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SES VOYAGES ET AVENTURES

La vie de Challes est d'autant plus curieuse à étudier qu'elle n'a jamais été éclaircie par les biographes ordinaires, ces êtres armés de eiseaux, Qui s'en votlt êhfercheT

dans la dernière biographie connue des faits qu'ils remettent en mauvais français. Les faiseurs de biographies m'ont toujours fait penser à cette phrase de Molière qui se retourne de tant de manières différentes : « Marquise, vos yeux me font mourir d'amour. » L'ouvrier en librairie, payé d'une façon misérable par les libraires, à tant la feuille, se contente de dire : « D'amour vos yeux me font mourir, marquise. » Tel est le procédé habituel ; aussi ce peu de conscience explique-t-il comment certains écrivains courent risque de passer inaperçus pendant un siècle ou deux après leur mort. Ne faisant pas partie des congrégations littéraires, leur mort ne touche personne ; vivants, leurs confrères s'occupaient à peine d'eux, moins encore quand ils sont morts, on le pense. Les gazettes ne relatent pas leurs derniers moments ; les nécrologes de l'année n'en font pas mention, les biographies ne consignent pas leurs noms. Les écrivains qui se copient les uns les autres ne s'occupent guère si un nom est oublié.

Il en est arrivé ainsi pour Challes , dont le nom même est resté pour ainsi dire problématique, car on ne sut jamais s'il était noble ou vilain, s'il fallait l'intituler de Challes, Challes, ou Dechales, si son prénom était Grégoire ou Robert, et enfin s'il fallait écrire Châles, Chasles ou Challes, questions de peu d'importance, mais qui démontrent la difficulté d'arriver à la parfaite connaissance de sa vie 1 .

En faisant la traversée pour aller aux Indes, Challes

* Causant un jour de mon héros avec M. Philarète Chasles, je crois me rappeler qu'il me dit que l'auteur des Illustres Françoises était un de ses aïeux. Il ne me l'eût pas dit que j'eusse incliné vers cette opinion : l'aventurer est mort à Chartres, le spirituel professeur du Col-

nous a laissé la date de sa naissance : « C'est à pareil jour de Saint-Laurent, dimanche, 10 août 1659, que je suis né et que ma mère, à ce qu'elle m'a dit, souffrit beaucoup, pour rien qui vaille. J'y étois, mais j'ai beau rappeler mes idées, je ne m'en souviens plus. Tout ce que je sais, c'est que je n'ai jamais valu grand'chose'. » Puis il ajoute en note :

« Ceci est faux : je suis né le dimanche, 7 août 1659, à quatre heures quarante-huit minutes du malin, la lune dans sa conjonction. Un vieux registre de feu mon père le dit ainsi. »

Mais la date de sa naissance est ce qu'il y a de plus réel pour l'éclaircissement de sa vie, comme on va le voir. Avocat, écrivain du roi sur les navires, bretteur, philosophe, gazetier, Challes est un de ces Gil Blas spirituels et plus malheureux que leur patron, dont le Sage a tracé un dénoûment si vertueux.

Challes naquit à Paris en 1659 ; en 1677 il se trouvait à la bataille de Mont-Cassel ; en 1679 il était clerc chez l'avocat au conseil Monceaulx ; en 1682 on le retrouve à Amsterdam; en Espagne et en Portugal en 1683 et 1684. Les Anglais le font prisonnier en 1687 et l'emmènent à Boston ; il visite l'Irlande en 1689; il est envoyé aux Indes orientales en 1690 et 1691. Il devient correspondant du journal littéraire de la Haye en 1713, peu après la publication de ses Illustres Françoises; on a trace de quelque correspondance inédite de lui, de 1714 à 1718 : enfin il

lége de France est né à Chartres; tous deux ont certaines analogies dans la manière de raconter qui, je le répète comme un grand éloge, e*t toute française* On démontrera un jour la valeur*de ce mot.

est exflé à Chartres en 1719, et les biographes Vont cru généralement mort en 1720.

Tel est à peu près Tordre à introduire dans cette vie si remplie d'événements et qui fait regretter que l'auteur n'ait pas laissé de mémoires plus étendus. Avec un caractère aussi vif que le sien, les aventures pleuvaient : coups d'épée et coups de bâton, injures , discussions philosophiques, bombances et grand amour de boisson.

Sans un de ces vieux libraires-gazetiers, tenant des bénédictins par la patience à prendre des ilotes, on aurait peu de renseignements sur Challes. Mais Prosper Marchand, qui laissa une grande chambre pleine de morceaux de papier dont quelques-uns avaient la^grandeur de l'ongle* écrits dans la diabolique et illisible écriture de savant, recueillit heureusement, à l'aide de la fcoriversatlon de quelques personnes qui avaient connu Challes, des renseignements assez précieux.

« C'étoit, dit le libraire, un fort aimable homme, gai, plaisant, enjoué, ce qu'on nomme d'ordinaire un bon vivant et un agréable débauché; en un mot, un vrai frère de la jubilation et un véritable enfant de Bacchus, ne parlant presque que de se laver le gosier, et n'usant guère que de pareilles formules bachiques , que leur trop fréquente répétition rend bientôt fort fades et rebutantes : mais, de l'autre, c'étoit un homme brusque, pétulant, emporté, mordant, satirique, se déchaînant imprudemment, même au milieu de ses parties, contre tout ce qui ne l'accommodoit point. »

En effet, le portrait n'a pas été chargé par lé bibliophile, et il sera bon de montrer tour à tour Challes buveur,

içangeur, brelteur, philosophe et homme de gaie compagnie. D'après tine lettre de Challes, du 8 septembre 1718, tirée d'une certaine collection que le libraire avait entre les mains et qui est aujourd'hui perdue, on voit tjue Challés montrait quelque orgueil de sa science du dtoit ; il avait été reçu avocat au parlement de Paris, et il et se dohnbit pouf entettdre assez bien la jurisprudence ecclésiastique, surtout les matières bénéficiâtes, et éh jxtHicUliër Fra-Pàolo. x> En toiit cas, il avait bien peu tonsei-vé l'esprit de robe pendant ses expéditions, et il est permis d'affirmer que son caractère d'aventurier et son naturel emporté produisirent de fâcheux effets parmi ses confrères du Palais.

