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COMMENT JE FIS SA CONNAISSANCE

« Paris n'avoit point encore l'obligation à M. Pelletier, depuis minisire d'Etat, d'avoir fait bâtir ce beau quai qui va du pont Notre-Dame à la Grève, que sa modestie avoit nommé le quai du Nord, et que la reconnoissance publique coq tique à pommer de son nom, pour rendre immortel celui de cet illustre prévôt des marchands, lorsqu'un cavalier fort bien vêtu, mais dont l'habit, les bottes et le cheval crottés faisoient voir qu'il venoit de loin, se trouva arrêté dans un de ces embarras qui a m voient tous les jours au bout de la rue de Gèvres; et malheureusement pour lui, les carosses venant à la file de tous côtés, il ne pouvoit se tourner d'aucun. Un valet qui le suivoit étoit dans la même peine, et tous deux en risque d'être écrasés entre les roues

des carosses, si ils avoient fait le moindre mouvement contraire. La bonne mine de ce cavalier le 6t regarder par tous les gens des carosses dont il étoit environné. La crainle qu'ils eurent du danger qu'il cou roi t, les obligea de lui offrir place. Il acceptait leurs offres, et ne délibéroit plus que du choix d'une des places qui lui étaient offertes, lorsque l'un de ces messieurs, vêtu d'une robe de Palais, l'appela plus haut que les autres. Il le regarda et crut le reconnoitre. 11 vit bien qu'il ne se trompoit pas, lorsqu'il recommença à crier, en se jetant presque tout le corps hors de la portière : Venez ici, M. des Frans. Ah! monsieur, répondit-H en descendant de cheval, quelle joie de vous voir et de vous embrasser! 11 alla à lui, monta dans son carosse, et ût monter son valet derrière, aimant mieux risquer ses chevaux que de laisser ce garçon dans le hasard d'être blessé. Cette action, qui fut remarquée, ne laissa plus douter que ce ne fût un homme de qualité. »

Voilà un excellent livre, pensais-je en feuilletant à l'étalage d'un bouquiniste en plein vent quatre volumes recouverts d'un vieux papier jaune, sans étiquette sur le dos. Rien qu'en lisant ce début, j'étais émerveillé de la manière vive du conteur, qui gardait l'anonyme : je fus tenté...

Il est peut-être nécessaire d'expliquer ce qu'est la tentation en matière de livres, car c'est un vice qui se rapproche furieusement des sept péchés capitaux, et plus particulièrement de la gourmandise. L'homme aux gros yeux, dont les larges lèvres rouges se mouillent rien qu'à regarder la boutique d'un marchand de comestibles, a plus d'un rapport avec ces flâneurs à longue redingote, qui bourrent leurs poches de livres. Il est vrai que l'un ne pense qu'à son ventre , tandis que l'autre songe plus spé-

cialement à son cerveau ; mais il y a des gloutons qui chargent leur esprit et leur estomac sans trop savoir comment se passera la digestion. Et c'est là que se reconnaissent les gens délicats, pleins de prudence dans l'achat des livres et le choix de leurs lectures. Il faut un lact d'une finesse extrême, surtout quand le livre apparlient à la nombreuse famille des anonymes, qui a nécessité une bibliographie spéciale. Quelquefois, vous pouvez tomber sur un écrivain qui a eu de l'esprit par hasard, cinq minutes, et qui a mis tout son esprit dans la première pnge, remplissant le reste de son volume de billevesées ennuyeuses. Ainsi, par exemple, cette excellente plaisanterie qui se trouve à la première page du Roman bourgeois : « Je chante ces héros, et cependant je ne sais pas la musique... » Achetez par malheur le livre de Furetière, et vous trouverez, en somme , que la première phrase est la plus gaie du volume ; mais l'homme éclairé y met plus de sagesse; une longue expérience, fruit de nombreux malheurs en bibliophilie, lui a appris à retourner au moins sept feuillets d'un livre avant de l'acheter. Il lui importe peu que le bouquiniste fronce le sourcil en le regardant lire ses livres en plein vent; il ne s'intimide pas si ce même bouquiniste remet brutalement en place des volumes qu'il feint avoir été dérangés par le lecteur, il continue ses inquisitions aux versos et aux folios , au cœur du livre, à la première et à la dernière page, pour vérifier si son premier coup d'œil ne l'a pas trompé.

