JE SUIVROIS SON EXEMPLE
L'autre côté, au dos du miroir, représentoit un cavalier dont le cheval paroissoit aller à toutes jambes, et un amour, qui voloit devant lui , paroissoit tenir la bride de son cheval, et l'éloigner d'une ville et de plusieurs Jemmes peintes dans l'enfoncement. Les mots écrits autour étoient ceux-ci :
RIEN NE RETIENT UN AMANT CONDUIT PAR l'aMOU*." 1
Ce présent étoit très-riche, et le peintre et le joaillier qui avoient travaillé au mien, auxquels je le montrai, me dirent que tout y étoit achevé, et que laïolle et le portrait valoient au moins deux cents louis. La galanterie étoit
spirituelle : le cavalier m'ordonnoit de revenir le plus promptement que je pourrois, et d'éviter les occasions de manquer à la fidélité que je lui avois jurée; et Didon m'assuroit de la sienne jusqu'à sa mort. Didon s'est pourtant démentie; mais ce n'est pas encore le temps d'en parler.
Je vous laisse à penser quels remercîments je lui fis, et combien je lui promis de constance; elle m'en promit autant de sa part. Je partis, et malgré une assez longue absence je revins plus amoureux encore que je n'étois allé. Il me parut qu'elle avoit aussi plus de vivacité dans son amour qu'à mon départ. Je trouvai ses expressements plus animés. Je lui avois écrit tous les ordinaires, et tous les ordinaires aussi j'avois de ses lettres; je lui envoyois môme de petits présents tels que je les trouvais.
J'avois connu son esprit dans nos conversations, et il est certain que jamais fille n'en a eu de plus aisé. Elle ne rêve point à ce qu'elle dit, et parle plus juste qu'une autre ne pourroit penser; mais ses lettres l'emportent sur tout, j'en suis charmé. C'est un stile concis, châtié, naturel et pathétique ; revêtu d'un certain caractère touchant, qui pénètre mille fois plus que la parole animée du son de la voix et des gestes du corps. J'étois tellement content d'avoir une maîlresse si parfaite, que pour me justifier auprès de quelques dames de province, qui ne trouvoient pas bon que je fusse si indifférent dans leur pays^ je leur montraf son portrait. La richesse le fit admirer; elles se récrièrent sur la beauté qui y étoit renfermée, et me dirent que les. manières de devises qui y étoient, pouvoient bien n'être pas de son invention. Elles me dirent que ce seroit une personne parfaite si elle avoit autant d'esprit que de charmes dans le visage. Je leur répondis
que tout venoit d'elle ; je leur montrai une lettre que je venois de recevoir il n'y avoit pas une heure. J'ai encore toutes celles qu'elle m'a écrites, je vous les montrerai quand il vous plaira, et c'est tout ce qui me reste d'elle; car, pour me dispenser de les lui rendre à notre rupture, je lui ai écrit que je les avois brûlées. Comme celle-ci vient au sujet, je ne puis me dispenser de vous la lire. En achevant ces mots, il prit un petit coffre où il y avoit plusieurs lettres > il en ouvrit une et lut ces paroles :
tSTTRE
« Si je me croyois, je ne vous écrirois pas; je suis tout » de bon en colère contre vous. Est-il rien de plus offen- » sant pour moi que cette liberté d'esprit que je remarque » dans vos lettres, et que cette santé parfaite dont vous » jouissez et dont vous prenez tant de soin de m'instruire? » Vous m'avez dit mille fois que vous m'aimiez, je voijs » ai cru; vous m'aviez promis d'être de retour dans un » mois, je vous ai laissé partir sur cette assurance : il s'en » est déjà passé quatre depuis, et, après une si longue » absence, vous êtes content et vous vous portez bien. » Que vous êtes heureux d'avoir un esprit et un cœur à » l'épreuve de l'absence et de la jalousie! Je ne vous res- » semble pas, je suis jalouse jusqu'à la fureur ; ma jalou- » sie va jusqu'à souhaiter que tout le monde vous haïsse, » afin que, rebuté par tout, vous soyez obligé de revenir » à ïnoi. Ce sentiment vous est trop injurieux pour fne » durer long-temps; je fais dans le moment môme des » souhaits tout opposés, et je me dis à moi-môme, que » plus vous serez aimé et plus vous aurez de maltresses,
» plus je me justifierai à moi-même rattachement que j'ai » pour vous. Je voudrais que pour vous voir toutes les » filles empruntassent mes yeux; mais je voudrois que » vous ne regardassiez que moi. Je voudrois que toutes » vos maîtresses eussent un vrai mérite, afin que leur sa- » crifice relevât le mien. N'en croyez rien, l'amour-propre » me fait parler; je ne veux de vous aucun sacrifice, je » ne veux que de l'amour, et je ne vous demande seule* » ment que de ne me point sacrifier. Si vous l'avez fait, » ne me l'avouez pas, je tâcherai de me tromper moi- » même. Le moyen cependant de ne pas regarder votre » indolence, votre sang-froid dans vos lettres, la longueur » de votre absence, et votre parfaite santé; et le moyen » sur tant de présomptions contre vous que je puisse m'a- » veugler moi-même, jusqu'au point de me croire toujours » aimée? C'est avec une espèce de certitude que je vous » crois infidèle. Les belles de provinces m'ont supplantée; » un objet présent est toujours plus touchant qu'une mal- » tresse absente. Vous n'avez de moi qu'un portrait, qui » n'est qu'une idée, et de simples couleurs; je suis au dés- » espoir de vous l'avoir donné ; vous le comparez avec » vos belles, elles vous plaisent, et il ne vous plaît plus. » Le change avantageux porte avec soi son excuse dans » un cœur inconstant : que de raisons contre moi! Quand » reviendrez-vous? Ne vous verrai-je plus? M'avez-vous » oubliée? Si vous m'aimez autant que vous voulez me » le 'aire croire, ne préférenez-vous pas l'amour à toutes » choses? N'avez-vous plus d'autre marque à me donner » de votre passion que de récriture, qui peut-être me » trompe? Ah Dieu ! je suis si troublée, que mon inquiétude » parolt jusque sui; le papier. J'avois résolu de vous que-
» relier en commençant ma lettre; mais voire idée, qui » s'est présentée à mon esprit, a fait évanouir ma co'ère. » Mademoiselle Mallet a fait aujourd'hui ses vœux ; la » voilà enfin religieuse. Qu'elle est heureuse, si son cœur » est libre! Mais qu'elle sera malheureuse si elle se res- » souvient de Beaulieu, avec quelques-uns des mouve- » ments que j'ai lorsque je pense à vous. »
Cette lettre acheva le portrait de mademoiselle Dupuis. Les dames furent charmées, et, malgré moi presque, elles se firent mes confidentes. Je pressai la conclusion de mes affaires le plus que je pus; je restai cependant encore près de deux mois à Angoulême; et pendant tout ce tempslà, les lettres qu'elle m'écrivojl furent le sujet des conversations. On me félicitoit sur mon choix; on m'animoit môme à être fidèle pour une fille qui paroissoit si bien le mériter.
J'avois un rival à Paris : c'étoit le fils d'un officier de la maison du roi, qui s'éloit mis sur le pied de faire l'amour à voye commère, pendant les derniers jours de mon absence; mais, comme c'étoit un jeune homme tout sortant des classes et du droit, et avec cela aussi sot qu'un Parisien qui n'a jamais quitté de vue le clocher de sa paroisse, elle s'en divertissoil, et m'en écrivoit d'un slile, contre lequel la gravité de Calon n'auroit pas tenu. Je n'ai jam lis vu d'homme si bien tourné en ridicule; je montrois ce qu'elle m'en écrivoit, et tout le monde admiroit comme moi la délicatesse de la satire. Enfin sa manière décrire et l'amour effectif qui paroissoit dans ses lettres, lui tirent autant de partisans qu'il y avoit de gens qui les vissent, et le nombre n'éloil pas petit.