Challes avait eu pour camarade de classes, au collège de la Marche, un jeune homme, M. de Seignelai, qui plus tard devint secrétaire d'État de la marine ; à l'aide de cette protection il parvint à se faire nommer écrivain dfe la compagnie sur le vaisseau l'Éciieil, faisant partie d'une flotte commandée par M. Duquesne-Guiton, neveu un fameux DuqueSnë. Cette flotte se composait dé six tâtèseatix de guerre : le Gaillard, ttiïseàti, le Plorissant, ÏËcueil, le bragon, le Lion, appartenant à la compagnie des Indes orientales et transportant des marchands et des commis que la compagnie envoyait, plus des prêtres de la congrégation des missions étrangères et des pères jésuites.

La mission tout administrative de Ghallëô consistait à surveiller les marchandises et à délivret leS vivres embar*qués sur le vaisseau. L'écrivain du roi tenait les clefs des magasins , où rien n'entrait ni ne sortait saris sa connaissance. Il veillait aux marchandises jusqu'au lieu de leur

destination et les remettait au directeur de la compagnie. Quant aux vivres et munitions, il les délivrait sur Tordre du capitaine de vaisseau.

Il faut croire que M. de Seignelai avait une vive amitié pour Challes et qu'il tolérait les emportements de sa langue, car peu de jours avant de partir, l'écrivain du roi, dans sa rage de s'occuper de ce qui ne le regardait pas, se lança dans des appréciations contre les jésuites qui, à cette époque, pouvaient lui faire perdre sa place. C'est lui-même qui a raconté le fait dans son journal :

« Sur le point de partir pour venir aux Indes, j'allai prendre congé de M. de Seignelai. Je vis sortir des jésuites de son cabinet. Je lui demandai s'il en passoit aux Indes. Il me dit qu'il en venoit six. Je lui dis que l'argent du roi étoît bien mal employé pour ces gens-là, plutôt capables de perdre la France de réputation chez les étrangers que de l'y mettre en bonne odeur... Nous savons tout cela mieux que toi, me dit M. de Seignelai, le meilleur cœur qui fût au monde, mais d'une vivacité et d'une promptitude inexprimable, et qui, dans son feu, rimoit richement en Dieu ; et nous en savons encore plus. Nous les haïssons plus que le diable. Trouve le secret de mettre la vie du roi en sûreté contre le poison et le poignard, et je te jure sur ma damnation, qu'avant deux mois il n'y en aura pas un en France. Quoi, lui dis-je, monsieur, il semble que vous voulez me faire entendre que le roi les craint. Oui, il les craint, ajouta-t-il. 11 n'a que cette seule foiblesse. Il les hait au fond du cœur, et ne les estime point. Cependant, lui qui fait trembler tout le monde, tremble sous cette exécrable société toujours fertile en Cléments, en Chatels et en Ravaillacs. Il tremble aux morts d'Henri 111 et d'Henri IV, et n'en veut point courir les risques... étant lui-même convaincu par les lettres interceptées, que le plus grand et le plus juste prince du monde devient, pour cette

sanguinaire société, un homme commun et digne de mort, sitôt qu'il s'oppose à ses desseins. »

Quoiqu'il fût sincèrement catholique, Challes était aussi irrité contre les jésuites qu'un journaliste de la restauration ; il leur a consacré, dans les notes de son voyage, beaucoup de passages importants. Dans une lettre inédite, il s'écrie avec un emportement à la Diderot : « Si je tenois le dernier jésuite , je ne ferois aucune difficulté , pour en délivrer une bonne fois le monde, de me jeter à corps perdu avec lui dans le plus affreux des précipices. »

« Cet excessif acharnement, dit Prosper Marchand, vint de ce que Challes ayant un jour donné un soufflet au père Tachard, il fut contraint de lui faire amende honorable. » Je n'ai rien trouvé de relatif à ce soufflet ; mais je sais que la passion a souvent aveuglé Challes et Ta poussé à narrer des faits discutables, comme quand il prétend que les jésuites, pour pénétrer dans le Japon et y faire de gros bénéfices, jettent à terre le crucifix, crachent dessus et le foulent aux pieds, 'prétendant ne faire insulte qu'au métail.

Avec la mobilité de son esprit, Challes ne pouvait rester sur le vaisseau, inoccupé, car ses fonctions d'écrivain du roi ne lui prenaient que peu de temps ; aussi eut-il l'idée de consigner dans un journal les faits curieux qui se passaient autour de lui.

a Me proposant d'écrire tous les soirs ce qui sera arrivé dans la journée, on ne doit pas espérer de trouver un de ces styles fleuris qui rendent recommaudables toutes sortes de relations. Mais on peut être certain qu'outre l'exactitude, la pure et simple vérité s'y trouvent. »

L'auteur a parfaitement rempli le mandat qu'il s'était imposé; curieux, observateur, se repliant sur lui-même et sachant regarder les autres, Challes donne l'idée d'une traversée assez longue, des petits drames qui se passent à bord d'un bâtiment, des phénomènes de la nature dont il cherche à se rendre compte, et de l'état des consciences à cette époque.