Je continuai à feuilleter :

« Mademoiselle Recard éloit un de ces esprits libres et brusques en apparence, mais en effet une scélérate. Elle éloit d'une

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taille moyenne, la peau un peu brune et rude, la bouche un peu grosse; mais on lui pardonnoil ce défaut en faveur de ses donls, qu'elle avoit admirables; les yeux bruns et étincclants; un peu maigre et un peu velue, et toujours pâle ; tous signes qui montre ient son penchant aux plaisirs de l'amour. »

Ce petit portrait en quatre lignes, que je trouvai par hasard dans le volume qui contenait Y Histoire de M. Dupuis et de mademoiselle de Londé , me charma beaucoup. Puis, les noms que je découvrais à chaque feuillet du livre étaient fort simples et franchement bourgeois, ce qui est encore rare, môme au siècle dernier, qui a abusé de la couleur persane. Les volumes, malheureusement, étaient un peu chers ; à cette époque de bourse fort plate, je ne me promenais sur les quais qu'avec des appétits énormes de livres que je ne pouvais satisfaire. Il y a un âge où on lit tout sans distinction, sans parti pris; le cerveau est tendre et propre à recevoir ces prodigieuses lectures dont est folle la jeunesse curieuse. Une promenade sur les quais me donnait chaque fois le désir d'une énorme quantité d'ouvrages différents ; et à chaque tournée j'aurais pu rentrer chez moi plus riche d'une centaine de bouquins. C'est ainsi que certains hommes deviennent bibliothécaires de leurs propres bibliothèques. D'un autre côté, le doute est cruel en ces matières; si vous n'achetez pas un livre quand il vous frappe, vous ne l'achèterez jamais. Et cela, pour mille raisons. La plus forte est que si le livre est réellement curieux et bon, il ne restera pa3 deux jours à se morfondre sur le quai. Ne croyez jamais que vous ête$ le seul à vous inquiéter d'une spécialité bibliographique quelconque, même la plus ardue ! Il y a au

moins dix hommes, parmi les cent travailleurs sérieux des bibliothèques de Paris, qui s'occupent du môme sujet que vous, du moment que le sujet ne tient pas à la création absolue. Sur ces dix spécialités qui étudient cinq heures par jour aux bibliothèques publiques, supposez-en un ; ou plutôt ne faites pas de supposition, soyez certain que cet inconnu fait également tous les jours sa promenade sur les quais, quand ce ne serait que pour se défatiguer de ses cinq heures forcément assises. Tout en passant un peu courbé comme tous les savants, l'incoftmi voit d'un coup d'œil tout ce que contiennent les boites d'étalagiste ; il est peut-être plus riche que vous, il achète le livre. Si la manie des axiomes n'était un peu passée, j'en établirais un sans crainte d'être démenti, à savoir, qu'un livre dont on a besoin et qu'on n'achète pas aujourd'hui! ne se retrouvera jamais demain sur les quais.

Alors, que d'amertumes ne se prépare-t-on pasl que de colères inutiles contre soi-même 1 On s'était levé tout joyeux avec l'idée d'acheter le livre , et le livre ne se retrouve plus, ne se retrouvera peut-être jamais. Je parle, il est vrai, d'une époque éloignée de quelques années, la librairie en plein vent s'élant depuis malheureusement transformée en librairie au rabais.

. Je feuilletai toujours les volumes et je lus :

« Je tous dirai que le proverbe qui dit qu'un jeune homme n't jamais son premier commerce d'amour qu'avec Une vieille ou avec, une laide, est très-faux à mon égard. La première personne avec qui je me suis senti était belle et bien faite, et n'avôit pas plus de dix-neuf à vingt ans. Il faut vous dire de quelle manière cela arriva. J'élois en pension pendant mes basses-clauses 1 ;

lorsque je fus un peu plus grand, je ne fus plus en pension que l'hiver et en demi -pension l'été; c'est-à-dire que je dînois chez mon régent et revenois le soir chez mon père. Je n'a vois pas encore treize ans, lorsque ce que je vais vous dire m'arriva ; je n'étois qu'en seconde, et j'ai soutenu ma thèse en physique plus de trois ans après, que je n'en avois que seize, et même huit jours moins.

» Je revenois un soir au logis; il faisoit extrêmement chaud. Environ vers le milieu de la rue, je trouvai un évenlail à mes pieds. Je le ramassai, et levai la tête en haut pour voir d'où il venoit. Je vis une jeune femme à la première chambre, qui me dit, laissez, laissez, mon bel enfant, voilà un laquais qui va le quérir. Je vous le porterai bien moi-même, madame, répondis, je, et en même temps j'entrai dans la maison. Son laquais, que je trouvai sur le degré, voulut m'ôler cet évenlail ; je ne voulus pas le lui donner; et comme nous étions à peu près de même âge, je ne lui répondis qu'en le menaçant. Je passai : voila votre évenlail, madame, lui dis-je en le lui rendant.