Je revins, comme je vous ai dit, plus amoureux que je n'étôis parti, et dans le dessein de faire tout pour l'épouser. Dupuis avoit vu quelques-unes des lettres que j'écrivois à sa fille sur cet article, et avoit pris ses précautions, comme je vous le dirai tout à l'heure. Vous ne sauriez concevoir la tendresse des embrassemenls qu'elle et moi nous donnâmes à ce retour, si ardemment attendu des deux côtés. Nous pleurâmes de joie l'un et l'autre; je restai presque sans sentiment à ses pieds, et je m'apperçus qu'elle n'étoit guère mieux que moi. Nous reprîmes bientôt nos sens, et enfin je résolus de faire un dernier effort pour l'épouser à quelque prix que ce fût. Dans ce dessein j'allai dès le lendemain malin voir Dupuis, pendant que sa fille étoit allée à la messe; je choisis ce temps-là exprès.
Je me jetai à ses pieds, "et lui demandai sa fille toute nue; c'est-à-dire que je m'offrois à la prendre sans bien, sans aucun engagement de sa part, et même sans aucune espérance de son côté. Je lui demandai seulement qu'il voulût bien me la donner, que je le laissois le maître des articles, et que, sans avoir un sol d'elle, et sans même espérer en avoir jamais rien, je m'offrois à l'avantager de tout ce qu'il voudroit, et à reconnoîlre que j'en avois reçu une dot, telle qu'il la flxeroit lui-même.
Pouvois-je faire plus? Il me parut embarrassé de mon empressement; mais comme il l'avoil en partie ^révu, comme je vous l'ai déjà dit, ayant lu quelques-unes de mes lettres, et qu'il s'étoit préparé, il répondit que ma longue absence lui avoit fait croire que je ne songeois plus à sa fille, et que les choses avoient changé de face depuis mon départ. Je suis engagé, poursuivit-il, avec un de mes intimes amis, dont le fils aime ma fille aussi bien que
vous, et qui, je crois, ne lui déplaît pas. Je la lui ai promise, et tous les démons de l'enfer ne me feroient pas manquer à ma parole ; cependant je n'ai point envie de la violenter; si elle ne consent pas à l'engagement que j'ai pris pour elle , il n'y faudra plus songer. Achevez , lui dis-je, en me rejetant à ses pieds, d'où il m'avoit fait relever; et puisqu'enfin vous consentez à la marier, donnezla-moi si elle le veut bien.
Le transport où j'étois me fit ajouter plusieurs raisons dont je ne me souviens pas,. et gui enfin le touchèrent si vivement, qu'il me promit de me la donner si elle se déclaroit pour moi, et que si elle se déclaroit pour l'autre, je chercherois parti ailleurs. Je le veux bien, lui dis-je, il ne sera pas difficile, je crois, de la faire expliquer, et je me tiens sûr de son consentement. Tant mieux pour vous, me dit-il; si cela est, elle est à vous; mais gardez-vous de vous tromper vous-même. Vous ne connolssez pas les filles, elles sont plus fines que vous ne pensez, et se réservent des ressources que le plus fin de tous les hommes ne pourroit pas prévoir. Je ne crois pas, répliquai-je, que mademoiselle Dupuis en ait qui puissent me chagriner. Tant mieux pour vous, dit-il encore. Je n'en pus tirer autre* chose; niais en me remettant au choix de sa fille, c'étoit me donner gain de cause. 11 m'avoit Voulu donner de la jalousie, j'en pris en effet, mais qui fut bientôt dissipée.
J'attendis sa fille dans une ôalle en bas ; elle revint peu après, et fut surprise de me voir si matin chez elle; je n'y allois ordinairement que les après-midi : mais elle la fut bien plus quand je lui eus dit ce qui m'avoit amené. Vous nous perdez, me dit-elle; la démarche que vous avez
; iaite, sans m'avoir consultée, va attirer d'étranges suites: vous ne deviez pas en venir jusques-là sans m'en avertir, et sans avoir mon consentement.
Cette réponse me mit tout à fait en colère. Je lui dis que je n'en craignois point les 'suites, et que s'il y en aVoil à appréhender, ce n'étoit que pour elle. Que de l'air dont elle me parloit, je voyois bien que son père avoit raison de douter de son choix en ma faveur, et qu'apparemment eHe se deslinoil au nouvel amant dont il m'avoit parlé. Je le prenois d'un loasi haut, et j'étois tellement animé, que je ne sais si je ne lui aurois point dit d'injures ; mais elle ne m'en donna pas le temps. Mon père, me ditelle, joignant les mains toute surprise, vous a dit que j'avois un nouvel amant? Oui, il me l'a dit, répondis-je, et if^ia bien dit plus, puisqu'il m'a dit que vous l'aimiez. Écoute'af^feprit-ellc tranquillement, cela me fait soupçonner quefrjiie 4our. Je ne vous ai jamais donné sujet de vous défie£$e ma sincérité, l'explication que nous pourrons awMJnîci ^ensemble ne se pourrait ^as faire sans qu'on notjfs enfWtiît, et fe' secret nous est nécessaire pour plus d'une fai#3L Troite^vous, poursuivit-elle, à trois heures cet aplès-midi dnfis le jardin de l'Arsenal, nous parlerohs^là iête-à-têle, avùé être interrompus, et je m'expliquerai avec vous dr^c panière à vous rassurer. Comme ces paroles étoient âfetenue$ d'u^ grand air de bonne foi, je me rendis, et j'acceptai le rendez-vous. Nous nous y trouvâmes, et nous parlâmes ensemble fort long- temps. Je lui dis mot pour mot tout ce que j'avois dit à son père, et ce qu'il m'avoit répondu.
Je ne sais que vous dt^e, me dit-ellei je suis plus embarrassée que vous. Léiespect que je dois à iribn père
m'çmpêche de rien dire contre lui : cependant le mieux que j'en puisse juger, c'est qu'il nous joue, car il sait bien que je ne consentirai jamais à aucun mariage qu'avec vous, et sur ce pied-là il ne veut point me marier de sa vie. A l'égard de l'amant qu'il me donne, je ne sais sur qui jeter les yeux. Je n'ai vu personne depuis votre départ que le jeune du Pont, son père est ami du mien ; mais pour l'aimer, la manière dont je vous en ai écrit me persuade que vous ne le croyez pas : mon père môme ne le regarde que comme un enfant. Si son père a parlé au mien, c'est ce que je ne sais point ; en tout cas, il y a làdessus un bon remède. Il vous a dit que j'étois à vous si j'y consentois, ce sera une affaire bientôt faite. Je suis prête à lui déclarer mes sentiments quand il vous plaira, quoiqu'il ne les ignore pas, pour les lui avoir dit plus d'une fois : mais je les lui déclarerai encore devant vous et devant toute la terre, s'a est besoin, et dès aujourd'hui même, si vous voulez. Je ne crQis pas qu'on puisse parler plus juste : voyez ce que vous voulez que je fasse, je le ferai sans hésiter. Croyez-moi, hâtez-vous de le faire expliquer, puisqu'il vous a donné parole. Mettez-le dans la nécessité de vous la tenir; et pour cela faites^moi parler devant lui, et à lui-même. Je la pris au mot, et la suppliai que ce fût dans le moment.
" Nous remontâmes ensemble dans le carrosse qui l'avoit amenée, qui était un fiacre, n'ayant pas voulu nous servir du carrosse de son père ou du mien, et nous arrivâmes dans le dessein de lui parler tous deux, et d'avoir tout un coup un oui ou un non. Mais nous avions à faire à un homme qui ne se gouvernoit pas comme nous pensions. L'ardeur dont je lui avois parlé le matin, et l'amour
qui êclaloit dans ines paroles, avoient surpris un de ces instants de pitié, auxquels les diables sont sujets quelques fois malgré eux. Il m'avoit accepté, et s'en étoit repenti dans l'instant même; car il ne voûloit absolument pas iriariër sa fille. Ainsi il chercha les moyens de rompre rërigagëmeht où il s'étoit inis de me la donner, si elle voiiloit même se donner à moi ; mais il ne vouloii pas que je frusse accuser sa fille de notre rupture, parce qu'il ne vouloit pas que je rompisse avec elle. Il me regârdoit feorfime la devant épouser un jour, quoiqu'il ne voulût pas qbé ce fût pendant sa vie. Son but ri'étoit qûé de rtié reculer, et non pas de me rebuter. C'étoit dails ce dessein que pendant mon absence il étoit entré eri efefet eh parole avec le père de du Pont, quoiqu'en effet il rie voulût pas donner sa fille à un homme d'un mérite si mince et si peu aisé ; et comme il ne doutoit pas que je ne le misse bientôt dans la nécessité de conclure, en faisant expliquer sa fille devant lui et moi, il résolut de nous prévenir. Voici ce qu4l fit.