Les écrivains du roi ou de la compagnie étaient en général des sortes de fournisseurs ou de détenteurs de vivres, dont le métier consistait à grapiller sur les provisions du vaisseau et à s'enrichir ; ils ne jouissaient pas toujours d'une excellente réputation. Il faut croire que leurs livres étaient mal tenus et chargés à dessein de rendre leurs comptes indiscutables ; mais Challes était un homme d'ordre, un homme à réformes, et à la première inspection, les commissaires n'eurent qu'à louer la manièrç.dont étaient inscrits chaque jour, sur son jour* nal, les procès-verbaux, inventaires et consommations de guerre et de bouche.

VÊcueil était fourni de provisions énormes à donner envie à Sancho de faire la traversée. On n'y comptait pas moins de cinq cents poules en cage, de huit bœufs, de deux vaches à lait, de quatre truies, de treize cochons, de vingt-quatre dindes , de quarante-huit canards , de vingt-quatre moutons, de douze oies, de six veaux, de trente-six pigeons. « Où se mettre pour respirer? s'écrie Challes. Tou4 est plein de cages et de porcs. Nous faisons bonne chère et nous buvons de môme. » Challes s'était arrangé, sans tromper la compagnie et par une économie bien entendue , à avoir en cachette vingt-quatre barriques de vin d'Anjou blanc qu'il communiquait seulement â

MM, Hurtain et de la Chassée, ses supérieurs, qu'il connaissait avant son embarquement et qu'il tenait pour d'excellents compagnons.

«11 a été résolu que j'aurois toujours trois verres dans ma chambre, de l'eau pour les rincer, du pain et quelque chose pour mettre sous les dents : jambon, pâle, langue, tel que je pourrois; et que pour nous avertir, quand nous voudrions nous laver le col, c'est-à-dire boire bouteille, le plus altéré de nous trois ferait signe aux deux autres, en se frottant le gosier, ce qui marquerait qu'il serait altéré ; et que pour lors je nie retirerais dans nia chambre où ils viendraient me trouver, j>our y foire la petite joie. »

Quand Challes ne boit pas, il lit tantôt saint Augustin, tantôt saint Bernard, Y Imitation, Pétrone, Ovide, Horace, Juvérial, Corneille, ftacine, Molière. Ces seuls titres do livres montrent l'amour qu'il avait pour la grande littérature. A la vue du pic des Canaries, toujours couvert de neiges, Challes presse de questions un passage^, M. Charmot, philosophe et théologien.

a L'homme est bien malheureux, dit Challes fi ce sujet, et en même temps bien orgueilleux de vouloir, avec de foibles lumières et aussi bornées que les siennes, monter et s'élever jusqu'à la connoissance de Dieu, qui est un Être incompréhensible; lui, qui ne se côhnoît pas lui-même, et qui ne peut rendre aucune raison solide et convaincante des simples opérations de la nature, qui se passent dans lui-même, et sous ses yeux, qui tiè sont cependant que les moindres œuvres de la divinité. Telles sont dans lui-même, sa formation, ses cinq sens, la fièvre et le reste : hors de lui, le flus et le reflus de la mer, les feux qui sortent des montagnes et la neige des pics. »

A cette époque les discussions sur la grâce étaient de saison. M. Arnauld, les jésuites, le libre arbitre et la prédestination formaient le sujet d'une quantité de libelles et de pamphlets que Challes étudiait et commentait ; c'est plongé dans les réflexions , que l'auteur des Illustres Françaises passait une bonne partie de son temps.

« Je me fais une nécessité de consommer le temps, dit-il, et comment en' rempli rois-je les moments, sans plume ou sans livre? Je ne fume ni ne joue. C'est l'occupation des marins, à ce qu'on dit : j'en conviens pour les autres, mais ce n'est pas la mienne. Combien passerois-je de moments inutiles, si ma plume et mon papier n'en remplissoient pas le vide? Corn pi e-t-on pour rien les idées tumultueuses et confuses qui frappent l'esprit lorsqu'il est livré à lui-même? »

Cependant il faudrait prendre garde de tenir Challes pour entièrement confit en théologie ; les idées se succédaient chez lui avec une certaine rapidité, et il savait être aimable suivant les gens avec lesquels il se trouvait; pourvu toutefois qu'ils ne fussent ni médecins ni chirurgiens, personnages qu'il a traités, s'il est possible, avec moins de ménagement que les jésuites.-

« Comme j'écrivois hier dans ma chambre à l'issue du dîné, dil-it, les écrivains du roi, du Gaillard et du Florissant , me sont venus prendre à bord, pour aller tous ensemble, avec les chirurgiens, arrêter chez Foulquier, apoticaire, l'état des médicaments donnez à nos trois vaisseaux. Je ne m'en sers nullement, et les ai laissés faire comme ils ont voulu, n'y connoissant rien du tout. Je me suis seulement aperçu que les autres n'y connoissent pas plus que moi, et que tous, jusqu'aux chirurgiens entre eux, Foulquier compris, se traitoient de bêtes et d'i-

gnorants. Peut-être qu'aucun ne mentait; je ne m'en soucie point, cela ne me regarde pas.