» Je vous remercie, monsieur, me dit-elle; il ne falloit pas vous donner la peine de monter, mon pelit laquais descendoit. Il est vrai, madame, lui répondis-je, mais je n'aurois pas eu le plaisir de vous voir de près. Ma réponse la fit rire ; elle me questionna sur mes classes, et je lui répondis, sinon avec esprit, du moins avec une hardiesse qui alloit jusqu'à l'effronterie. C'est encore une bonne qualité que j'ai oublié de me donner. J'ai toujours ouï-dire qu'on n'avoit jamais vu un pelit garçon plus hardi et plus effronté que moi pour mon âge; vous verrez si je me suis démenti depuis. Notre conversation finit par une prière qu'elle me fit de venir le lendemain manger des petits pâtés avec elle. Je me souviens fort bien que je lui dis qu'elle ne savoit pas à quoi elle s'engageoit, de promettre à déjeuner à un jeune écolier, qui étoit toujours levé de bon matin. Il n'importe, dit-elle, venez à telle heure qu'il vous plaira, je vous tiendrai parole.

» Je lui promis d'y venir et n'y manquai pas. Il est à propos de vous dire qu'elle m'avoit vingt fois dit que j'élois beau garçon, et que je lui avois répondu qu'elle étoit aussi belle madame. Elle ne prononçoit pas tout à fait bien le françois, quoiqu'elle le parlât fort jusle. Elle avoit un petit accent que je trouvois fort agréable; il l'étoit en effet, et je n'élois pas seul à le trouver de même. Elle n'éloit ni fille ni femme, et elle étoit toutes les deux. Cotait une Maltoise qui, sans être mariée, avoit quitté Tlsle pour suivre un homme de qualité qui l'avoil amenée à Paris, et qui, sans scandale, lui fournissoit de quoi vivre et le reste. Eh un mot, c'était la maîtresse d'un commandeur de l'ordre, une grosse réjouie, brune, des gros yeux noirs, la gorge bien fournie et bien blanche, et fort aimable. Ce fut elle qui eut mes gants.

» J'y allai le lendemain à six heures du matin; heure fort propre pour voir les dames. Je heurtai à sa porte, comme j'aurois heurté à celle de ma classe ou de mon collège. Son petit laquais m'ouvrit. 11 ne trouva pus bon que je fusse venu de si bon matin interrompre son sommeil. Il voulut refermer la porte, mais je ne lui en donnai pas le temps. Je le repoussai, et j'éveillai la belle dormeuse, qui demanda qui était là? C'est moi, madame, répondis-je, qui viens chercher les petits pâles que vous m'avez promis. Ah, ah, reprit-elle : venez, venez, mon bel enfant. Elle fit ouvrir ses fenêtres par son laquais, et l'envoya chez le pâtissier. Nous restâmes seuls; je me mis sur une chaise proche d'elle. Elle me questionna comme la veille, et me fit au commencement des discours proportionnés à mon âge. Mais comme j'élois plus éveillé qu'on ne Test ordinairement si jeune, mes petites libertés la firent bientôt changer de ton. »

Séduit par la manière du conteur, j'achetai immédiatement les livres. Il y a de cela sept ans; à l'heure qu'il est, je suis loin de me repentir d'avoir fait connaissance avec l'auteur anonyme des Illustres Françaises, car en le reli-

sant j'y ai trouvé des qualités particulières : ceux de mes amis qui l'ont lu ont partagé mes idées, et il est curieux de chercher à connaître la raison qui a plongé dans l'obscurité un livre qui vaut certainement beaucoup mieux que certains autres imposés par la tradition, qu'un enseignement académique nous force à admirer un bon tiers de notre vie.

Avant de raconter la vie de l'aventurier Challes, auteur de ces remarquables nouvelles, j'ai cru devoir les analyser, faisant subir au lecteur les phases par lesquelles j'ai passé avant d'avoir une opinion définitive sur un auteur que les hommes de bon sens jugeront, après mon travail, avoir été condamné à une obscurité sans motifs.