Il avdit entendu le rendez-vous de sa fille et de moi : à peine fut-elle sortie qu'il envoya quérir du Pont le père, pour une affaire qu'il supposoit pressée. Il vint «aussitôt, et le hasard fit que dans le même moment son fils venoit voir mademoiselle Dupuis, et qu'ils entrèrent tous deux en même temps. Sitôt que Dupuis le vit, il se résolut de les jouer aussi bien que sa fille et moi. Après les premières civilités, il dit à du font le père qu'il avait réfléchi sur ce qu'ils aVoieht dit ensemble au sujet du mariage de leurs enfants; et que se sentant vieux et cassé, il étoit résolu de terminer le plutôt qu'il pourroit. Le jeune du Pont, chatouillé, ne 1 donna pas le temps à son père de répondre,
il parla le premier; et s'il ne fit pas voir beaucbup d'esprit, du moins fit-il voir beaucoup d'amour. Il sauta àù cou de sou prétendu beau-père, et lui dit que c'étbit tlh bonheur auquel il ne s'attêndoit pas; mais qti'il le recevoit pourtant de bien bon cœur. Le père, pliiS modéré, Remercia Dupuis d'aussi bonne foi que Si celui-ci ërt avbit eu dans la proposition qu'on lui faisait ; et comme elle lui étoit três-avantâgeusè, il l'accéftta sur le Chdmp. On ftarla des articles du contrat. Du Pont se dépbuillbit eh faveur de son fils de sa charge chez le Roi, dont il avoit la survivatice. Ils accordèrent à Dupuis toiit # ce qu'il leur demanda ; fet eufih l'affaire ftit traitée ai fcérieusëtoérit, que c'eût été une chose conclue, et dont Ddpiité ii'àuroit pas pu se dédire* si Sa fille avoit voulu y consentir; toais b'étoit ce qu'il savoit bien qu'elle ne feroit pas, et ce n'êtoit qu'en vue de lui jouer un tour comme celui-là, et de l'obliger à s'oppOsdr à ce qu'il paroîtrdit vouloir, tyu'il aVdit toujoiiré protesté de ne la point violenter. Ainsi, satis cduKr àtictift risque, il se donhoit une comédie, dont les aétfeiirsétoietit d'autant plus inimitables, qu'ils étoiëilt naturels^ fet que leur rôle n'étoit ni fardé ni étudié:
Nous Arrivâmes comme ils en étoiènt eticdré sttr les articles de ce prétendu mariage. La vue de du Pont më fit taire Sabord, parce que je ne les connoissbis Jtoint : mais je né ttSpas long-temps sanà les cOttnoltrfe, le compliment du fils m'ihstrUiSil. Mademoiselle, dit-iU en s'adrfessarit à ellfe* VôUlez-vous bieû que je vous témoigflfe ma joie du bonheur que monsieur votre père m'assure en vous duunâftt à moi* car je voué crois trop sage pour l'en dédire. Il alloit continuer ses impertinences, si je ne l'âvois ibterroîhpu. M. Dupuis vient, dites-vous, monsieur; lui dis-je,
de vous donner parole pour le mariage de sa fille et de vous? Oui, monsieur, me dit-il. Hé bien, monsieur, ltfi repartis-je, monsieur lui-même m'a promis, ce matin, qu'il laisserait décider mademoiselle. J'y prétends aussi bien que vous, et tout aussi bien fondé pour le moins ; je la remets pourtant à son choix ; et vous, monsieur, qui la croyez trop sage pour dédire celui de monsieur son père, je vous crois trop sage, trop bien né et trop honnête homme vous-même, pour vouloir la violenter, et pour ne vous pas soumettre à ce que son inclination en voudra bien ordonner. Parlez, mademoiselle, lui dis-je, l'occasion ne peut être plus belle, ni plus favorable. Elle rougit/ mais ne balança pas un moment. Elle se jeta à genoux devant son père, sans regarder les du Pont, et je lui entendis dire en ma faveur, tout ce qu'une fille sage, honnête, spirituelle et passionnée peut dire de plus fort; elle finit par assurer son père qu'elle ne feroit jamais rien de contraire à la verlu, qui pût lui déplaire ; mais qu'elle le prioit de vouloir bien ne la point forcer, en disposant d'elle malgré elle-même.
Je pris ma partie aussi, et quoique je me doutasse bien de la fourberie, je ne laissai pas de lui parler si bien, que du Pont le père , qui est honnête homme , entreprit notre protection. Il dit à Dupuis qu'il n'auroit jamais voulu, entendre parler de l'engagement où ils venoient d'entrer, si les sentiments de mademoiselle sa fille et les miens lui avoient été connus ; qu'il ne pouvoit pas mieux faire que d'unir deux personnes dont les cœurs paroissoient si vivement pris, et que c'étoit le conseil qu'il lui donnoit en honnête homme, et qu'il l'en prioit en ami.
Dupuis, qui ne s'altendoit pas à cette prière, en fut dé-
concerté pendant on moment ; mais comme il avoit pris sa résolution , il dit sans façon que sa fille étoit une inso» lente de parler de la sorte devant tant de monde ; qu'elle manquoit au respect qu'elle lui devoit et à la retenue qu'elle se devoit à elle-même; que tout ce qu'il pouvoit faire pour la punir, étoit de la laisser telle qu'elle étoit ; qu'il ne la violenterait point, puisqu'il le lui avoit promis, mais que tout au moins, puisqu'elle le dédisoit, il ne consentiroit pas à son choix. Vous m'avez promis, lui dis-je, de me la donner si elle y consentit, et je vous somme de votre parole. Bagatelle, reprit-il; vous me teniez l'épée dans les reins, et j'avois oublié que j'étois engagé avec M. du Pont. Je vous rends votre parole; reprit celui-ci ; que cela ne vous empêche point de conclure avec monsieur. 11 n'en sera rien autre chose, reprit Dupuis avec colère , et en se tournant de l'autre côté de son lit; et en effet, il nous fut impossible d'en tirer davantage.
Du Pont le père ne savoit qu'en penser; le fils étoit au désespoir de voir ses espérances évanouies ; mademoiselle Dupuis sortit tout en pleurs ; mais moi qui connus pour lors toute la fourberie, je ne pus me taire. Il y a longtemps, monsieur, lui dis-je, que je songe à mademoiselle votre fille, vous savez que je ne lui suis pas indifférent. Vous faites venir monsieur à la traverse, et vous me le préférez. Je n'ai pas l'honneur de le connollre, mais l'amour-propre me flatte assez, pour mettre en ma faveur toute la différence qui est entre nous, et je crois que monsieur ne me le disputeroit pas, pour peu qu'il me connût, du moins je ne voudrois pas me changer pour lui de quelque manière que ce soit. Je suis fâché de m'expliquer si ouverlement, mais l'injustice que vous me faites m'y
oblige. Quoiqu'il eu soit, monsieur, et <|plque soit le motif qui vous fasse agir, je suivrai l'exemple de mademoiselle votre Aile, et np vous dirai rien, de erainte que la passion dont je suis animé ne me fit spftir du respect que je dois au ppre d'une fille" que j'aime jusqu'à la fureur et à l'idplàtrie. Je sortis effectivement, et vins la rejoindre. Je la trouvai toute en larmes ; j'avois besoin d'être consplé , mais sa douleur mè toucha plus que la mienne. Nous nous dîmes l'un q. l'autre tout ce qui UPUS vint à te bouche, et nous ne cpnclûmes rien que de nous aimer éternellement, malgré les traverses que son père nous suscitait. Elle m e fit voir une crainte tendre que je ne me rebutasse, dont je fps pénétré et contre laquelle je la rassurai par mes serments d'une fidélité éternelle.