)> Pendant que ces excréments d'Esculape ont parlé Emplaslrum t nous nous sommes mis à table : le vin de Foulquier est bon; et nous nous y sommes d'autant moins ennuyés, que deux demoiselles du Port-Louis étoient venues tenir compagnie â l'apoticaresse. Quand vous devriez dire que je ne vaux pas mieux que ce que j'ai valu, vous ne m'empêcherez pas d'ajouter que je m'accommoderois fort bien de la femme de l'apoticaire et du vin de sa cave, et que je jetterois dans la rue très-volontiers toutes les drogues de sa boutique. Nous avons fî#t une partie pour souper. L'apoticaresse a voulu être du jeu, quoiqu'elle se fût taxée à fournir le bois et te service.

» Nous nous sommes mis à la triomphe en deux parties liées; et ne pouvant y jouer dix, nous avons fait un roi et une reine. La dame de cœur est tombée à mademoiselle Foulquier et à moi le roi de même couleur. Ayant gagné, nous nous sommes, elle et moi, mis dans le coin du feu, et les avons laissés jouer en particulier. Imaginez-vous tout ce qu'un effronté peut dire sur une semblable rencontre; cette couleur de cœur me donnoit beau champ, et j'entrai en lice avec uue femme vive et éveillée, qui ne passe pas pour être parfaitement cruelle. Je ne la ménageai point, et lui parlai avec tant de feu, que je ne sais à. quoi le tout se seroit terminé, si nous avions été seul à seul. Les gens qui étaient dans la salle avec nous étoient trop attachés à leur jeu, pour prêter l'oreille à ce que nous disions: ilsnem'empéchoientpas même de mettre mes mains en course et d'aller au pillage ; mais ils auroient vu le reste, et le tout étant animé par une pointe de vin, j'aurois assurément fait mes efforts pour pousser l'aventure à bout, si nous avions étédans un endroit commode. Je ne dis point que j'aurois réussi : je dis seulement que j'aurois fait mon possible pour réussir, au hasard d'être battu, ou du moins égratigné. »

Hélas! il faut s'embarquer par ordre de M. Duquesne ,

et la jolie apdticaressë resta seule avec le souvenir d'un aimable compagnon. Malheureusement ces espèces de rencontres galantes que Challes conte d'une manière si piquante, sont très-rares dans sa relation de voyages ; et je les préfère à ses descriptions de poissons, marsouins, dorades, requins et les phénomènes de mer lumineuse, de maladies de l'eau à la mer, qui ne sont plus guère admissibles aujourd'hui avec les progrès qu'ont faits les sciences naturelles.

Près d'atftrder à Saint -Yago, t'Écueil manque de se briser contre les rochers ; le trouble est sur le vaisseau, les passagers font leurs dernières prières, les matelots perdent la tôte , tout est confusion comme dans une maison enveloppée par les flammes. Que fait Challes?

a Pendant ce tintamarre, M. de Ja Chassée et moi, avons mis dans notre corps chacun une grosse bouteille de vin, afin qu'en cas que nous fussions tous obligés de boire au même tonneau, nous ne bussions pas tant d'eau salée. »

C'est un vrai philosophe, plein de santé, qui se soucie assez peu de la vie, une fois qu'il croit ne pouvoir plus la défendre. Malgré la tempête le vaisseau aborde heureusement à l'ile Saint-Yago, et notre aventurier se met à parcourir le pays, à étudier, en arrivant, les maisons* les plantations , sauf à observer plus tard les înœurs. Il a laissé une caricaturé fort gaie du gouverneur du pays qu'il appelle « le seigneur Goùbernador. »

a Lorsque je le vis, il étoit vêtu à ta Françoise. Je ne sais s'il avoit sué de l'encre, mais son linge étoit bien noir. Il avoit des bas gris de perles, un escarpiii couleur de noisettes d'un demi-

pied plus long cjtt'tt ne fallôlt, urt justâocorps de drap gris de son ris, une veste de satiti de même couleur, ions deux brodes de fleurs de sole de toutes couleurs, trés-délicatement mises en œuvres, à présent fort fanées et autrefois vives, et c'est ce qu'il a voit de plus beau. Une culotte de damas cramoisi serrée a l'espagnole étoit dessous avec une épée au moins de six pieds de lame, avec une canne très-belle, garnie d'argent, et surtout d'une chaîne très-bien travaillée. Si bien, qu'en ajoutant une reingrave à sa parure, il auroit fort bien représenté l'original du marquis de Mascarille, des Précieuses de Molière. »

Les débarqués obtiennent de quoi manger, et on va voir si Challes était un homme de précaution. On apporte sur la table de grands gobelets d'argent portés sur des soucoupes de même métal, l'un et l'autre armoriés. Ces beaux vases contenaient de l'eau parfaitement claire, destinée à faire faire la grimace à un franc buveur ; mais Challes, en débarquant dans un pays nouveau, avait pris la prêcatitioù de se faire suivre de quatre bouteilles de vin ; et lui et son supérieur, M. de la Chassée, boivent tranquillement leurs quatre bouteilles à la barbe des insulaires.

<c Pour les femmes blanches, dit l'aventurier, on ne les voit point. J'ai vu des femmes noires et mulâtres, parfaitement bien faites. Celle ehes qui nous avons soupe est de ce nombre : elle a les traits fort beaux et même délicats, l'humeur agréable, et paroît fort douce et honnête. Son mari est de Lisbonne, aussi vilain mâtin que sa femme est aimable. 11 ne la perdit pas de vue; je ne sais si ce fut par jalousie. 11 n'auroit pas eu tout le tort; il y avoit avec nous un Parisien, nommé Loyer de Renaucourt, lieutenant d'iufanterie, qui la regardoit d'un air à mettre martel en tête à tout autre qu'à un Portugais. Elle eut toute la

peine; elle distribua fout, pendant que le magot, assis sur son cul comme un singe, une pipe de tabac à la gueule, en retroussant gravement sa rousse moustache, la regarda faire, en observant tout le monde. »