V Histoire de M. Desronais et de mademoiselle Dtipuis est la première en tête des Illustres Françoises. Un jeune homme de bonne famille se prend d'amour pour une jeune fille et la demande en mariage ; mais le père s'y refuse , et menace de déshériter sa fille si elle se marie avant sa mort; il aime son enfant, et il veut la garder pour avoir soin de sa vieillesse. D'un autre côté , il ne veut pas partager ses biens de son vivant. D'abord rigoureux et inflexible, le père consent plus tard à ce que les deux amants se voient et s'écrivent ; peu à peu, il reçoit le jfeune homme dans sa famille, il devient plus tolérant et conseht à discuter son refus de mariage. C'est un vieillard qui a la plus mauvaise opinion des femmes et des filles, et qui lance à tous moments des propos contre leur vertu. Ces conversations à trois, entre le père et les deux amants, sont très-curieuses, et la fille est obligée de rompre des lances en faveur de son sexe ; mais le vieillard croit à la vertq de Manon Dupuis, par la raison qu'en la laissant lj T

bre d'écHrè à son amant, de le recevoir, il prétend que les amoureux n'dnt pas autant à désirer que s'ils se voyaient ou s'écrivaient en secret. Le vieillard meurt, rtiademoiselle Dupuis est libre d'épouser son amant, que certaines affaire retiennent en province, et qui arrive tout brûlant d'espoir. Une lettre que Desronais trouve tout d'un coilp ne lui laisse aucun doute sur la trahison de sa maltresse, qui a profilé de son absence pour lier des relations avec un inconnu; et ce n'est qu'après quatre mois de souffrances amoureuses que l'amant retrouve sa fiancée fidèle et qu'il l'épouse.

Telle est la donnée de celle histoire charmante, rapide, spirituelle, vive et tout à fait française dans la vraie acception du mot. Sauf quelques taches, c'est un petit chefd'œuvre qui a reçu une éclatante consécration au théâtre, par un arrangement de Collé, joué en 1763.

« Le sujet de Dupuis et Desronais, dit l'auteur de la préface en tête des Mémoires de Collé, est pris d'un conte qu'on retrouve dans un recueil de petites histoires prétendues véritables, intitulé : les Illustres Françoises, dont l'auteur anonyme (M. Challes) est très-peu connu. Collé eut la franchise peu commune de découvrir lui-même la source où il avait puisé, car, à chaque représentation de la pièce, on lisait sur l'affiche : Tirée du roman des Illustres Françoises. » Mais Collé, dont les Mémoires ont été beaucoup trop vantés, en ce sens qu'ils sont bien orgueilleux pour une si petite figure, Collé le chansonnier ne dit pas quatre mots de l'auteur qu'il a dévalisé, ainsi que le font nos auteurs dramatiques. Collé nous parle de son immense succès de Dupuis et Desronais, et ne pense pas qu'il est un simple arrangeur en vers. Il eût été beaucoup

plus inltiessant de se souvenir qu'il avait existé un pauvre diable sans réputation, gazetier vivant sans doute avec beaucoup de peine de sa plume ; il eût été digne à Collé de chercher quel avait été cet homme, et de ramasser des anecdotes et des souvenirs sur son compte , $. une époque où beaucoup pouvaient encore l'avoir connu.

La pièce de Collé est presque restée au répertoire, grâce à une certaine facilité de vers et surtout à l'heureuse idée puisée chez Challes; mais ce qu'on ne trouvera pas dans la pièce, c'est le charme des détails, des portraits, tels que celui de mademoiselle Dupuis, par exemple :

« Figurez- vous une taille admirable et un port de princesse ; un air de jeunesse, soutenu par une peau d'une blancheur à éblouir, et de la délicatesse de celle d'un enfant, telle qu'on peut l'apporter d'un couvent, où ordinairement on ne se haie point tant que dans le monde. Elle a les yeux pleins, bien fendus, noirs et languissants, vifs lorsqu'elle le veut, le front admirable, long et uni, le nez bien fait, la bouche petite et vermeille et les dénis comme de l'ivoire, la physionomie douce et d'une vierge. Tout cela étoit soutenu par une gorge qui sembloit faite au tour, potelée et charnue ; la main très-belle, le bras comme le col, la jambe bien faite, la démarche ferme et fière, et toutes ses actions et ses paroles animées, mais remplies d'une certaine modestie naturelle qui m'enlevoit. En un mot, c'est une beauté achevée. »

Les quelques fautes d'ensemble et de détail que je trouve dans l'histoire de Challes, sont dans le portrait du père, d'abord excessivement bourru, méchant, et qui devient trop faible et trop facile par la suite. Il y a, au début de la nouvelle, un caractère de vieillard irascible

qui ne se soutient pas, et qui appartient à un autre type. Quand le père va mourir, il récite tout à coup un morceau de poésie de son invention, qui est également mal placé, et qui ne ressort pas du caractère du personnage , brave bourgeois jusque-là, et qu'on ne soupçonne guère coupable de poésie : Challes aura voulu placer six strophes philosophiques, et il Ta fait maladroitement.