Les deux du Pont despepdirenf, environ demi -heure après. Je crpyois aller avpir upe querelle sur les bras, je fus trompé. Le père est hpquêtp homme, qui me dit qu'il ne se spntoit point offensé de la manière dont je l'avois pris, ni du mépris que j'avois fait de son fils en sa présence ; qu'il donnpit cela à la passion, et qu'il faudrait n'être pas raisonnable pour demander de la raison dans un amour au désespoir. Un discours si honnête attira mes excuses , et voire commère fit quelque chose de plus fort ; car après s'être excusée d'avoir parlé si librement sur la nécessité où elle avpit été de s'expliquer, elle ajouta , en adressant la parole au fils : Vous savez bjen, monsieur, qu'on ne dispose pas de son cq&ur comme ou veut. Si je vous avois connu ayant M. des Ronais, votre méfite m'auroit touché ; mais vous n'avez paru h mes yeux qu'après que mon cœur a été tout rempli. Je n'ai pu vous y donner que de l'estime ; vous êtes trop honnête homme pour
prendre mal ce que je vbus dis, et la très-humtyc prjprc que je vous fais devant monsieur votre père, c'est dp no plus donner sujet à aucun éclat. Je vous entends, mademoiselle, interrompit le père, car touf cela étoit de l'algèbre pour le fils, je vous engage ma parole qu'il ne vous importunera plqs, et dès à présent je lui ordonne de prendre de vous un congé éternel. Il ne faut jamais, poursuivit-il, parlant à son fils, qu'un honnête homme soit dp trop quelque part que ce soit. Vous avez joijé icj un vilain rôle, ne vous y exposez plus, et pour cela prompttez à mademoiselle $e ne la venir jamais voir j et ppisque votre amour a été ma} reçu, que du moins votre obéissance à sa volonté vous tienne lieu de mérite. Il le fit en jeune homme fort docile, et nous nous séparâmes après mille civilités fie part et d'autre.
Je fus donc délivré de mon rivaj sans en être plus heureux. Votre commère et mpi ppnnoissiops bien la fourbe de son père qui nous avoit joués. Il n'y avoit plus d'apparence de rien tenter. Nous n'espérions plus rien de favorable que du temps, e(; cependant je mourojs de chagrin de voir vivre quelqu'un. Ce quelqu'un ne parla nqp plus à sa fille des dij Pont ni dp moi, que si nous n'eussions jamais été. Il ne lui en fit ni pire ni meilleur visage, ni à moi noii'plus, qui continuai d'aller chez lui à lous moments. Il observoit un silence sur tout ce qui nous regardoit, qui nous embarrassoit; mais nous n'avions rien à craindre, il ne nous vouloit aucun mal. Il nqus avoit fatigués et rebutés, c'en étoit autant qu'il en fallpit, il n'en demandoit pas plus.
Je vous ai dit qu'il avoit voulu tout rompre, sans que sa fille me donnât le moindre sujet de me plaindre d'elle.
Je vous ai dit qu'il me regardait comme un homme qu'il lui destinoit pour époux , mais je ne vous ai pas dit qu'il m'aimoit. Il éloit vrai cependant, et il me le marqua d'une manière fort généreuse environ un mois après.
Il faut que vous sachiez que j'avois eu l'agrément pour la charge dont je suis à présent revêtu. Il en éloit tombé une à vendre par la mort du titulaire; il s'agissait de payer. J'avois environ les deux tiers, de l'argent qu'il me falloit, mais je m'étois engagé de fournir le tout en un seul paiement. Pour mon malheur , un banquier qui avoit plus de vingt mille écus à moi , mourut dans cet intervalle de temps ; et comme ces sortes de gens font souvent belle figure aux dépens d'autrui, et que les affaires de celui-ci étoient hors d'état de pouvoir me rembourser si promptement, je comptois mon argent perdu, ou du moins fort aventuré. Je chercttài de l'argent de tous côtés ; mais mon crédit n'étoit pas assez bien établi pour trouver assez tôt une somme si considérable, dans un temps où les banqueroutes étoient fort fréquentes, et l'argent très-rare. J'étois donc dans une peine qui ne se peut comprendre. Je ne sais pas où Dupuis l'apprit, puisque je n'en avois rien dit à sa fille, et qu'elle ne le sut que lorsqu'il l'envoya chez moi. Il emprunta de l'argent de tous côtés, mit môme une partie de sa vaisselle d'argent en gage : et enfin lorsque je m'y attendois le moins, je la vis entrer chez moi. Elle me çlit que son père ayant su que j'avois besoin d'argent comptant, m'envoyoit douze mille écus, et qu'elle avoit ordre de lui de me dire que si cela ne suffisoit pas, je le lui fisse savoir, qu'il répondroit pour moi partout, et qu'il me trouveroit tout ce qui me seroit nécessaire. C'étoit plus qu'il ne me falloit avec le comptant que j'avois.
Elle me dit ce qu'il avoit fait, et qu'elle avoit craint , lui voyant si promptement tant emprunter et tant vendre (car elle croyoit la vaisselle vendue), qu'il ne lui jouât quelque tour; mais enfin qu'elle ne se sentoit pas de joie voyant quel dessein il avoit eu.
Je vous avoue que cette générosité me toucha très-sensiblement, surtout dans la nécessité où j'étois d'argent comptant; car il m'envoya cet argent presque le midi, et c'étoit l'après-dlner du même jour que je devois faire le paiement. Mon premier soin fut d'aller d'abord le remercier. Je lui rendis toutes sortes de grâces, et lui avouai sincèrement qu'il me tiroit d'un très-grand embarras. Il interrompit mes remerciements , et sans changer la manière dont il avoit coutume d'agir avec moi, il me dit d'aller terminer mes affaires; qu'on connoissoit ses amis dans le besoin ; qu'il étoit le mien plus que je ne pensois, quoiqu'il fût bien persuadé que j'aurois voulu le voir au diable. Venez, ajouta-t-il, souper avec nous. Quand je vis qu'il agissoit sans façon , j'agis de même. J'allai à mes affaires, dont par son secours je sortis à ma satisfaction.
Je soupai chez lui, et voulus continuer à lui marquer ma reconnoissance de l'obligation que je lui avois. Il m'interrompit toujours ; comme j'en reprenois souvent le discours : — Hé morbleu ! dit-il, puisque vous en voulez tant parler, il faut que j'en parle aussi. N'est-il pas vrai, dit-il, que si je vous avois donné ma fille avec mon bien, je ne vous aurois pas rendu senice, parce que je ne l'aurois peut-être pas pu, ou que vous n'en eussiez pas eu besoin? N'est il pas vrai encore que si vous aviez épousé ma fille toute nue, comme vous me le demandiez, vous croiriez que ce seroit son bien que je vous aurois donné, et
non pas Je mien? N'est-il pas vrai enpore que parce que vous ne m'êtes rien , vous m'ayez plus d'obligation de ce que j'ai fait, que vous n'en auriez si vous étiez mop gendre? N'pst-il pas yrâi que vous en avç? plus de reconnoissance , et qu'en un mot cela voqs touche chantage ? J'avouai que oui; et yqilh justement l'endroit, reprit-il. Mou cher ami, ppursuivit-jl, en me fripant su? l'épaule, sois toujours le paître 4u tipn, ot laisse £ }es enfants, quand tu ej} auras, le soin de te faire Ip, cour, sans tp metyre jamais en risque de la leur faire. Il est agréable d'être le maître , surtput chez soi. Tu auras des enfants un jpqr, agis-en avec eux coprune j'en agis avec toi et Manon (par je vous regarde tous deux sur le même pied), et tu ep seras toujours craint et respecté.
