LETTRE
« Le hasard vient de me découvrir votre perfidie; je » vous renvoie la lettre de votre cher amant, à qui j'en » vais porter réponse pour ce qui me regarde. Vous lui » avez apparemment dit que je suis un lâche, puisqu'il » jure si bien ma perte sans me connoître. Il faut le voir, » ce nouveau Mars. Je vais lui porter ma vie ou lui ar- » racher la sienne. Je ne vais pas vous disputer, vous ne » le méritez pas; je serois fâché d'avoir fait une pareille » démarche pour une perfide comme vous. Je vais lui faire » voir que vous n'êtes pas sincère, en lui mandant que je » manque de cœur. J'en ai pourtant assez pour ne me » venger de vous qu'en vous méprisant comme la plus » infâme des créatures. Je vous regarde comme une » perdue , plus digne de compassion que de haine. » Adieu, votre destin me vengera de vous. À force de » chercher vous trouverez quelque plumet de votre ma- » nière. Je vous renvoie tout ce que j'ai à vous. J'ai brûlé » vos lettres; votre esprit est trop fertile en galanterie » pour avoir besoin d'un pareil modèle, et j'estime vos )> faveurs à l'égard de celles des courtisanes. »
Vous voyez bien, poursuivit-elle après qu'il eut lu, que votre ami a pris tout de bon la chèvre 1 . Vous voyez bien
1 Prendre la chèvre, se fâcher, être irrité, locution qui ne s'emploie plus aujourd'hui que dans les ateliers d'imprimerie où les compositeurs disent d'un de leurs camarades trop sensible à une plaisanterie : « il gobe h clièvre. » (G-y.)
que je devrois le lajsser-là; mais non, je l'aime trop pour n'avoir pas pitié des peines qu'il se donne à plaisir. Je n'ai montré cette lettre qu'à deux dames de mes amies. Si mon cousin l'avoit vue, ils ne seroient pas si bons amis qu'ils sont. Je vous la confie pour la rendre à M. des Ronais. Je l'ai toujours regardé comme mon mari ; sur ce pied-là, je pardonne à ses mauvaises humeurs, et veux en agir avec lui comme si j'étois en effet sa femme, parce que je la serai quand il voudra. Ainsi je passe par-dessus tous les égards que je me dois comme fille. Mais s'il abuse encore celte fois-ci de ma bonté, vous pouvez lui dire que ce sera assurément la dernière.
Concertons tout, reprit des Frans; la lettre qu'il ouvrit vous étoit adressée; elle quadrojt à vos aventures; elle étoit d'un amant favorisé, et je ne vois pas que M. des Ronais ait beaucoup tort d'avoir pris feu. Il est vrai, ditelle, que la lettre m'étoit adressée, mais il n'est pas vrai qu'elle fût pour moi ; c'est ce que je lui ferai connoltre sitôt qu'il voudra. L'homme qui Fa écrite , et la demoiselle pour qui elle étoit, sont mariés ensemble, et sont tous deux à Paris. Il est bon que l'éclaircissement se fasse en leur présence, afin que M. des Ronais parle à M. de Terny, qui est le Gauthier de cette lettre. M. de Terny lui montrera de son écriture, et on lui dira pourquoi elle étoit sous un nom emprunté, et qu'elle m'étoit adressée. J'enverrai demain quérir le mari et la femme pour dlper ici : je suis certaine qu'ils y viendront ; venez-y aussi, et amenez M. des Ronais; je suis fort trompée si nous ne nous séparons bons amis. Et si M. des Ronais, dit des Frans en riant, ne veut pas venir, que lui dirai-je? Que vous le ferez mettre aux Petites Maisons, reprit-elle aussi en riant.
Et pour témoigner que vdus parlez par mon ordre, voilà, avec sa belle lettre, triori portrait que je lui renvoie. Rehdez-le-lui, et dites-lui de ttia part qu'il est tin fou de me l'avbir renvoyé, c(ùë j'ai encore le sien, et que je le garderai toute ma Vie. Je vois bieti, reprit des Frans eii riâilt, que votre raccommodement sera bientôt fait; car si vous l'aimez, je Vous jtlre qu'il Vous aime bien aussi, et que ce n'est qu'un dépit àttiourëux qui le tient, avouez tout, interrompit-elle, et convenez qu'il est Un ëxtravagarit, au désespbir à présent de u'avoit pas âcfcepté les moyens qtle je lui ai donnés de s'éclaircir.