La seconde histoire , celle de M. de Contamine et cP4ngélique, n'offre pas d'aventures bien saillantes, et je m'en tiendrai à l'analyse qu'en donne Challes lui-même dans sa préface : « L'histoire de Contamine fait voir qu'une fille sage et vertueuse peut prétendre à toutes sortes d'établissements , malgré la bassesse de sa fortune ; » mais l'auteur n'a vanté ni sa manière vive et alerte de raconter, ni la réalité des moyens qu'il emploie. Contamine fait présent d'une maison à sa maltresse ; la description de cette maison ne tient qu'une page, et la maison se voit comme si elle était en épure. Challes a une manière fine d'exprimer les choses les plus difficiles à dire dans notre langue ; parlant d'un homme qui veut séduire une femme : <c II lui a offert toutes choses pour en triompher sans sacrement. » Ces traits abondent à foison dans l'auteur et coulent de sa plume sans effort.

Des amours entre des jeunes gens contrariés par les parents, sont la base de Y Histoire de M. de Terny et de ma' demoiselle de Bernay, ainsi que de la nouvelle de M. de Jussy et de mademoiselle Fenouil. La première de ces nouvelles est insignifiante et ne se sauve que par la brièveté du récit. Le cinquième récit, qui traite des amours de M. des Près et de mademoiselle de l'Épine, est un des plus intéressants de Challes, quoique le fond ne diffère guère

des précédents : il montre un père supposant à l'union de son fils avec une jeune femme de moindre condition ; mais ici le dénoûment est tragique. Si les personnages n'appartenaient pas à la bourgeoisie, on croirait retrouver une certaine ressemblance avec les héros de Manon Lescaut, non pas que des Près ait les sentiments du chevalier Desgrieux et mademoiselle de l'Épine les instincts volages de la charmante Manoh ; mais la manière dont est posé le récit, la douleur du héros, sa passion véritable se rapprochent du chevalier Desgrieux par les côtés honorables. Comme d'habitude, Ghalles a laissé un charmant portrait de la maltresse, et on ne saurait trop relever uhe sèche analyse par ce profil charmant, jeté en quelques coups de plume :

« Vous avez vu mademoiselle de l'Épine, elle étoit extrêmement blanche, grande et bien faite, les cheveux du plus beau blond clair qu'on puisse voir au monde. La forme du visage ovale, les yeux bleus, comme les blondes les ont ordinairement. Sa beauté étoit vive, et u'avoil point une certaine langueur fade, si commune à toutes les blondes. Le son de sa voix étoit insinuant et agréable. Ses manières étoient toutes charmantes et sembloient ne demauder que de la tendresse et ne respirer que* l'amour. Sa physionomie n'étoil pas trompeuse. 11 est pourtant vrai que le plaisir des sens ne la dominoit pas. Pour son âme elle méritoit d'obtenir tout ce qu'une femme peut prétendre. Elle l'a voit élevée, sincère, franche et libérale, capable de soutenir un engagement jusqu'au dernier soupir, fertile en inventions, timide à prendre des résolutions, mais hardie à les exécuter. Clle étoit désintéressée, bonne amie et plus fidèle maîtresse: elle étoit si peu ambitieuse, que je lui ai mille fois entendu dire que, si elle avoit été maîtresse d'elle-même, elle auroit préféré une vie pauvre et tranquille à une vie remplie de faste et d'hoti-

nejur, qu'on ne peut acquérir qu'aux dépens de la sincérité. Elle étoit complaisante pour moi, parce qu'elle m'a i moi t, mais elle étoit naturellement brusque. Je lui ai vu mille fois faire des choses qu'aucune considération humaine n'auroit pu lui faire faire ; et elle les faisoit uniquement parce qu'elle savoit qu'elle me faisoit plaisir. Elle étoit sans réserve pour moi, passionnée, mais sans effronterie; et je l'ai vue assez souvent me recevoir dans ses bras et rechercher même mon embrassement dans des moments où je connoissois que je lui aurois fait plaisir de m'en tenir à ses avances. En un mot, c'éloit la maîtresse et la femme la plus accomplie dont on puisse former l'idée. »

Les parents, chose extraordinaire, ne montrent qu'une faible opposition au mariage de M. des Frans et de Sylvie, quoique cependant l'union soit d'abord secrète. Dans celte nouvelle, Challes a peint un amant trompé par sa maitresse, ou plutôt un mari trompé par sa femme ; mais ils s'aiment tellement que le premier titre leur sied mieux. Cette Sylvie est encore une créature ravissante , malgré ses défauts , et l'auteur a su employer pour son portrait des couleurs d'une grande fraîcheur. Il faut que la réalité ait un charme toujours nouveau pour qu'avec quelques mots trouvés sans peine, qui semblent couler de la plume tout naturellement, un type de femme se dessine si vivement en quelques lignes ; je ne crains pas plus de rendre monotone mon analyse en découpant cette fine silhouette, que Challes n'a craint de faire deux portraits pareils. A une époque déjà passée , il était de mode , dans la librairie illustrée , de publier un beau volume ayant pour titre les Femmes de Walter Scott, ou les Femmes de Balzac, ou les Femmes de Shakspeare, ou les Femmes de George Sand, on a môme édité les Femmes de la Bible. Le procédé con*