Quoique sa morale me fit enrager, je ne laissois pas 4e la trouver de fort bop sens, et si tout le monfle en agissoit comme lui, les enfants croient pour leurs parents plus d'égards et de vénération. Car, comme il disoit, les enfants trouvent tpujours bien leurs pères et leurs mères; mais les pères et lps inères ne trouvent pas toujours leurs enfants : putrp qije c'e§t une honte de dépendre de ceux qui npqs dpivent la vie, et qu'au contraire i} est naturel et de droit divin que nous dépendions de ceu$ qui nous ont mis au monde.
J'adpiirois pet homme qui me confioit volontiers son bien, p\ qui pe voùloit p$s me donner sa fille, par une ferme résplgtiop de ne se point dégarnir, car enfin 11 m'aimpit , et il est jnême très-constant qu'il avoit une telle confiance en moi , qu'il ne parla jamais dp Jui faire ni obligation ni billet; et que lorsque je lui rendis une partie de l'argent qu'il m'avoit envoyé de trop, et que je lui
donnai ses sûretés par écrit pour le reste, il les prit effectivement, mais me demanda si j'avois envie de mourir avant lui , et ajouta que les gens d'honneur ne dévoient point exiger entre eux ces sortes de précautions, filles de la défiance.
Si cette occasion m'avoit donné à cqpnQître qu'il prenoit part à mes intérêts, une autre qui survint peu de temps après, me fit connoître qu'il en prenoit à ma personne.
11 y avoit une jeune fille assez jolie qui deipeuroit chez madame de Ricoux, chez qui je lqgeojs; car ce n'est que depuis la mort de Dupuis et ma réception dans ma charge, que je tiens mon ménage; ayant cela, je m'étqis mis en pension chez cette dame, qui est ma parente ; et pour tout tr^in je n'avois qu'un cocher, ijn valet de chambre, et un laquais. Je donnois à mes gens leur argent à dépenser, et je manjgeois avec cette dame. Qn disoit que cette fille étoit de bonne famille : effectivement ? elle n'avoit pas les manières d'une .misérable. Elle venoit assez souyent dans mpn appartement et dans ma chambre, soit pour nettoyer, soit pour prendre mon linge et raccommoder ce qui en étoit déchiré. Elle y vint quatre ou cinq fois de suite que j'étois seul; et elle y venoit sans nécessité apparente. J'eus de la tentation; je ne faisois l'amour avec votre commère que comme les anges, le corps naalgré moi n'y avoit poi^j. de pa^ t, pt je ne demandois pas mieux qu'un amusement. Cette fille éfpit gaillarde et de bonne humeur, j'étois porté au badinage : et enfin, eomrpe le diable se mêle de tout, nojis travaillâmes à faire un troir sième. Il y avoit longtemps que ce commerce duroit sans éclat, et sans que qui que ce soit le soupçonnât; mais enfin il fut découvert.
Dupuis avoit des amis partout ; il fut informé que cette fille étoit prête d'accoucher, qu'elle me faisoit un procès à l'officialité , et qu'elle avoit le matin même obtenu un décret contre moi. Je n'étois point encore revêtu de la charge que j'ai. Il me dit tout, et me jeta par-là dans la plus grande confusion que j'aie eue de ma vie. Il est vrai pourtant qu'il n'avoit pas voulu me parler devant sa fille, mais elle écoutoit tout; lequel vaut le mieux? Ce n'est qu'une bagatelle , reprit-il , mais qui ne laisseroit pas de vous faire de la peine si vous étiez arrêté ; et cela ne feroit pas un bon effet pour votre réputation , surtout sur le point d'être reçu à une charge qui veut un homme détaché des plaisirs, et de mœurs réglées. Restez chez moi, continua-t-il, on ne viendra pas vous y chercher, et les choses pourront s'accommoder; mais il est bon de savoir $i, lorsque vous avez fait avec elle votre première sottise, vous avez promis de l'épouser, ou si vous avez fait quelque présent. Je ne lui ai rien promis , lui dis-je , mais je lui ai donné trente louis d'or. C'est acheter un péché mortel bien cher, dit-il en riant, et depuis ce temps-là, ajouta-t-il, ne lui avez-vous rien donné? Non, lui répondis-je; car elle n'a pas voulu rien prendre, quoique je lui en aie plusieurs fois offert. Elle avoit ses vues, dit-il, mais n'importe , c'est-à-dire que l'intérêt l'a fait tomber la première fois, et que le plaisir l'a ramenée à sa chute. Laissez-moi faire, poursuivit-il, nous en sortirons bien; restez ici, et m'y attendez. Il emoya chercher une chaise à porteur, y ayant fort longtemps qu'il ne se servoit plus de carrosse, qui n'étoit plus qu'à sa fille; et malgré tout ce qu'elle et moi lui pûmes dire , il sortit, quoiqu'il y eût plus de six mois qu'il n'eût pas vu le pas de sa porte,
ayant même la permission de faire dire la messe chez lui. Il alla partout où il voulut; je ne sais pas comment il s'y prit, mais en moins de quatre heures de temps il revint chez lui avec un parchemin dans sa poche. Voici, dit-il, en me le montrant, emplastrum contra œntusionem; votre belle ne peut plus vous faire arrêter, et vous pouvez la faire arrêter, elle. Je ne crois pas, poursuivit-il, que vous soyez assez scélérat pour faire mettre cette pauvre diablesse en prison, mais il faut lui en donner la peur, puisque vous le pouvez. Tous les huissiers savent que vous avez un décret contre elle, elle le saura bientôt elle-même ; laissez-la venir, elle se rendra traitable, et nous l'aurons par composition. En effet, il envoya chercher un sergent qu'il connoissoiï pour être des bons amis de cette fille. Il lui mit le décret en main, mais il ne lui donna point d'argent, de peur qu'il ne voulût le gagner : il lui promit seulement de le payer après la capture. Ce sergent fit ce qu'il en avoit espéré. Il avertit cette fille, qui se trouva fort embarrassée, voyant bien qu'on lui feroit de terribles affaires, si malgré des gens infiniment plus riches qu'elle, et bien plus puissants, elle s'obstinoit à vouloir m'épouser malgré moi. Dans le même temps, on lui fit parler d'accommodement, et Dupuis s'y prit si bien et si vivement, que ce ftit une affaire terminée en deux jours à peu de frais. Il est vrai qu'il m'en coûta de l'argent, et que je promis de prendre l'enfant ; mais sa mort, qui" arriva quinze jours après sa naissance, me délivra du soin de l'élever. Dupuis et sa fille firent encore plus pour se mettre l'esprit en repos : ils ont marié cette fille à un homme de province; et Dupuis, qui lui fit un présent de noce, m'obligea de contribuer à sa dot.
Cette affaire-ci m'avoit un peu brouillé avec yotrp commère, qui prétendojt que je luj ^vois manqué de fidélité. Elle m'en fit la mjqe pendant quelque temps, et p'eut point de repos que cette fiUe ne fût partie avec celiji qui l'avoit épousée. Pour Dupais, il n'en fit que rire. Gela donna matière à d'«aussi plaisantes conversations entre lui , sa fiHp et moi, qu'on puisse jamais en avoir. Il n'étoit nullement prévenu en faveur du sexe , et ne se mêlait pas sur Jp pied de garder tant de mesures et d'examiner ses parole^ devant elle. C'est une terrible chose que ces démangeaisons de la chair, dispit-jl , surtout pour dp jeunes filles. Les exemples de tant de malhejireuses qu'ejles voient tous |es jours, ne les rendent pas plus sages; au cqntr^re, plus il y a de libertines aujourd'hui, et plus il y en aijra dp- • main. Je mp figure, poursuivit-il, qu'elfes se parlent ainsi à ellps-mêmps. Telles et telles ont fait dps enfants et se sont perdues de réputation et jd'honneur; c'est qu'elles n'ont p^s eu l'esprit de cacher leur secret commp tplle et telle, dont on pe parle seulement pas. Madame une tellp accoucha il n'y a que six mois ; elle souffrit des douleurs inconcevables; elle fut si mal que l'on désespéra %e sa vie, elle-même crut en mourir; elle juroit son Dieu et son âme que si elle en pouvoit réchapper, son mari ne l'approcjieroit jamais ; elle renonçoit à tous les hommes : cependant, malgré ses douleurs et ses serments, la voilà encore grosse, et putre son mari, on dit qu'elle a encprp un amant favorisé ; il faiit donc que ce soit un grand pl#ir sir que celiu de la pompagnie d'un homme. h& curiosité porte à en goûter; les réflexions émeuvent les sens; un gaillard les surprend dans le moment de la tentation ? elles résistent un peu pour faire honneur à leur défaite :
enfin elles sjiccombent par (oibjesse, et poursuivent par libertinage. D n'y a que la première chasse qui coûte. Au commencement d'une aventure unp fille est honteuse. Quelque plaisir qu'elle sente, un reste de pudeur lui pn fait dissimuler urçe partie. Elle n'est encore qije patiente ; le temps l'apprivoise insensiblement, et elle devient enfin agente. Alors, à beau jeu, beau retour; le cavalier s'épuise, la belle qui ne fait qa'pntrer en goût, court au change, et en fait tant, qu'à la fin le diable emporte la voiture et les cavaliers.