Challes, au milieu de ses observations dans un pays nouveau, n'oublie pas ses devoirs religieux. Il va rendre visite à l'évêque :

« L'évêque est blanc, de Tordre de Saint-François et cordelier, du moins son habit le dit ; il est âgé d'environ quarante ans, d'un abord très-affable, bien fait de sa personne et parlant bon latin ; meilleur théologien que le R. P. Tachard, puisqu'il lui a prouvé, par un sec refus, que ce que celui-ci lui demandait étoit contraire aux préceptes de Jésus-Ghrist et aux saints canons. Il m'a donné sa bénédiction que je lui ai demandée en particulier. »

Ce qui me plaît le plus dans Challes, c'est cette excessive bonne foi qu'il apporte dans toutes les questions et surtout les questions religieuses; aussi peut-on lui pardonner ses grandes colères contre les jésuites qu'il accusait d'entretenir la superstition. Il y a dans son journal un sermon sur l'éternité, très-ennuyeux, il est vrai, mais fort orthodoxe. Le sermon dut son insertion aux ennuis de la traversée : quand Challes n'avait aucune actualité importante à décrire, il fouillait dans ses souvenirs, et c'est ainsi qu'on trouve de temps à autre des échappées qui éclaircissent sa vie.

En 1682, Challes rencontra à Amsterdam un abbé qu'il avait eu pour compagnon de classe; cet abbé faisait partie d'une société de « gens de lettres et d'esprit » qui s'assemblaient deux fois par semaine, et qui, après avoir tiré au

sort les thèmes d'un discours, se soumettaient à le prononcer dans la même séance. L'abbé emmena Challes et prononça un fort important plaidoyer sur l'éternité, que notre aventurier essaye de se rappeler de son mieux, car il en avait été frappé, et c'est ainsi que le discours trouve place dans le Voyage aux Indes orientales.

Les événements les plus communs de la via viennent se mêler souvent aux plus belles théories de Challes, et c'est ce qui fait le charme de sa narration. Ainsi, en mars 1690, il nous donne une idée de soa économie et de sa pauvreté parisienne :

a Le vaisseau a roulé d'une si grande force, que mon cornet, quoique de blomb, a sauté de ma table sur mon lit, et s'est répandu sur l'habit gris de souris que vous m'aviez vu à Paris. J'en vas faire ôter le galon ; du reste, la perte n'est pas grande ; car, outre qu'il y a près de quinze mois qu'il me sert, on n'est pas à la mer sur le quant-à-moi pour les habits, et je ne l'a vois mis qu'à cause de Saint- Yago. »

Puis ce sont des détails qprieux de festins de bord, tels que celui offert au commandant de l'escadre Duquesne, par le capitaine de l'Écueil :

a La réception sera magnifique pour un vaisseau en pleine mer. Douze pigeons à la compote, quatre langues de bœuf ou porc, et un jambon en feront l'entrée, en attendant la soupe. Cette soupe sera composée de bœuf frais, de mouton, de deux chapons et d'un morceau de lard, avec du ris pour légumes. Tout cela fera le bouilli. 11 sera suivi de deux pièces de four, d'abatis, et de tripes de cochon de lait; après quoi paraîtra le cochon de lait, accompagné de deux dindes, un oye, six poulets à la broche et six autres poulets en fricassée. Ensuite feront

figure pour le dessert douze biscuits, uo jambon, un pâté de canard, du fromage de Grière et de Hollande et deux salades, l'une de cornichons et l'autre de casse-pierpe. Le vin de C a hors a discrétion, mais pourtant l'œil dessins, n'éfant pas fait pour tout venant. Nous tâcherons de faire une table où nous no serons que huit à boire de ce vin-là; et pour Jes autres du vin de Grave et de Bordeaux en bouteilles. La couleur en est semblable; et il n'y aura que Duval, notre maître-d'hôtel, qui nous servira, qui pourra en faire la différence. »

Quand Challes a quelque fait de nourriture, de boisson, quelque colère contre ces emplastrum d'apothicaire, il raconte si bien qu'il est impossible de l'analyser. Aussi ai-je découpé le plus que j'ai pu dans son Voyage qui, cependant, sur trois volumes, en offre près de deux sans intérêt. A plus forte raison doit-on citer l'auteur qup,nd, fort de la maxime des anciens : Cognoswre te ipsum, il se laisse aller à des méditations qu'en mer l'homme le moins méditatif sent s'amasser en lui.

a 11 me suffit de me mettre <Jans la grande chambre du vaisseau à une fenêtre ou à un des sabords de l'arrière dans la sainte-barbe, et de regarder le gouvernail du navire pour me jeter dans une méditation profonde, et pour m'inspircr une espèce de mélancolie qui, jusqu'ici, m'a été inconnue. Je me suis plusieurs fois arrêté sur cet objet dans mes voyages au Ganada, aux îles de l'Amérique, dans le Nord et dans l'Archipel, mais jamais mon esprit na été frappé dès idées dont il est présentement accablé. Je regardois les mouvements de l'eau autour du gouvernail comme de simples effets naturels d'une eau repousséc ou retenue : mou esprit n'alloit pas plus loin et se bornoit à une petite rêverie qui ne prend t rien sur sa tranquillité. Présentement* je regarde ces mêmes agitations de l'eau comme

une peinture et une image de la vie. Plus j'y fais de réflexions, plus j'y reconnois de rapport. D'où vient que ce qui me paroissoit autrefois très-indifférent ne m'offre à présent qu'une matière de réflexions sérieuses? Suis-je changé? Mon esprif n'est-il plus le même? Et pourquoi ce qui faisoit autrefois un de mes plaisirs fait-il présentement le sujet de ma tristesse? Est-ce un effet de l'âge ? Non, je suis dans la force de cet âge, et n'ai point encore atteint celui de maturité. Est-ce un effet de quelque maladie? Non, je n'ai jamais été malade que de blessures dont le mal a cessé avec la douleur, et je jouis d'une santé parfaite. »