sislait à analyser les différents types des héroïnes de romans, à découper la description faite par l'auteur et à mettre en regard des vignettes anglaises finement travaillées, dont le charme bourgeois consistait généralement à s'éloigner le plus possible de la pensée du romancier ; on pourrait presque faire les Femmes de Challes, car sa plume les a définies si délicatement et si visiblement, qu'il n'est pas besoin de vignettes à l'appui :

« Sylvie n'avoit au plus que dix-neuf ans : elle étoit d'une taille un peu au-dessus de la moyenne, mais faite à charmer, si menue que je la prenois facilement entre mes mains toute vétuc en corps. Ses cheveux étoient plus longs qu'elle d'un grand pied, annclcs, et du plus beau châtain qu'on puisse- voir. Lorsqu'elle se fn i soit peigner elle mon toit sur une table, et sa tante et sa fille de chambre y étoient occupées. Elle avoit le front blauc et uni; les yeux grands, noirs et languissants, à fleur de tèfe : ils étoient quelquefois si perçants, qu'on n'en pou voit soutenir l'éclat; les sourcils comme les cheveux; le nez un peu aquilin et serré, bien fait; les joues toujours vermeilles et couvertes d'un vermillon naturel, qui, sur un teint de neige, faisoit un effet admirable. La bouche fort petite et riante, les lèvres rondes et vermeilles; les dents blanches et bien rangées; le menton rond, une petite fossette au milieu, et le tour du visage ovale; la gorge faite au tour, d'une blancheur à éblouir: la peau unie et délicate. »

La fin de ce portrait est surtout ce qui me frappe le plus comme délicatesse dans la description d'un objet auquel notre puritanisme moderne défend de nous arrêter :

a Le sein montrait, par ses soulèvements réglés, l'agitation du cœur dans sa respiration et indiquait une santé parfaite. Elle

en avoit peu, mais ferme; et elle me disoit, quelquefois en plaisantant, qu'une femme en a toujours assez quand elle en a de quoi remplir la main d'un honnête homme. »

Je ne sais si je suis entiché de mon héros, mais je ne me rappelle aucun écrivain du dix-huitième siècle qui ait laissé de portrait aussi fin que celui-ci. Quoique la comparaison entre la peinture et la littérature ait été bien des fois employée, j'oserai encore m'en servir pour comparer ces légers crayons de Challes aux ravissants pastels de La Tour, qu'on voit au musée de Saint-Quentin. La charmante Sylvie n'a qu'un tort : elle se repent de sa faute. J'ai besoin d'expliquer ce paradoxe : dans la nouvelle, Sylvie trompe son amant, il se venge en l'enfermant dans une espèce de prison, puis il lui rend la liberté ; Sylvie entre en religion et meurt. Tout est bien conçu jusque-là, le drame est intéressant, le châtiment naturellement amené; mais Challes, craignant que son héroïne ne fût pas assez intéressante, a jugé à propos, pour la faire accepter sans doute des personnes prudes, de lui faire écrire une longue lettre qui fait l'effet d'un post - scriptum inutile de femme bavardé. Certes, il n'entre dans l'esprit de personne que Manon Lescaut n'ait expié, par sa un cruelle, les légèretés de sa vie; elle n'a pas besoin de faire un long discours avant de mourir, l'abbé Prévost l'a bien compris et s'est arrêté à temps. La lettre de Sylvie enlevée, Y Histoire de M. des Frans et de Sylvie est un petit chef-d'œuvre de récit. Si je faisais une édition des Illustres Françaises, je n'oserais supprimer cette lettre, désirant laisser à mon auteur sa pensée pleine et entière ; mais j'avoue qu'il faut que le principe d'antimutilation et d'anticensure

sait bien ancré dans mon esprit pour résister à la tentation.