D éloit impossible de s'empêpher de rire, lorsque se mettoit sur cette matière. Comme il étoit naturellement malin et goguenard , il assaisonnoit ses paroles d'un certain ton de voix et d'un air railleur qui valoit piieux qup le reste. Sa fille sortoit lorsqu'elle voyoit qu'il commençoit, mais il avoit le secret de la faire rester malgré telle, en la faisant mettre à tablp dans un coin. JEllp s'étqit insensiblement accoutumée à l'entendre; elle lui répondoit même assez souvent, et défendoit son sexe le mieux qu'elle pouvoit, sans lui faire changer d'opinion. Mais, lui dit-elle un jour, si vous êtes si fort persuadé de la fragilité des filles, pourquoi souffrez-vous que moi qui §uis la vôtre, vive sur ma bonne foi, comme j'y vis? Et pourquoi ne craignez- vous pas que je fasse quelque sottise aussi bien que les autres? Croyez- vous que par une règle particulière je pie gouverne bien, vous qui $e croyez pas qu'il y git une fille qui soitrsage? Car enfin si j'avois été d'humepr à me gouyprper mal, qui m'en auroit empêchée, puisque vous fli'pp q.vez laissé tqute la liberté? Si j'avois eu envie d'avoir un galant, j'en ^urois bientôt trouvé; et sans aller trop loin, % des Ronais que voilà s'est plusieurs fois of-
fert à mon service, et s'y offrirent bien encore, ou je suis fort trompée. Vous ne la seriez pas, repris-je, et je vous dirai sincèrement devant monsieur votre père, que vous n'êtes qu'une sotte de ne pas lui justifier, par votre exemple, les sentiments qu'il a du général. Il n'est pas question de cela , interrompit Dupuis , chacun dans le monde agit selon ses lumières. Je ne suis ni Espagnol , ni Portugais, ni Italien, ni Turc ; je ne me méfie point de la continence d'une fille, sur des grilles, ni sur des verroux. La sagesse d'une fille n'est rien, à moins qu'elle ne vienne de sa propre vertu, sans aucun secours étranger. Tout le monde a cela de propre, particulièrement les femmes, de se porter avec ardeur à tout ce qui est défendu. C'est ce qui fait qu'il y a assurément plus de libertines en Italie et en Espagne qu'en France, où les femmes sont libres, et où tout au moins elles ne font que très-rarement les premières avances. La véritable vertu d'une fille consiste à être tentée, et à ne pas succomber à la tentation ; et c'est ce qui fait que nos Françoises , qui conservent leur chasteté, sont mille fois plus louables que les femmes des autres nations que je viens de nommer, parce qu'elles sont toujours dans l'état de tentation par le commerce du monde , et qu'elles y résistent , au lieu que les autres ne doivent leur sagesse qu'aux murs qui les environnent. Ce qui fait que dès la première fois qu'on se trouve seul à seul avec elles, on débute comme les brutes, par la conclusion ; et quoiqu'on dise que l'Espagne est le pays de l'amour, les gens de bon goût sur la galanterie ont toujours plus de satisfaction d'une-femme qui fait acheter ses faveurs ou qui n'en accorde point du tout ; et c'est cette * sagesse, plus naturelle à nos Françoises qu'à aucune autre
nation du monde , qui fait le sujet de l'admiration et de l'attache de leurs amapts. Mais d'abord qu'il y a de la contrainte, bien loin qu'une fille trouve des charmes dans sa vertu , elle s'en dégoûte et fait tout son possible pour obéir à son amant au hasard de tout.
Par exemple, poursuivit-il, si lorsque je n'ai pas voulu vous marier ensemble, je t'avois défendu, dit-il à sa fille, de voir M. des Ronais, mets la main à la conscience, n'est-il pas vrai que tu ne m'aurois pas obéi? Lorsqu'une fille donne des rendez-vous à un amant qu'elle voit malgré ses parents , c'est un temps dérobé qu'elle y emploie , mais dont elle ne perd pas un moment. Un cavalier avance plus là ses affaires en un quart d'heure, qu'il ne fait en six mois quand il voit sa maîtresse tous les jours. C'eût été dans cette occasion que j'aurois craint que tu n'eusses suivi le penchant; au lieu qu'en te laissant vivre avec lui à ta fantaisie, il n'a presque employé son temps qu'à se plaindre, et à'me donner au diable entre cuir et chair, et qu'il t'a laissée en repos ; ce qu'il n'eût pas fait dans des endroits écartés, tels qu'on les choisit pour les rendezvous : outre que je n'avois rien presque à craindre ici de M. des Ronais, ma propre expérience me le faisant connoitre.
J'ai été jeune autrefois, poursuivit-il ; j'aimois une fille que je recherchois pour le sacrement. J'en étois aimé; et quoique je fusse effronté avec les autres, celle-là ne m'inspiroit que du respect; ou du moins l'amour que j'avois pour elle, quoique violent, ne m'a jamais laissé la hardiesse d'entreprendre avec elle ce que j'enlreprenois toujours avec les autres. Ainsi, je sais par moi-môme qu'on agit toujours autrement avec une fille qu'on veut épouser,
qu'avec uu$ autre, quoique d'égale qualité. Mp trompai-je? cpnfinuart-il? parlant à moi. Èst-il vrai que les moments que vous auriez passé ailleurs n'auroiept pas été aussi innocents que cejix que vous avez passé chez moi? Je ne sais ce qui en eût été, répondis-je, mais je crois que j'aurois toujours eu le même respect , et que mademoiselle eût toujours été également sage. Et moi je n'en crois rien, dit-il; du moins suis-je certain que vous ne lui auriez pas prêché la vertu, et j'aurois appréhendé qu'elle n'eût suivi vos conseils ; car quand une fille a de la confiance aux gens, elle s'abandonne à leur conduite; et Dieu sait où vous {'auriez menée. Mais quel plaisir prenez-vous, repris-je, à pous laisser, mademoiselle et moi, au hasard de succomber? Que ne consentez-vous à notre mariage, puisque vous paroissez l'approuver? C'était la fin ordinaire de nos conversations, et c'étoit à quoi il ne répondoit qu'en changeant de propos, ou en disant qu'il n'y avoit rien de pressé.
• C'étoit ainsi que nous passions le temps. J'allois chez lui à tous moments, j'y mangeois tous les jours, et pour être en effet le gendre de la maison, il ne me restoit qu'à partager le lit de la fille. Ce fut à quoi je tâchqis de la faire consentir; mais j'eus beau lui faire remarquer les distinctions que son père avoit pour moi et sa tendresse pour elle, qui nous étoient de sûrs garants de son consentement, si notre commerce éclatoit d'une manière ou d'autre, et qu'il consentiroit à notre mariage avec facilité, quand il n'y auroit plus pour lui d'autre parti à prendre, et qu'il verroit que nous aurions pris le nôtre ; toute ma rhétorique fut inutile. Elle me laissoit parler et dire tout ce que je voulois, mais elle ne se laissoit point persuader.