A la suite de celte méditation, qui dénote un esprit sérieux, viennent des pensées sur l'âme et nécessairement les doctrines de Port-Royal. Cela amène une assez bonne farce contre Descartes, qui soutient que l'homme seul est doué de la raison :

a Je me souviens qu'étant un jour à dîner avec M. Pjrot, docteur de Sorboune, il prouva, par deux actions faites à nos yeux, que le chien du cocher du maître chez lequel nous mangions ayoit plus de raison jju'uh homme qui venoit de sortir, et ajouta plaisamment qu'il en çonnoissoit plusieurs qui n'avoient rien d'humain aue la figure, et auxquels il sembloit que la nature n'avoit mis une âme dans le corps que comme un charcutier met du sel dans celui d'un cochon, uniquement pour l'empêcher de mourir. »

Mais il arriva, pendant le commencement de la traversée* un malheur qui priva beaucoup Challes : le capitaine du vaisseau, M. Hurtain, mourut, Avec M* I^achassée et Çhalles, ils formaient le plus franc trio de bijveurs de l'escadre. On voit, par le journal de l'aventurier, qu'il était solide à ses amitiés* car il ne passe pas un jour sans enre-

gistrer le bulletin de la maladie de son ami, et quand son dernier moment fut arrivé, il répandit de véritables larmes qui n'étaient pas des larmes d'ivrogne. Seulement il s'emportait à tout moment contre la tisane et les médecins. « M. Hurtain a été encore saigné ce matin, dit-il, et réduit à la tisane, lui qui n'en but jamais. » Il y revient encore le lendemain : « Au lieu de vin, de la tisane à un corps aviné. Les chirurgiens sont des ânes. Il faut être assidu auprès d'un malade, pour êtraguéri de la médecine, maladie plus cruelle que toute autre. »

Bientôt le domestique de Challes tomba également malade. Cette fois, entêté dans son système hygiénique, l'écrivain empêcha les médecins d'approcher de son domestique, de le saigner, et surtout de lui donner une certaine tisane dite royale. L'homme avait la fièvre, un transport au cerveau, Challes lui fait boire le soir du bon vin d'Espagne, pendant la journée du vin de Tursan, et tous les matins du vin de Bordeaux brûlé avec de la cannelle, du girofle et du sucre, breuvage alors fort à la mode chez les Flamands, qui l'appelaient chaudeau. « Mon domestique a sué beaucoup et s'est tiré d'intrigue en huit jours, » s'écrie triomphalement Challes tout fier de sa médecine de franc buveur.

Lecteur intrépide et dans les bonnes grâces du chef de F escadre, Challes fait une descente dans la chambre de M. Duquesne.

« Je me suis sauvé dans la chambre de M. Duquesne et j'ai fait l'inventaire de sa bibliothèque. J'y ai volé les cinq tomes de V Histoire des Juifs, de la traduction de M. Arnauld d'Andilli. Je les lui ai montrés après que j'ai été embarqué pour revenir à

bord. Il a crié au voleur, mats d'une manière qui me fait croire que ses livres ont changé de maître. Sa vue seule est un régal, ne montrant que de la joie. »

A toutes ses qualités, Challes joint une grande bravoure : il arrive que des vaisseaux ennemis se rencontrent avec l'escadre et engagent un furieux combat. VÉcueil, qui jusque-là avait échappé à la tempête, au naufrage, faillit disparaître dans une lutte acharnée contre un vaisseau de guerre. Le mât d'artimon fut coupé au tiers, toute la mâture de rechange hors de service. LÉcueil reçut soixantequatre coups de canon dans son arrière; la chambre du commandeur et celle du conseil furent entièrement, détruites, et on trouva après le combat près de cent \ingt moutons, bœufs et vaches fracassés par les boulets. Quoique la mission de Challes consistât à veiller à la distribution de la poudre et des gargousses, il demanda que son domestique le remplaçât à ce poste peu dangereux, afin de pouvoir assister au combat sur le pont et d'y prendre part

UÊctœil resta attaché aux flancs de l'ennemi pendant plus de trois heures et demie, et ne tira pas moins de quatre cent quatre-vingts coups de canon. Quelques jours après on rencontra une flûte hollandaise, le Montfort y qui paraissait d'une prise facile et dont VÊcueil pouvait s'emparer sans difficulté; malheureusement le capitaine de VÉcueil, blessé à la jambe, fut forcé de laisser le commandement à son second lieutenant, qui, après avoir observé l'ennemi, se figura voir sur ce petit bâtiment plus de quarante hommes armés de mousquets et de grenades, et crut devoir continuer paisiblement sa route sans tenter l'abor-

dage. Challes, qui jugeait plus sainement, était d'une fureur inexprimable :

« On ne m'accusera pas d'avoir eu part à celte lâcheté, quand on saura que je lui dis, dans la rage qu'une si infâme poltronnerie me causait: Eh, mort dieu, monsieur, où diable voyezvous ni mousquets, ni grenades? Je ne vois que de pauvres diables, assis sur le cul, la pipe à la gueule. Donnons dessus : nous les enlèverons comme des corps saints, ou du moins exécutons nos ordres, et coupons chemin à la chaloupe qui fuit à

terre. Eh, f , monsieur, mêlez-vous de vos écritures, ai-je eu

pour toute réponse. Vous avez raison, ai-je repris, nous en vivrons plus longtemps. Ensuite je me suis tù, enrageant dans l'âme. »

L'avçnturier avait d'autant plus raison d'enrager, que le petit bâtiment hollandais fut pris par un autre vaisseau de l'escadre. Les Hollandais sont vaincus et se sauvent à terre, en abandonnant leur vaisseau.