J'arrive au dernier récit, intitulé : Histoire de M. Dupuis et de mademoiselle de Londê, qui se sépare complètement des autres nouvelles, toutes jetées un peu dans le même moule. Ce Dupuis est un libertin fieffé, cynique, qui trompe toutes les femmes avec une rare audace. Peu de romanciers ont osé peindre l'amour de cette sorte qui est décrit dans la nouvelle avec une grande crudité., et qui détaille complaisamment le jeu des sens chez certains êtres. Sans être aussi immoral que le remarquable livre de Chauderlos de Laclos, il y a certaines parties, surtout au début, qui sont trop accentuées pour être réimprimées aujourd'hui ; cependant Dupuis est bien loin d'être aussi roué que le chevalier des Liaisons dangereuses , il est d'une humeur plus gaie, mais de plus mauvais ton. Ghalles a poussé la réalité dans ses dernières limites, mais plutôt encore dans le mot que dans la chose. On pourrait même affirmer qu'il n'a pas l'intention de faire un récit voluptueux , mais qu'il se laisse aller à une certaine crudité dans le récit des équipées amoureuses de son héros. Aussi le conteur n'a-t-il pas infligé à Dupuis ce fbrrible châtiment qui clôt les Liaisons dangereuses et qui laisse la réflexion s'ébattre dans le champ du moral et de Y immoral en art, tout homme de bonne foi se demandant si , après les peintures voluptueuses de Laclos et le châtiment de la fin, l'auteur a eu réellement l'intention de faire un roman d'enseignement.

L'évêque Camus de Belley, le plus fécond des romanciers du dix-septième siècle , écrivait : « Il faut éviter les images déshonnêtes et glisser vivement sur les vices, de

peut que, voulant insister sur leur blâme, il n'arrive tout au rebours de ce dessein, et que la description qu'il en faut faire pour en dépeindre la laideur ne laisse des impressions aux âmes faibles, plus attrayantes au péché, que retirantes du mal. » A ce point de vue, les Liaisons dangereuses sont un roman condamnable, tandis que Clarisse Harbwe, quoique montrant un séducteur aussi vicieux, a échappé à l'immoralité et peut être lue par un plus grand nombre de lecteurs; mais, je le répète, Challes s'en tire par la bonne humeur qui ressort de sa manière de raconter , et la crudité des mots et de quelques situations tient à l'esprit du temps.

Le reproche le plus grave à faire à l'auteur est que sa nouvelle n'est pas conduite avec tout l'art des précédentes : le récit se complique d'autres histoires inutiles. Le libertin Dupuis devient un mari trop vertueux et trop amoureux pour un homme qui a débuté jeune dans la débauche.

Prosper Marchand dit, dans son Dictionnaire historique, que ce récit est l'histoire de Challes : « II seroit à souhaiter pour son honneur, ajoute-t-il, que celte prétention fût mal fondée. » Je ne partage pas l'opinion du compilateur, libraire et gazetier. Après l'étude attentive des œuvres de Challes, ses voyages, le registre exact qu'il a tenu de ses aventures et de ses pensées, je n'ai jamais trouvé trace en lui de cette débauche de jeunesse dont est atteint M. Dupuis dans le récit. Sous l'impression de la première lecture du Voyage aux Indes orientales, j'écrivais dans mon livre de notes : « Le caractère de Challes éclate à chaque page du livre. C'est un Français brave, buveur, mangeur, discuteur, philosophe, sincère et ennemi des jésuites. Je me

Tétais figuré avec une pointe amoureuse plus prononcée, en lisant les Illustres Françaises, où je croyais, comme ses biographes, retrouver ses propres aventures à chaque pas. » Et, en effet, ce n'est pas un seul des héros qui serait le portrait de .Challes, et mon opinion est qu'il aurait donné plutôt un peu de son sang et de sa propre existence à tous ses héros, à Desronais, à M. de Contamine, à M. de Terny, à M. des Près, etc.

Quand on veut retrouver un auteur dans un roman, il faut y aller avec prudence, et le meilleur moyen, à mon sens, est d'étudier tous ses livres ; si vous voyez reparaître dans différents ouvrages certaines figures qui ont des airs de parenlé, soyez certain que l'auteur est caché sous ces figures homogènes qu'on pourrait croire sorties d'un cerveau peu fertile en types, et qui ne sont en réalité que le moi dont ne peut se débarrasser le créateur, malgré qu'il fasse. A de certaines passions peintes avec complaisance dans plusieurs de ses chefs-d'œuvre, vous reconnaîtrez évidemment que ces passion» étaient le souci perpétuel de celui qui écrivait, témoin M. de Balzac, et X argent dont il a décrit avec tant de complaisance le roulement dans la société. Je cherche à me rendre compte de Challes avec d'autant plus de plaisir et de difficulté, que sa vie est obscure, que ses livres sont injustement tombés dans l'oubli, et que son biographe, le seul qui, par hasard, ait été mis à même de recueillir des faits précis et intéressants , n'avait pas l'intelligence tournée du côté des esprits vifs et bon conteurs.