Elle me répondoit erç riant, qu'Ole pp yoqloi} pas sfi mettre au ftasfird de me perdre, et qu'elle m^imoit trop pour en venir juscpes-là; que mon aventure et ce que son père avoit dit sur un sujet pareil étoit sqn préservatif : Eh ! qui vous presse, poursuivit-elle en riçint? Ne savez-vous pas trouver ailleurs ce qui vous faut? Non, réppndis-je. Je puis trquver ailleurs quelque plaisir du porps , i#ais ce n'est qu'avec vous que je puis goûter ceux du cœur. Hé ! mon Dieu 1 disoit-elle, la différence est, je crois, bien imaginaire.
Je n'en pus jamais tirer autre réponse. Enfin, par la suite du temps, je m'étois fait une manière de vie que je ne copaprpnpis pas moi- môme. Je voyois tous les jours un horpmc dont la vip me faisoit mourir de chagrin et que je ne pou vois pas haïr; car outre ce qu'il avoit fait pour moi, il me recevait comme son fils et me faisoit rire. Je voyois tous les jours une flllc que j'aimois jusque la fureur, et dont j'étois aimé , à ce que je croyois , et cependant je ne ressentois aucun de ces mouvements impétueux auxquels l'amour rend si sujets ceux qui sont remplis de passion. Tout ce que j'en puis dire, c'est que ne voyant pas jour à réussir après avoir tant manqué d'entreprises, le cœur et le corps s'étoient fait une habitude de se laisser conduire par l'esprit et par la raison, et s'étoient rendus traitables.
Enfin , après avoir vécu longtemps de cette sorte , Dupuis tomba tout d'un coup dans une très-grande foiblessc. La nature défaillit en un instant. Il avoit assez vécu pour songer à la mort. Il s'y prépara en bon chrétien, et comme cette fois-là il vit bien qu'il n'en pouvoit revenir, il voulut se réconcilier avec nioi, et me'faire lire jusqu'au fpnd de
son cœur. Après qu'il eut reçu tous ses sacrements, il nous fit venir dans sa chambre sa fille et moi. Il en fit sortir tout le monde; il la fit asseoir sur son lit, et moi dans un fauteuil à son chevet.
Il me conta en peu de mots, et sans se flatter, toute sa vie. J'y vis une suite perpétuelle de pertes et de malheurs; mais parmi tant d'infortiînes et beaucoup de débauches, j'y remarquât un fond de probité inépuisable. Il a été assurément un des plus honnêtes hommes du monde, d'une conscience nette et droile , et s'il l'avait moins été, outre qu'une partie de ses malheurs ne lui seroient point arrivés, il auroit acquis des biens immenses qu'il a mieux aimé mépriser que de faire plier sa bonne foi et son bon cœur. Il me dit que la certitude où il avoit été depuis trèslongtemps de n'être point né pour être heureux, étoit ce qui l'avoit forcé de se précautionner contre tout; qu'il n'avoit jamais douté que sa fille et moi n'en eussions fort bien usé à son égard, s'il avoit permis notre mariage; que cependant il avouoit n'avoir jamais pu vaincre dans son cœur la crainte du futur. Je ne vous donne rien, poursuivit-il, en vous donnant ma fille, elle est à vous par toutes sortes de raisons. Je vous demande pardon à l'un et à l'autre de m'êlre si longtemps opposé à votre union; mais je suis plus excusable que condamnable de n'avoir pu vaincre dans mon cœur une foiUesse qui y étoit, et que la seule approche de la mort en chasse. Je sais que* vous l'aimez véritablement, je ne saurois la remettre en de meilleures mains que les vôtres. Je vous la recommande pour elle-même; j'ose y joindre ma considération, qui est celle d'un mourant^ qui vous proteste, avec vérité, qu'il vous a toujours infiniment aimé et estimé pendant
sa vie. Donnez-vous la main l'un à l'autre, j'espère qu'elle vous sera aussi chère après votre mariage qu'elle vous Ta jamais été , parce que j'espère qu'elle sera toujours la môme et qu'elle ne vous fera jamais repentir de l'honneur que vous lui faites. Je prie Dieu qu'il vous comble de ses bénédictions. Je vous donne la mienne, poursuivit-il en parlant à sa fille, mais c'est à la charge que vous vous en rendrez digne par votre vertu et par un sincère et inviolable attachement à la personne de M. des Ronais. Rendez grâces à Dieu de vous avoir destinée à un homme comme lui; ayez pour lui toute la tendresse qu'il mérite et toute la reconnoissance que vous devez à l'honneur qu'il vous fait, car naturellement il pouvoit mieux prétendre que vous, et ayez pour lui, sans fard et sans étude, toute la fidélité , la soumission et le respect qu'une honnête femme doit à son époux; c'est à ces conditions que j'attache ma bénédiction. Allez, poursuivit-il, s'adressant à moi, dites à mon confesseur ce que je viens de vous dire, et demandez-lui s'il n'y a pas moyen de vous épouser dans ma chambre même. Je n'ai plus rien à prétendre au monde, et je mourrois tout à fait content si je pouvois vous voir l'un à l'autre, et voir ma fille, avant ma mort, dans une alliance assurée que mille contre-temps peuvent faire manquer quand je ne serai plus. Hâtez- vous, si vous voulez que j'en aie la satisfaction ; je sens mes forces, et je n'ai pas plus de trois heures de vie.
Il sembloit qu'il prévit ce qui devoit arriver après sa mort; mais le voyant dans une si bonne disposition, j'en voulus profiter. Je ne croyois pas qu'il fût si bas qu'il le disoit, car je lui voyois, outre un jugement net et un discours solide, une parole forte et les yeux vifs. Le pau-
vre hôtame se senioit et se connoissoit mieux cftie moi. J'avois ùné doMeut* très-véHtable de l'état où je le voyais. Les plëtite de sa fille cjtii étoiétit sincères nie pénétraient. J'àdmirois là tranquillité dont il la consoloit; car il est cërtaifa ijtfil inoiihit eti stoïqùe, et tfu'il ne llii échappa jaiûàis tii impatience, hi aucune parole qui mandât le moindre Retour Vers le monde. Je parlai à sdd confesseur en sa présence , il m'avoha de tout. Lé confesseur nôUis dit qti'il ne ftouvoit pas nûus donner ia bénédiction du mariage, salis la permission de l'archevêque de Paria ; mais qu'il ne doutoit pas de l'obtëtiir, dans l'état qu'étoient les choses, fr'oiis le pHàines dé se donner la jjeirie d'y aller. Il lé fit ajrtès avoir pris nbs hôftis et nofc qualités, et laissa uil aiitrë ecclésiastique auprès de Dupuis. Nous y restâmes aussi. Ce fut là que je Vis darls un mout-ant ilhe véritable et sincère résigriatiob , et hh véritable détacheriiënt de toutes choses : enfin , des sehtimeiits tels que je souhaite les avoir lorsque je àet*ai dans ie même état. Ce fhrent presqiie ses derhières patoleà, bar eh me setrânt là mairi et en dèmandaht dés prières, il expira ëiltte niés bras. Sa mort IriWachà des larmes, et je secondai trèssincèrement la douleur db sa fille, qui étolt ëxçeésWe.
La permission de h'o'us ilialielt- arriva après son dernier soupir ; et elle nous fut inutile par l'obstination de cet ecclésiastique, qui ne voulut jamais s'en servir, et qui nous dit que Monseigneur n'àvoit accordé cette permission que pour satisfaire l'esprit d'un hotiltne ttloMant, et lui mettre la conscience en repos du côté du iîionde, en l'obligeant à n'y plus songer; tjti'il hotis mârieroit trèévolontiërs, si M. Dupuis êioit enédre fen état d'en êtfe 16 témoin et de le voir ; riiais tjue son dernier sbupir avoit
changé le tout, et que notre mariage ne regardant plus que nous, et nullement le mort, à qui il étoit désoi-mais indifférent, nous n'étions pas dans la situation de hous dispenser des cérémonies ordinaires de l'Église.
