‹ Le raton laveur et le maître d'hotel; romanChapitre 7 sur 9 · CHIMPANZÉ ET PROCYON LOTOR SE CONDUIRE COMME DES HEROS · texte numérisé non relu

CHIMPANZÉ ET PROCYON LOTOR SE CONDUIRE COMME DES HEROS

Je lui ferai une belle place sur l'étagère de mes ex-voto, entre un gant d'Ophélie et ma première dent.

Jules Laforgue :

Hamlet, ou les suites de la piété filiale.

Si Cacatua n'avait pas été entraîné par son propre discours, il aurait remarqué que, depuis quelques instants, il parlait, si l'on peut ainsi s'exprimer, dans le vide. Car Walter Brenner, qui l'avait longtemps écouté sans presque l'interrompre et sans bouger, se contentant de serrer parfois un peu plus fort contre son cœur Procyon qu'il tenait dans ses bras et dont l'émotion n'était certes pas moins vive que la sienne propre, Walter Brenner n'était plus là.

Tenant toujours Procyon dans ses bras, il avait bondi, il était sorti de sa chambre et avait couru dans celle du Chimpanzé qui. Dieu merci, s'y trouvait, venant à peine de quitter le salon où la conversation, ce soir-là, n'était pas de son goût.

En quelques mots à voix basse, Walter expliqua à Jicky ce qu'il attendait de lui. Un large sourire éclaira la face du quadrumane.

— Enfin ! s'écria-t-il, on va faire du sport.

En moins de temps qu'il ne faut à ta plume poussive, ô romancier, pour l'écrire, Jicky, ayant pris Procyon des mains de Walter, et l'ayant placé sur son dos en lui recommandant de s'y agripper avec force et de ne se laisser choir sous aucun prétexte, se précipita au dehors.

Comment s'y prit-il, je ne saurais l'expliquer. Il faut croire que, dans les cas d'urgence, il pousse aux mains des Singes des espèces de ventouses comme en sont pourvus les margouillats ou les mouches, il s'établit dans la tête des singes une espèce d'indifférence sensorielle à l'égard des dimensions de l'espace, car Jicky, s'étant jeté par la fenêtre de la mansarde de Walter, qui était au quatrième étage sur la cour, se glissa le long de la muraille de l'Hôtel et en fit le tour, sans même s'aider, à l'occasion, des lianes de Bougainvillea, et en quelques secondes se trouva devant la fenêtre d'Olivia oii il fit, avec Procyon qui de son dos avait sauté sur le parquet, une sorte d'entrée triomphale, dont malheureusement aucune personne ne pouvait être le témoin, puisque la seule qui fût présente dans la pièce avait la tête dans un sac...

De toutes manières, si quelqu'un avait été là pour le féliciter de cette performance, il ne l'aurait pas écouté. Car le temps pressait, et notre Chimpanzé était un singe de décision. Sans perdre une seconde, il avait déchiré la toile du sac qui emprisonnait la tête d'Olivia, tandis que Procyon s'occupait, avec une activité fébrile, de couper, en les rongeant, les cordes qui paralysaient ses bras, ses jambes. Elles étaient, ces cordes, horriblement dures, et dans sa hâte, le pauvre Raton Laveur eut deux dents cassées.

Le sang coula. Mais ce que souffrit le courageux animal se perdit comme une goutte de pluie dans un torrent, le torrent de joie qui l'inonda en voyant la jeune femme recueillir ce sang du bout des doigts et s'en signer le front. Et si elle avait connu le langage secret des ratons laveurs, elle l'aurait peut-être entendu murmurer, mais si bas, si bas qu'elle aurait pu, par délicatesse, feindre de ne l'avoir pas compris:

— Enfin, j'ai versé mon sang pour elle. Et elle s'en est ointe comme d'un chrême. C'est le sacre de l'amour pur. Je puis mourir maintenant, car j'ai atteint la cime de ma vie.

Comme s'il avait deviné l'intensité psychologique de ce moment (mais peut-être avait-il une intention d'un caractère plus positif), le Chimpanzé, une fois les cordes rongées, salua et s'éclipsa.

La Femme et le Raton Laveur restèrent seuls.

Ils se regardèrent dans les yeux.

Dans ceux de Procyon, Olivia lut un tel amour, un dévouement si absolu, qu'elle baissa les siens. Honteuse de ne pouvoir rien rendre en échange- Elle voulut parler. Il lui fit signe de se taire. Il n'avait pas besoin d'apprendre de sa bouche qu'Elle était à un autre. Il ne le savait que trop. Et d'ailleurs, cet autre était son ami... De tous côtés, on était cerné, barré, immobilisé... La vie était comme un îlot perdu au milieu de l'océan de l'impossible.

...Les cœurs de ces deux êtres d'élite battaient à se rompre...

Et pourtant il fallait en finir avec cette tension insoutenable. C'est Procyon qui en prit l'initiative Inspiré par le génie du tact, il ramassa une des deux dents qu'il venait de perdre et l'offrit à Olivia qui,

pieusement, la rangea dans son coffret à bijoux.

A peine avait-il achevé cette petite liturgie sentimentale qu'elle sursauta, prise de peur. Un bruit de pas venait de retentir dans le couloir. Et avant qu'elle eût eu le temps de se ressaisir, la porte forcée du dehors, vola en éclats, et trois hommes, dont la mine patibulaire contrastait de la façon la plus saisissante avec le costume de coupe impeccable, firent leur entrée. L'un de ces hommes était Giacomo Gattamelata.

Passant avec une promptitude foudroyante de l'attendrissement à l'héroïsme, Procyon, toutes griffes dehors, se rua sur ce vilain personnage et, malgré l'évidente, l'écrasante disproportion des forces, il s'apprête à entamer avec lui une lutte dont l'issue ne nous semble que trop certaine...

Seul, un miracle peut, à cette heure, le sauver. Grand Dieu ! ce miracle se produira-t-il ?...

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