Comme il discûuroit ainsi, il arriva utié dame d'une magniflcehce afchevêe, qui Vérioit vdir mademoiselle Dûpuis. Des Frans voulut sortir, mais il en fut empêché par elle-mênie. Vous ne reconnaissez pas madame, lui dit la belle Dupuis, voua ne la regardez qu'avec indiffét*énce. Il la regarda jpdiii* lors avec attention. Je demandé pardon à madame, dit-il, si je ne me la rëtaets pas d'abord. J'ai quelque idée de l'avoir Vue, mais je ne puis mô souvenir où c*étdit. Je suis tellement changée depuis ce temps-là, reprit cëlté dame, que je ne rti'étoiine pas, morisieur* que vous né me remettiez point. Si peu de gens jettoient les yeux sur mbi il n'y a que six ans, j'étôissi peu de chose dans le inonde, que quelqtië idée que vous en ayez, vous ne vous imagiherfez jamaié cjiii je suis à posent. Je ne sais poiht ce qùë vous êtes à présent, madame, reprit-il, mais Vos traits ttië rapjtelletit uttë fille qui demeuroit dans une maisbti bù je fréquentbis soùVent. Je ri'bsë pas vous là tioriiffier, jiàr la grande disproportion de l'état où je vous vols, à celui où étoit cette fille. Vous ne vous trompez pourtant pais, réprit cette dariië. Est-il possible, madame,
reprit-il, que ce soit vous que j'ai vue autrefois si différente de vous-même? Oui interrompit la belle Dupuis, madame est la même personne que vous avez connue sous le nom d'Angélique, et qui ne doit à présent sa fortune qu'à sa beauté et à sa vertu. Elle est à présent femme de H. de Contamine. Ah! madame, reprit promptement des Frans, est-il possible que ce que mademoiselle Dupuis me dit, soit une vérité? Oui, monsieur, répondit cette dame, c'en est une; tout le monde sait ce que j'ai été autrefois, et je m'en souviendrai toujours, pour me confirmer dans la reconnaissance que je dois à M. de Contamine, et à mademoiselle Dupuis, qui a bien voulu se donner pour moi des peines, dont je lui aurai' obligation toute ma vie. Vous savez bien que je lui en ai quelqu'une, mais les dernières que vous ignorez, et que vous apprendrez quand il vous plaira, sont celles à qui je dois tout ce que je suis. Je n'ai rien fait pour vous, madame, qui mérite tant de reconnoissance, reprit cette aimable fille; vous ne devez votre rang qu'à votre mérite; vous êtes seule qui puisse me faire dire que la fortune seconde quelquefois la vertu. J'ignore, reprit des Frans, quels services mademoiselle a pu vous rendre, mais madame, après vous avoir vue ce que je vous ai vue, vous voir à présent l'épouse de M. de Contamine, je vous avoue que c'est un changement qui me passe, et que je ne puis presque comprendre. Eh bien, reprit l'aimable Dupuis, retournez chez M. desRonais, il sait l'histoire de madame, elle a bien voulu la lui dire elle-même; dites-lui qu'il vous en fasse le récit, il ne vous ennuiera pas, et je suis sûre que madame ne sera pas fâchée que vous l'appreniez ; car, outre qu'il n'y a rien qui ne soit à son avantage, je
lni ai mille fois entendu parler de vous avec éloge : et cela me fait croire que des Ronais ne la désobligera pas. Je ne serai jamais fâchée que M. des Ronais dise i\ M. des Frans ce qu'il sait de moi, reprit cette dame, et si j'étais fâchée de ce que quelqu'un sait mes affaires, ce seroit de ce qu'il les sait lui-même, sans avoir voulu me laisser voir clair dans les siennes, ni que je fusse sa confidente ; mademoiselle Dupuis, poursuivit-elle, me dit dès hier que vous viendriez la voir aujourd'hui, c'est ce qui m'y a fait venir. Vous êtes l'ami de des Ronais, dites-lui de ma part que je suis scandalisée de son peu de civilité ; qu'il devoit m'écouter quand j'ai voulu lui parler de sa maîtresse ; qu'il ne pouvoit pas moins faire par complaisance pour mon sexe, s'il ne m'écoutoit pas pour ses intérêts propres ; qu'il est cause du peu d'embonpoiftt de mademoiselle, et que je lui en veux bien du mal. Dites-lui pourtant que je ne suis pas malfaisante, et qu'au lieu de me venger de lui, comme je le pouvois, en animant sa maîtresse contre ses manières désobligeantes, j'ai toujours soutenu que ce n'étoit au commencement qu'un dépit amoureux, que la bonté de nftdemoiselle a nourri, et qu'une fierté hors d'œuvre de sa part a prolongé.