Or, dans les sept histoires des Illustres Françaises, six traitant d'amour traversé par des parents s'opposant presque toujours au mariage de leurs enfants , je ne regarde

pas comme une hypothèse bien audacieuse d'avancer que Challes fut dans sa jeunesse le jouet d'une inclination malheureuse, et que des souffrances de son cœur il a tiré le fond des Illustres Françaises. L'Histoire de M. des Frans et de Sylvie contient un fait qui se rattache de bien près à la vie de Challes.

L'amoureux trompé s'en va en Hollande, où l'envie qu'il a de trouver la mort le fait battre en déterminé. Il assiste à la défaite des Turcs jui passage du Raab ; mais, ne cherchant qu'à périr, et la paix étant faite entre l'empereur et les Turcs, il passe en Portugal où la guerre était allumée contre l'Espagne.

On verra dans la seconde partie de cette notice la fureur de voyager qui tenait Challes et qui le poussait dans ces mômes pays, également en guerre. Il est encore plusieurs motifs puisés dans l'extrême réalité des nouvelles de l'auteur, dans le peu d'invention qui les caractérise (manque de ce qu'on appelle vulgairement imagination), et dans le petit nombre de romans qu'a laissés l'auteur. Quand la réalité des détails minutieux est poussée trèsloin, elle étonne le lecteur qui ne se rend pas compte comment un auteur peut observer des faits si minimes : effectivement il se passe, dans la journée d'un homme, des montagnes de petits faits aussi minuscules et aussi nombreux que les atomes de poussière traversés par un rayon de soleil. Les grands créateurs ne s'occupent pas de ces faits et ne les regardent pas : ils les verraient qu'ils les jetteraient de côté, car la foule a besoin, pour être émue, d'aventures plus puissantes ; mais ceux dont la vie tranquille n'a pas été traversée par des événements extraordinaires et qui n'en sont pas moins doués d'un regard,

s'inquiètent des plus petits détails de l'existence intérieure, y portent une attehtion aussi soutenue que d'autres prennent aux grandes batailles de l'humanité. Ces natures flamandes, quand elles se trouvent lancées dans les arts, n'inventent rien et se servent dé Mr ptopfe vie : c'est alors que sont décrits les moindres événements de la vie et que la littérature compte le Voyage autour de ma chambre, en France, et en Angleterre des quantités de livres plus intimes encore, à la tête desquels se place Charles Lamb. Ainsi est expliqué le charme des Mémoires dans lesquels le valet de chambre d'un grand homme peut quelquefois laisser un livre plus durable que les œuvres de son maître, si la vérité des détails est accusée et mise dans un jour convenable 1 . Qui dit réalité dit sincérité, et la sincérité est le meilleur sauve-gardien d'une œuvre. Entré dans cette vole de détails qui sont, du reste, j)lus difficiles à manier et à enchaîner que les inventions d'Anne Radcliffe, l'auteur tombe dans le danger de ne plus inventer. L'alliance des faits réels et des faits inventés est d'une soudure tellement délicate, le vrai de l'art et le vrai de la nature qui tendent à se combattre plutôt qu'à se rapprocher, cette fonte de deux éléments opposés exige un ouvrier tellement adroit qu'on rencontre rarement de ces natures assez heureusement douées pour relier ensemble les deux forces. Aussi compte-t-on plus souvent deux sortes d'opérateurs dont la méthode diffère essentiellement, qui comptent d'abord les créateurs et en seconde ligne les observateurs. Les créateurs sont représeti-

* Dans vingt ans, Byron, qu'on ne Ht plus guère aujourd'hui, sera cependant une figure, grâce aux Mémoires que ses amis ont écrits sur sa vie.

tés le plus directement par Shakspeare, et les observateurs par l'abbé Prévost. Le beau livre de Manon Lescaut, qui n'est qu'un hasard de génie dans la Vie de ce romancier aux gages des libraires, n'est dû justement qu'à une observation de soi-même que le fécoftd écrivaiti, dont on ne lit plus les autres romans considérables, ne ptU pas transporter dans des œuvres volumineuses.

Challes appartient à la race des observateurs de soimême : de sa vie. broyée il a tiré sept nouvelles seules ment, il ne pouvait guère en tirer davantage, à moins de se lancer dans le roman d'aventures. Cette trame d'amours dé jeunes gens contre le gré de leurs parents, qui est la base de six de ses récits, montre combien il avait eu l'esprit frappé de ces obstacles d'hymen qui ont disparu de nos mœurs.

Il est nécessaire maintenant de montrer quelle fut sa vie, et la besogne est facile , puisqu'il a pris soin de nous laisser un mémento de voyage contenant jour par jour ses moindres actions pendant deux années.

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