‹ Le réalismeChapitre 10 sur 20 · LETTRE · texte numérisé non relu

LETTRE

« C'est avec la dernière joie, mademoiselle, que j'ai y> reçu votre lettre du 14, et que j'ai appris qu'enfin vous » n'êtes plus sous la tyrannie de votre père. J ? ai mille fois » admiré la complaisance que vous aviez pour lui, et la » vertu avec laquelle vous supportiez ses mauvaises huy> meurs. Je ne croyais pas que la piété filiale pût s'éteny> dre jusqu'à rendre des services tels que ceux que vous » lui avez rendus dans sa njaladie. Enfin vous êtes libre, » j'en remercie Dieu tous les jours, tant pour vous que » pour moi. Je n'ai plus que très-peu de temps à rester » ici, et dans quinze jours au plus tard j'espère aller goû- » ter auprès de vous tous les plaisirs que peut promettre » un amour heureux, vainqueur de tant de traverses, et » d'un rival favorisé par un homme de qui vous dépendiez. » Tel qu'il soit ce rival, je vous jure sa perte sitôt que je » serai arrivé, ou ma mort me délivrera de l'horreur de » vous voir entre ces bras. Puisque vous voulez bien vous » donner à moi, rien ne m'empêchera d'être heureux, ni » de vous prouver qu'on n'a jamais été plus fidèle, ni plus d amoureux que Gauthier.

» A Grenoble, le. . . »

De bonne foi, mon cher ami, qu'auriez-vous fait en ma place? Quel parti auriez- vous pris? On ne meurt point de douleur, j'en serois mort dans le moment même. Je restai plus d'une heure comme bête, tant un coup si imprévu m'avoit étourdi. La rage succéda à ma douleur. Je n'écoutai plus que ma fureur, et résolus de prévenir cet homme qui promettoit si bien ma mort avant que de m'avoir vu. Je mis la main à la plume; je ne me souviens plus de ce que j'écrivis dans le transport où j'étois. Je lui renvoyai ses lettres sans avoir vu que celle de ce Gauthier, et lui envoyai aussi ce que je venois d'écrire. Je remontai à cheval dans l'instant même, et me rendis en poste à Grenoble, dans le dessein de voir si ce M. Gauthier seroil aussi méchant de près que de loin. La colère me donnoit des ailes; j'y fus en trente heures; et, sans me reposer, je fis chercher cet homme partout où je pouvoisen apprendre des nouvelles : je n'en pus rien découvrir. Enfin rebuié de mes recherches inutiles, pire' qu'enragé contre ma perfide, je traversai le Lionnois et le Forêt, et me rendisàAngoulême, résolu d'y rester jusqu'à ce que je l'eusse tout à fait oubliée. Quatre mois n'y ont pas suffi. J'y serois resté davantage; mais les intérêts de ma charge, à laquelle il" a fallu me faire recevoir, m'ont forcé de revenir à Paris, il y en a environ trois, plus animé contre elle que jamais.

Elle vint pour me voir dès le lendemain que je fus revenu. Je fis dire qpe je n'y étoispas, et défendis qu'on la laissât jamais entrer si elle revenoit. Gel ordre a été exécuté : elle m'a écrit; je lui ai renvoyé ses lettres cachetées, avec son portrait et d'autres bijoux que j'avois eu d'elle. Depuis ce temps-là son cousin et d'autres ont voulu nous bien remettre ensemble; mais comme la trahison est trop noire

et trop visible, je n'ai point voulu entendre parler d'elle. Elle ne m'a rien envoyé ; je ne lui demande rien, si ce n'est qu'elle me laisse en repos. Elle n'est point mariée, et je ne sais ce qui peut l'en avoir empêché; car, outre son Gauthier, que je n'ai jamais pu découvrir, elle a été demandée par deux personnes qui valent mieux qu'elle, et qu'elle ne devoit pas refuser. Je n'ai pas cherché ce Gauthier avec beaucoup de soin, parce que j'ai cru que la meilleure vengeance que j'en pouvois tirer étoit de les mépriser l'un et l'autre.

A présent je ne sais ce qu'elle veut vous dire, mais je sais bien que je n'ai pas imposé d'un mot; et je crois que vous ne feriez pas autre chose que ce que je fais, c'est-àdire de témoigner une très-grande indifférence, qui n'est pourtant pas telle que je la voudrois; car, pour vous en parler sincèrement, j'ai toujours des retours de tendresse qui me rappellent vers elle ; mais il me semble que la perfidie est trop noire pour ne me pas abandonner tout à fait à mon dépit et à mon honneur.

Si mademoiselle Dupuis, reprit des Frans, est une infidèle, j'approuve fort votre procédé. Elle ne mérile pas qu'un honnête homme songe à elle ; mais, n'étant pas prévenu comme vous, je jurerois qu'il y a là-dessous du malentendu. En effet, comment auroit-elle fait pour pratiquer ce M. Gauthier, sans que vous l'eussiez jamais vu, vous qui étiez toujours chez elle? A quelle fin se promettre à deux en même temps? Pourquoi vous manquer après tant de démarches faites en votre faveur? Qu'auroit-elle eu à venir tant de fois vous chercher? Que pourroit être devenu ce Gauthier? Pourquoi vous écrit-elle? Et enfin si elle est infidèle, pourquoi tenter votre raccommodement?

Tout cela cache un mystère dont vous devriez déjà être éclairci, et je suis sûr qu'il y a du malentendu, ou du moins de la précipitation de votre côté, et du hasard du sien; ou bien elle est la plus fourbe et la plus scélérate fille qui soit au monde, puisque Sylvie est morte.