La belle Dupuis lui rendit compte de la conversation qu'elle venait d'avoir avec des Frans, qui continua. Des Ronais est trop heureux, madame, dit-il , d'avoir une aussi bonne protectrice, et une maîtresse si tendre, et je vous jure que s'il ne se retîd pas à ce que je vais lui dire, je romprai avec lui pour toujours. Amenez-le-nous seulement, lui dit cette dame en riant; M. de Contamine et madame de Coligny seront demain tout le jour à Saint-Germain, je viendrai dîner ici ; je m'en prie moi-même, et je
me fais fort que nous le rendrons plus souple et humilié devant sa maîtresse, qu'un novice de couvent devant son provincial. Il le promit, et sortit.
Des Ronais raltendoit avec impatience. Hé bien, lui dit-il, dès qu'il le vit, avez- vous de bonnes nouvelles à me dire? Non, répondit des Frans en riant, mais j'ai à vous quereller de la part de ma commère, qui est fort innocente de la lettre dont vous l'accusez d'être l'héroïne, et de la part de madame de Contamine, que j'ai laissée chez elle. 'Vous êtes "trop heureux en bonne amie et en maîtresse; on vous aime toujours, et on est sûre d'être aimée aussi. On vous traite de fou et d'incivil, et on vous rend justice. On est prêt à vous épouser, et pour arrhes de la noce, voilà le porlrait de la future épouse que je voua rapporte, avec la belle lettre que vouslui avez écrite. On vous fera connoître les quiproquo demain à dîner ; le rendez-vous est pris. Le prétendu Gauthier, qui n'est qu'un nom en l'air, s'y trouvera. C'est M. de Terny qui s'est servi du nom et de l'adresse de son valet de chambre, pour des raisons que vous saurez. Il écrira devant vous pour vous convaincre qu'elle étoil de sa main ; et sa femme, pour lors sa maîtresse, vous certifiera qu'elle l'a reçue. On vous dira pourquoi ces lettres éloient adressées à votre maîtresse, et pourquoi elle renvoyoit les réponses. Enfin, on vous satisfera, on vous pardonnera vos brusqueries, et on vous épousera si vous voulez. Sinon, pour vous montrer qu'on ne reste dans le monde que pour vous, on se mettra dans un couvent.
Voilà ce qu'on m'a chargé de vous dire, et que vous preniez bien garde à vous bien servir de cette occasion-ci ; car si vous la rcfaaez, vous pouvez compter que ce sera la
dernière. J'ai promis de vous mener au rende.:-vous, sinon j'ai promis de rompre avec vous. Je tiendrai ma parole de quelque côt6 que ce soit, c'est à vous à choisir. Vous me dites-là tant de choses à la fois, répondit des Ronais, que je ne sais par où je commencerai pour vous satisfaire. Comment se peut-il qu'une lettre qui est écrite à une fille, qui quadre si bien à son sujet, qui lui est adressée sans enveloppe, et qu'elle reçoit par la posfo, ne soit pas pour elle? Tous les faits sont vrais, reprit des Frans, on vous les avoue; maison nie la conséquence que vous en tirez. On vous en instruira demain, j'y serai présent : toujours puis-je vous assurer que le changement que vous avez remarqué dans la beauté de votre maîtresse ne provient que du chagrin qu'elle a de vos manières. Elle n'aime que vous, elle ne compte que sur vous; c'est de quoi je puis vous répondre. Elle a voulu vous instruire de tout, et de bouche et par écrit. Elle a fait ce qu'elle a pu pour vous rappeler, et ce n'est que votre faute d'avoir été si long-temps brouillés. Voilà tout ce que je puis vous dire, ne sachant rien de plus f . .
» * À partir de ce moment l'histoire s'interrompt pour se mêler aux aventures de M. de Contamine et d'Angélique. Toutes les nouvelles de Challes s'enchaînent de la sorte; cependant il serait cruel de laisser le lecteur en suspens : la belle Dupuis S3 juslilie facilement et épouse l'heureux des Ronais. (C-y.)