Ce fut une nécessité, il en fallut passer par là. Quelque bonne mine que j'aie fait depuis à cet ecclésiastique, il est certain que je lui veux tous les maux du monde; et il est en effet cause de tout le niai qui m'est arrivé depuis. Soh zèle n'étbit pas condamnable dans le fonds, mais un sacrement est toujours un sacrement, de quelque tnanière qu'il soit administré ; et â mon égard je me serois tenu aussi bien marié que si je l'avois été par te pape même, à la face de toute l'Europe : ce confesseur fut plus circonspect, et je perdis ma rhétorique aussi bien que madame Diipuis et notre ami son fils, qui comme moi, firetit leur possible. L'infidèle Manon, qui avoit son dessein déjà formé, et qui apparemment n'âvoit élé retenue qiie par la présence de son père, qui âùroit blâmé son inconstance, en fut, je crois, fort aise. Cependant je fus asàëz dupe pour croire qu'elle agissoit de bonne foi, quand faisattt trêve à ses larmes pour un moment, elle pria cet ecclésiastique de nous marier, et lui offrit môme un présent fort considérable pour l'obliger de nous donner ta bénédiction ; mais la perfide voyoit bien qu'il étoit trop obstiné pour le faire.
Comme, excepté l'empêchement que Dupuis avoit toujours apporté h son mariage, jamais père n'en avoit usé mieux que lui, il est certain qu'elle en eut un regret trèssensible. Je la consolai le mieux que je jdus, et m'attligeant avec elle, je la conduisis chez moi, ayant pris cette màison-ci, sitôt mon affaire arrivée chez madame de Ricouk,
avec qui j'étois brouillé à cause de cette fille , qu'elle disait que j'avois débauché chez elle ; et n'y mangeant plus, je ne voulus plus y loger. J'y amenai donc mademoiselle Dupuis, à qui mademoiselle Grandet, pour lors veuve, et madame de Contamine vinrent tenir compagnie, et je retournai chez elle, où j'avois laissé madame Dupjiis et son fils, belle-sœur et neveu. du mort, et plusieurs autres parents, qui tous me regardoient comme le maître du logis, et qui me laissèrent faire comme je l'entendois. J'avois pris de votre commère toutes les clefs de l'appartement de son père et du sien. Je fis apposer le scellé, que je fis lever deux jours après. J'ordonnai la pompe funèbre, des prières, et de tout le reste; enfin j'agis en tout, comme si j'avois été effectivement le maître. Lorsqu'on fit l'inventaire, je m'emparai de tout, je fis comme pour moi-môme. L'infidèle me faisoit pourtant travailler pour un autre ; mais je n'étois pas devin. Elle signa tout ce que je lui dis de signer, et ne signa pas ce que je ne voulus pas qu'elle signât. Enfin elle se rapporta de tout à moi, et ne s'en est pas repentie. Comme son père ne lui avoit pas laissé un sol de dette, et qu'elle étoit seule fille et héritière, il n'y eut pas un mot de contestation. Elle n'eut qu'à essuyer les formalités de justice, comme mineure émancipée, et Dupuis comme son curateur, toute la famille lui ayant déféré cet honneur, sans charge. Elle se mit en possession de tout de plein droit, et lorsque tout fut net chez elle et en bon ordre, je l'y reconduisis si abattue, que je n'osai lui parler de sitôt de notre mariage.
Madame Dupuis, sa tante, mère de notre ami, qu'apparemment elle avoit prié d'en agir ainsi, lui représenta en ma présence, que si elle se marioit sitôt après la mort de
son père, cela donneroit à parler ; qu'on diroit dans le monde tout le contraire de la vérité, et qu'elle devoit laisser passer quelque temps. Cette raison étoit foible; chacun savoit ce qui en étoit ; cependant je la pris pour bonne. Elle consentit la première à différer, et la perfide ne cherchant qu'à gagner du temps, pour trouver un prétexte de rupture, me pria d'y consentir aussi. Cela me chagrina; je fis néanmoins tout ce qu'elle voulut. Je n'avois pas coutume de la contrarier en rien, et je consentis d'autant plutôt, qu'il m'étoit arrivé quelque affaire en Angoumois, où il étoit à propos que j'allasse. Ce voyage devoit être environ d'un mois sur le lieu, et le temps d'aller et de venir faisoit environ celui qu'elle vouloit retarder. Et comme sa tante lui dit encore qu'il n'étoit pas honnête qu'une fille seule tint sa maison avec tant de domestiques, je lui conseillai d'aller passer ce temps-là chez elle, parce que j'espérois que la compagnie qu'elle y verroit, et surtout l'esprit jovial de son cousin, la retireroient insensiblement du fonds de sa tristesse ; elle me crut, alla chez sa tante, et y est encore.
Quinze jours après, ou environ, j'allai la voir pour la dernière fois, étant la veille de mon départ; je lui vis écrire quelques lettres par la poste. Je ne m'en inquiétai point, sachant bien qu'étant pour lors maîtresse de son bien, dont une partie étoit située en province, elle pouvoit avoir relation pour ses affaires avec des gens à qui elle étoit obligée d'écrire. Je m'aperçus pourtant qu'il y en avoit une entr'aulres, dont elle avoit voulu me cacher l'adresse. Vouloir cacher quelque chose à un amant, c'est justement vouloir lui donner de la curiosité. Les termes où nous en étions pou voient me permettre de lui demander
à qui elle êcHvoit. Je ne lé fis pourtant pas. Je me contentai de laisser tombet* un gant, et en le ramassant je levai la tête que j'avois baissée, et comme cette adresse ètoît au-dessous, j'y lus le nom de Gauthier, sans savoir en quelle ville. Cette adresse étoit de sa main, et le cachet étoit lé sien : mais n'ayant jamais entendu parler d'aucun nom comme celtri-lâ, je rie ih'en embarrassai jias davantage.
Je partis pour nion voyage, au retour duquel nous devions être toariês. Nos adieux furent encore plus tendres qu'à mon premier voyage. J'agis cette fois-ci en homme impatient de jouir de sa conquête. Je ne vis Uniquement que leé gens à qui j'avois à faire. Je sacrifiai une partie dé meS droits pour terminer proihptement, et enfin je fus de retour à Paris Quinze joui-s avant qu'on m'y attendît.
J'allai chez elle dès que je fus arrivé,, avant même qde d'aller chez moi ; elle h'y étoit pas. Il arriva, dàhs le moment mêirie que j'y ëtois, un facteur avec deux lettres portr elle. Sa femme dé chambre qui savoit l'état où nous étions, me les laissa prendre. Je lui recommandai de ne point dire que j'étois véntt, et cela parce que je voulois lui faire une surprise, en mettant uhe lettre de ma main dans une de celles que j'avois, afin de l'embarrasser, pohir eh rire. Cette fille mé le permit, et j'allai chez moi me débotler; car, comme je vous ai dit, j'étois venu descendré chez elle. J'étois prévenu (Jtie ces lettres île parloient que des affaires c(ui bôtifcernoiént ôoti héritage, et qu'elle rie serôit pas fâchée que j'en eusse débachétéé une. Je le fis donc sâris hésiter. Mais quelle lécttirei II faut être moi pour bien concevoir ma rage et thon désespoir : je ne pouvols soupçonner qu'il y eût eu aucun tour ià-dessôus. Le fàd-
tepr, des mains c|ç qui je Pavois reçue étoit le même qui m'en apportoit chez moi. Cette lettre étoit signée par un nommé Gauthier. Cel$ xtte fit souvenir du soin qu'elle ayojt pris de me cacher une adrpsçe ^ rçrç nom pareil. Je ne savois que dire, ni que penser, Yops êtes sau^s doufà en ' peine de sàypjr pe (jqe ch^ntqit cette lptlre ? jl e^( jus^e de vous le dire ; en voici la copie mot pour piQt :