Je ne sais ce qu'il peut y avoir, reprit des Ronais ; je vous avoue que je n'y conpois rien moi-ïnême, et que les faits ne jne paroissent pas bian concertés. Je vous prie, quand vous 1$ verrez, si la conversation tombe sur moi, comme je n'en doute pas, faites en sorte d'eu savoir la vérité. Un regard fixe qu'elle jeta sur moi avant-hier dérangea une partie de ma colère , et c'est pour cela que je ne veux pas lui parler moi-même. Cela v^ut fait, reprit des F^ans, et dès aujourd'hui vous en saurez des nouvelles. J'ai promis à son cousin d'y aller demain; mais il n'est que cinq heures, il fait beau, je suis en état de sortir, et je n'ai rien à faire. Si vous voulez me le permettre, j'irai tout présentement, et à mon retour je vous en dirai des nouvelles certaines en soupant. Je n'y tarderai qu'autant de temps qu'il m'en faudra pour m'instruire de de ce que je veux savoir; car, franchement, j'ai besoin de repos, n'ayant presque point reposé ces deux dernières nuits que j'ai passé à la noce de M. de Jussy, et j'étois fatigué de mon voyage.

Des Ronais le remercia de ses offres, et ne les accepta que pour le lendemain, qu'il sortit à l'issue du dîner. Il vit ses oncles qui étoient de retour, et qui le reçurent fort bien, parce qu'il ne leur demanda rien. Il leur témoigna qu'il vouloit se fixer à Paris, et les pria de l'aider de leurs lumières pour lui faire acheter une charge, telle qu'il leur témoigna en vouloir une, et alla ensuite

passer le reste de l'après-midi chez la maltresse de son ami.

Ils se firent mille civilités l'un à l'autre. La belle Dupuis lui fit mille questions, à quoi il répondit, et finit par dire qu'étant arrivé comme étranger dans sa patrie, il avoit été fort heureux de rencontrer M. des Ronais, qqi, par ses honnêtetés, et la retraite qu'il lui avoit donné chez lui, lui ayoit fait copnoltre qu'il avoit toujours pour lui la mfime amitié qu'ils avoiept contracté dès leur première jeunesse. C'est, ajouta-t-il, un fort honnête homme à qui je serois ravi de rendre service. Vous le pouvez, reprit mademoiselle Dupuis, en le remettant dans son bon sens, dont il est privé depuis huit mois. Il ne m'a rien paru dans lui que d'un homme fort sage', reprit des frans. C'est pourtant un fou, et vous en conviendrez vous-même, ajouta-t-elle, quand vous saurez les extravagances qu'il m'a faites. Il m'a raconté, dit des Frans, ce qui s'est passé entre vous deux. Eh! vous a-t-il raconté, interrompitelle, les belles visions qu'il s'est allé mettre dans la tête ? J'en ai eu pitié au commencement, poursuivit-elle. J'ai fait ce que j'ai pu pour le désabuser ; je ne me sijis pas contentée d'aller chez lui plusieurs fois, quoiqu'il ait eu l'incivilité de me refuser sa porte dès la première. Cette action, qui a scandalisé tout le monde qui l'a sue, ne m'a point rebutée. Je lui ai écrit coup sur coup; il m'a renvoyé toutes mes lettres sans les lire. H fait bien pire, car par-tout où il me voit, il me brusque, bien loin d'avoir pour moi la moindre des civilités que son sexe doit au mien; et tout cela fondé sur une lettre que j'ai voulu mille fois lui expliquer, sans qu'il ait voulu m'entendre. Dites-moi, de bonne foi, ajouta-t-elle, s'il n'est pas étpn-

nant qu'un homme, assez fou pour courir en Dauphiné, dans le dessein de se battre avec un rival, refuse de faire un pas pour s'expliquer avec une fille qu'il aime? Car quelque mine qu'il fasse de me haïr, le pauvre garçon se trompe. Je le connois trop bien pour prendre le change. De mon côté, je ne m'en cache pas, quoique je doive être rebutée de ce que j'ai fait et de son peu de confiance eu moi, je l'aime toujours également. J'ai voulu lui dpnner de la jalousie pour l'obliger d'en venir aux explications : j'ai perdu mon temps. Il n'a tenu qu'à moi de me marier et fort avantageusement; mais je-ne puis songer qu'à lui, et je mourrai fille ou je l'épouserai. Je le regarde toujours comme devant être mon époux, non-seulement par la volonté et l'ordre de mon père, mais parce que je n'aime que lui. J'ai été fort long-temps à pleurer son changement, ou plutôt son opiniâtreté; je n'en suis point consolée, mais enfin il faut finir. Vous êles son ami, ayez pitié de l'état où nous sommes lui et moi. Je suis lasse de me tourmenter inutilement; faites-nous la grâce de savoir de lui quand il veut que je me justifie, cela sera bientôt fait. Je n'ai qu'à lui dire ce que je lui ai plusieurs fois écrit. Si nous nous raccommodons, nous vous aurons obligation du raccommodement. Et si vous ne vous raccommodez pas, reprit des Frans en riant, quelle obligation m'en aurez-vous? Je vous en aurai en mon particulier, reprit-elle, celle d'avoir achevé de me déterminer à me jeter dans un couvent avant la fin de la semaine. Mais je crois que nous renouerons, car je suis sûre qu'il m'aime autant que jamais; et, pour moi, je vais vous montrer à quel point je l'aime, puisque je garde encore des mesures avec lui, après en avoir reçu l'impertinente lettre

que voilà et que je vous prie de lire. Elle lui mit une lettre entre les mains, il rouvrit et lut.

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