Ce qui fâche le plus Challes, c'est que l'écrivain du vaisseau qui a donné la chasse à la flûte le Montfort a le droit au pillage ; tout le monde pille, et même plus que les autres, te lieutenant en second de ÏÉcueil, qui a refusé de l'attaquer. C'était un bâtiment de six cents tonneaux, orné de douze petites pièces decanon, chargéderiz, qu'il portait aux comptoirs des Hollandais dans l'île de Ceylan. Les vases, les médicaments, l'argent étaient en abondance sur le bâtiment hollandais. Pour se moquer des matelots et des officiers de l'Écueil, le capitaine d'armes de Duquesne vient demander à Challes du papier, de la cire et un cachet, en lui disant qu'il devait en avoir de reste, puisqu'il ne s'en était pas servi. « J'ai outre cela, ce que vous ne savez pas, lui dit Challes, c'est qu'il me reste de quoi payer un inso-

lent et nu mauvais plaisant. Et en même temps, je lui ai appliqué le coup de poing le plus rude et le mieux placé que j'aie donné de ma vie. »

Il se passa pendant l'action un petit épisode qui, sans intéresser directement Challes, vaut la peine d'être cité. Pendant que matelots, soldats et passagers du bâtiment hollandais fuyaient à terre, une jolie Hollandaise* que ses forces et son émotion trahissaient, était restée en arrière des fuyards.

a Un matelot s'étoit mis à ses trousses, et comme c'est un égrillard qui va bien des pieds, et que cette fille chargée ne pouvoit pas suitre les autres, il l'a jointe à l'entrée du bois : il l'a" déchargée de ses richesses, et lui a ôté jusqu'à Un très-beau fil de perles qu'elle avoit au col, sçs pendants d'oreilles et ses bracelets de diamants, sans que cette fille, plus morte que vive, ait dit un mot. Si après cela il l'eût laissée aller, toutes ces richesses lui seroient restées; mais le diable, qui se fouri£ partout, lui à inspiré de la tentation : il à voulu la satisfaire. Cela se pas soit à l'entrée du bois, et cette fille qui n'avoit pas soufflé mot pendant le vol, s'est défendue de toutes ses forces et s'est mise à crier au meurtre et au viol à pleine tête. >i

M. de la Chassée, « sac à péchés mortels, » fort ami dé la joie et du beau sexe, rend à la jeune fille ses bijoux et sa liberté.

Au milieu de toutes ces aventures, Challes n'en conserve pas moins un souvenir touchant de ses parents, de ses amis. « C'est aujourd'hui les Rogations, écrit-il, et sans le poisson nous ferions assurément mauvaise chère. Il y a aujourd'hui neuf ans que mon père est mort : perte toujours nouvelle pour moi. Je vous demande tin Dt profundù

pour lui. y> C'est à M. de Seignelai qu'il demande ce De profanais, car dans le principe, le Journal du voyage aux Indes orientales avait été écrit spécialement pourlui ; mais Challes en gardait un double pour lui, avec ses sensations intimes; et c'est sur ce dernier que le volume fut imprimé à Rouen en 1721.

Enfin l'escadre arrive à la Martinique, et Challes y apprend diverses histoires galantes qu'il consigne, et dont la conclusion de celle que j'ai à citer fait honneur à Duquesne.

« Je n'aurois jamais fini si je me metlois sur le pied d'écrire ce que je sais de l'histoire scandaleuse de plusieurs nymphes de la Martinique. Je ne puis pourtant en taire une, à qui son indiscrétion a coûté trois cents piastres. C'est une grande veuve, bien faite et assez belle, âgée d'environ trente ans. Un contre-maître de notre escadre avait eu quatre cents écus ou piastres de la Flûte, prise le 29 juillet de l'année passée. Il les avoit donnés à une nymphe enci, pour une seule nuit. C'était payer un péché trop cher. Comme cette femme veut se remarier, elle acheta un habit neuf complet et fort propre, et dès le lendemain, changea sa figure; et étant en bonne et grande compagnie, la soupe au perroquet la fit jaser et nommer un amant si libéral. M. Duquesne Ta su, et en même temps que cet homme avoit en France une femme et six petits enfants qui ne subsistoient que du travail de leur mère, c'est-à-dire bien pauvrement. Il a fait làdessus une action très-louable: il a fait mettre aux fers le contremaître, et dans le même moment, a envoyé son capitaine d'armes avec six soldats chez la charmante, avec ordre de prendre tout ce qu'ils trouveroient d'argent chez elle et sur elle, et pour cela, de fouiller partout. Ils ont trouvé trois cent seize piastres: ils ont eu les seize pour leur peine; et M. Duquesne destine les trois cents autres pour la femme et les enfants de ce

contre-maître. La nymphe a voulu faire du bruit et se récrier sur la violence ; mais M. Duquesne l'ayant menacée de la faire passer par les baguettes, elle a été obligée de se tranquilliser et de prendre patience en enrageant. Et au bout de huit jours, M. Duquesne a fait appliquer au conlre-maUre vingt coups de corde sur les épaules et les reins, le ventre sur un canon» tout de même qu'aux voleurs. »

J'avais oublié un trait de Challes, pendant le voyage, qui se plaint d'être obligé de subir un sermon ennuyeux.

