé la tête dans le sac. Ce qui eut pour résultat d'étouffer toute résistance et même tout appel. Ensuite il la ficela à l'aide de la corde et la jeta à terre comme un paquet. Puis il se retira de nouveau, et en toute hâte.

« Cette scène épouvantable se déroula avec une rapidité de cauchemar. Si je n'avais écouté que mon courage et mon indignation, je me serais précipité

sur le misérable et lui aurais crevé un œil. Mais je risquai que, dans sa rage, il ne m'étranglât, et alors rien ne faisait plus obstacle à ses criminels desseins. Etant le seul témoin de cet attentat, j'étais aussi le seul être capable d'en empêcher la suite par mon intervention... Il fallait agir. Je m'envolai donc avec toute la promptitude possible, pour vous avertir « à toutes fins utiles » comme disait le secrétaire de mon premier maître : Son Excellence le Gouverneur de Manille.

« Auparavant, obéissant à une intuition dont je ne saurais trop m'applaudir, je fis le tour de l'Hôtel et j'aperçus, sur la route qui passe devant les communs, trois malandrins, parmi lesquels il me semblait bien reconnaître le pseudoplongeur-valet de chambre, complice de Nissim Pacha. Ces escogriffes faisaient le guet dans une puissante torpédo qui...

ou l'on voit

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