a Notre aumônier nous a fait cet après-midi un sermon sur la Passion, et nous a tous menacés de nous en faire encore un autre le jour de Pâques, sur la résurrection du Sauveur. Tant pis, s'il tient parole, et qu'il soit aussi long que celui d'aujourd'hui; car quoiqu'il soit bon religieux, bon ecclésiastique et savant, il n'est certainement pas bon orateur, et je ne suis pas le seul qu'il ait ennuyé : il pense fort juste, mais son élocution ne répond point à son zèle. 11 n'a satisfait que les Bretons, ce qui n'est pas difficile. Qu'un prédicateur parle beaucoup des anges, des saints et du diable ; qu'il les mêle ensemble en fricassée, ou #n salade, comme dit M. de la Chassée, il a toujours fort bien rempli son action. »

Ces Bretons qui paraissent si dévols d'ailleurs, Challes les soupçonne de lai avoir volé vingt-cinq écus dans sa chambre : « Tout le monde va à confesse, dit-il, et personne ne restitue. Est-ce que les Bretons sont en môme temps ivrognes, larrons et dévots? Je n'y connois rien, sinon qu'ils devroient opter. »

C'est en arrivant aux îles que sa colère contre les jésuites reprend Challes. Il prétendait avoir examiné attentivement leur conduite dans le Canada, et son opinion était que non le zèle de la propagation de la foi, mais plutôt l'amour du

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lucre et de la richesse les menait si loin . Suivant dhailes, les jésuites étaient possesseurs d'immenses quantités de diamants et de pierres précieuses qu'ils avaient acquis à vil prix, des Banians, en les suivant sous le prétexte de les convertir ; mais ces trésors les embarrassaient, et, pour les mettre en sûreté, ils n'avaient imaginé rien de mieux que de faire confectionner, par un ouvrier habile et dévoué, de certains souliers à talons de fer, recouverts de cuir noir; ces talons de fer creux leur servaient de coffrets et contenaient des diamants et des joyaux dont ils faisaient commerce. Un nouveau converti entre dans l'ordre des jésuites, et il se lève un matin en se donnant, par dévouement, la pieuse mission de décrotter les souliers des bons pères. Il ignorait le secret, et, tout en maniant les souliers, il entend remuer quelque chose dans les talons. Voilà que la peur prend cet homme qui frémit d'avoir osé toucher à des souliers qu'il regardait comme des reliques, rien que pour avoir été chaussés par les jésuites. Il crie au secours, un Portugais arrive : moins scrupuleux que le néophyte, il ouvre uu talon de souliers, s'empare de six diamants bruts, visite ainsi les souliers de toute la communauté et fuit avec un énorme butin. Challes prétend que celle histoire en resta là; les jésuites préférèrent perdre leurs diamants plutôt que leur réputation.

Le retour ne fut pas aussi heureux que l'allée, car l'équipage fut souvent décimé par la lièvre et les diverses maladies auxquelles sont sujets les marins. Challes voyait la moitié de l'équipage mourir sous ses yeux sans craindre la mort. Il fut cependant atteint à son tour et il se traita sans médecin, ni apothicaire, comme il avait traité son domestique :

« J'ai lu les Mémoires de M. de Bassompierre, et me sdts servi de son remède allemand, c'est-à-dire qu'hier au soir, sans en rien dire à qui que ee soit, je vuidai moi seul quatre bouteilles de vin de Grave et en bus plus de cinq pintes mesure de Paris, sans rien manger du tout. J'ai sué, vomi et dormi comme un porc: je suis bien foible et j'ai la tête entre deux marteaux; mais je n'ai point eu de fièvre. Je donne ceci au changement de climats qui dérangent la machine. »

En arrivant au Fort-Royal, en juillet 1691, Challes apprit la mort dô son protecteur M. de Seigùelai :

« Que devins-je? je ne puis encore l'exprimer. Je ne comptai pour rien l'espérance perdue de ma fortune, que j'avois fondée sur ses bontés pour moi. Je ne regrette que lui, et la perte que la France faisoit d'un homme qui commençait à suivre les traces du grand Golbert, son père, seul et unique ministre qui ait véritablement connu de quelle utilité le commerce étoit à la France. »

Des ennemis se dressent : on est jaloux des distinctions et de la haute position que Challes a sur l'escadre, on le dénonce, mais il connaît l'homme :

<t Le lendemain l'un des deux m'insulta à l'embarquement de la chaloupe de VÊcueil, qu'il vouloit commander, quoiqu'il ne fût pas du vaisseau. Je ne le souffris pas. Il mit l'épée à la main, et moi aussi : il ne s'en est pas bien tiré, puisque tout blessé qu'il est au bras, il a été mis aux arrêts jusques à avant-hier au soir, et n'en est sorti que parce qu'il a fallu partir. S'il n'est pas content, la corde est au puits. Mais pour l'autre, quand je de v rois me pendre, si je le trouve sur le pavé du roi, il n'en sera pas quitte à si bon marché, ou il sera plus méchant que moi. »

C'est à dater de cette époque que se termine la vie de voyages de Challes, auquel j'ai cru devoir ajouter le titre (l'aventurier, sans y attacher d'intentions blessantes. On a pu voir par les nombreuses citations découpées à dessein dans le Voyage aux Indes orientales, le caractère pétulant, plein de bon sens, curieux et chercheur de l'homme que je tâche de mettre en lumière, croyant de bonne foi que la postérité s'est trompée à son égard. Il est nécessaire maintenant de le suivre dans sa carrière d'auteur et de gazetier, période peu éclairée de la vie des écrivains à cette époque.

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