LE JOURNALISME A LA FIN DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE
Rendu à la vie civile, sans protecteur désormais, trop fier sans doute pour s'en créer de nouveau, arrivé à un âge où ses aventures passées se dessinaient plus clairement dans son esprit, Challes, ainsi qu'il est arrivé à beaucoup d'autres qui ne sauraient faire autre chose, demanda des ressources à sa plume. Il se fit auteur et publia les Illustres Françoises en leur adjoignant un sous-titre très-développé, comme il élait de mode, afin de piquer la curiosité des lecteurs : « LES ILLUSTRES FRANÇOISES, Histoires véritables; où Von trouve, dans des caractères particuliers et fort différents, un grand nombre d'exemples rares et extraordinaires, des belles manières, de la politesse
et de la galanterie des personnes de l'un et de l'autre sexe de noire nation : imprimé à la Haïe, cher. Abraham de Nondt, en 1713, en 2 volumes, tn-12. » On ignore complètement quelle fut la vie de Challes, de 1691 , époque de son débarquement des Indes, à Vannée 1713, où il mit au jour les deux volumes qui devront un jour figurer en belle place dans Thistoire des romans. Le métier d'auteur, qui demande près de quinze ans à notre époque avant de conduire à une certaine réputation, devait être excessivement pénible à la fin du dix-septième siècle. Le roman ne pénétrait pas alors dans toutes les classes de la société ; les acheteurs étaient rares, les libraires plus rares encore, le salaire de l'écrivain minime ; avec cette intolérance de langage, cet emportement, ce bon sens, cette franchise qui distinguent Challes, il est facile de s'imaginer quel trouble il dut jeter dans la république des lettres , quelles colères il excita dans les cénacles littéraires, quel ressentiment il eut à supporter de la part de ses confrères.
« Je laisse aller ma plume comme elle veut, » écrit-il quelque part : il pouvait en dire autant de sa langue. On n'a nulle trace de sa liaison avec des écrivains de son temps ; mais, le fait est certain, un homme de lettres n'a jamais vécu entièrement séparé de ses confrères, du moins pendant les deux tiers de sa carrière : cela tient au métier. Le misanthrope Jean-Jacques ne se condamna à l'isolement qu'à la fin de sa vie. Je rencontrai un jour en chemin de fer deux maçons qui discutaient beaucoup sur le crépit d'une maison près de laquelle le convoi s'arrêtait. Ils admiraient ce crépit et se demandaient quel était l'habile ouvrier qui en était l'auteur. Cela me fit sourire d'abord , et , en reportant mes idées sur le Paris littéraire , je
trouvai que les écrivains agissent également comme les maçons, s'inquiélant perpétuellement de leur art et y consacrant les trois quarts de leur parole.
Challes ne cite qu'un homme de lettres avec lequel il avait été en relations, et il n'en parle guère que pour dire qu'il a beaucoup bu et mangé atec lui, c'est Saint-Évreïnond, qu'il rencontra à Londres, où l'avait fait exiler une lettre satirique contre le cardinal Mazarin.
A l'acharnement qu'il apporte contre l'abbé de Choisy toutes les fois que l'occasion s'en présente, il est présumable que Challes se rencontra avec cet excentrique abbé, ce Casanova en jupon , qui se plut à jouer le rôle d'hermaphrodite une partie de sa vie ; mais je ne crois pas que l'abbé de Choisy ait jamais prononcé lé hotn de Challes dans ses nombreux écrits.
Il est fâcheux qu'on n'ait pas plus de renseignements sur les rapports entre les auteurs français et les imprimeurs et libraires de la Hollande ; cependant j'ai trouvé dans le Journal littéraire de la Haye, qui commençait à l'époque où se publiait le roman de Challes, un article de critique très-remarquable sur son livre :
« Quoique L'amour ait fourni aux Grecs la matière de leurs poèmes, aux Arabes celle de leurs contes, aux Espagnols celle de leurs nouvelles, aux Gaulois celle de leurs fabliaux, aux François celle de leurs romans et de leurs historiettes ; quoiqu'il soit d'ailleurs la cause de la plupart des enivrements qui composent toutes les histoires du monde ; l'amour, inépuisable dans les ressources qu'il a pour varier la scène, fait naître tous les jours de nouvelles aventures, et trouve aussi tous les jours de nouveaux historiens pour les publier.
» Le livre des Illustres Françaises contient sept histoires dont
la lecture peut extrêmement attacher ceux qui aiment à s'instruire des anecdotes de la galanterie. L'on peut juger combien les aventures en sont intéressantes, combien les incidents en sont touchants, par la pitié, la tendresse et la surprise qu'elles causent et par l'émotion générale qu'elles laissent.
» L'auteur a pourtant négligé le tour ordinaire des romans, et son stile pèche même quelquefois contre l'exactitude et la noble simplicité du stile familier. J'en suis d'autant plus surpris qu'il s'attend bien qu'on le chicanera sur cet article, et qu'il croit même que, pour cette raison, quelques lecteurs condamner ronl tout l'ouvrage. Il est vrai qu'il s'excuse sur ce que la naïveté de l'histoire a voulu cela pour la plus grande partie. Il ajoute que s'il avoit écrit des fables, il auroit été le maître des incidents , qu'il auroit tournés comme il auroit voulu; mais que ce sont des vérités qui ont leurs règles toutes contraires à celles des romans; qu'il a écrit comme il auroit parlé dans un stile purement naturel et familier; qu'il espère néanmoins qu'il n'écorchera point les oreilles délicates et qu'il n'ennuiera pas le lecteur. 11 convient aussi qu'il y a des fautes d'anachronisme, mais qu'il les a faites exprès pour détourner d'autant plus les curieux des idées que la lecture de ' ces Histoires pouvoit leur donner. Les noms propres qu'on y trouve sont des noms françois, connus surtout à Paris; mais, dès le commencement de sa Préface, l'auteur avertit les curieux qui voudront déterrer les noms de ses héros et de ses héroïnes qu'ils prendront une peine fort inutile, et quHl ne sait pas luimême quels ils êloient, ou quels ils sont, ceci n'étant que des histoires différentes qu'il a entendu raconter en différents temps, et qu'il a mises en écrit à ses heures perdues; ce que l'on doit croire avec d'autant plus de raison que la manière de conter de cet historien fait fort bien voir que la ville et la cour lui sont moins connues que la province, outre que le tour et le stile, comme nous l'avons déjà remarqué, n'affectent point les termes du roman. 11 veut bien toutefois qu'on appelle de ce nom cet ouvrage;
Mon roman et mes histoires, comme on voudra les appeler, ditil, tendent à une morale plus naturelle et plus chrétienne que les romans ordinaires, puisque, par des faits certains, on y voit établie une partie du commerce de la vie. Il prétend sans doute que, de ces faits, on doive 4irer des réflexions pour la correction des mœurs. C'est ainsi qu'on doit faire de toutes sortes de lectures, et surtout de celles de celte espèce d'ouvrages, qui sont fort propres à échauffer l'imagination et à séduire le cœur, si on les lit dans celle vue, et fort capables d'émouvoir agréablement Tàme et de la former pour le commerce du monde, si on en accompagne la lecture de bonnes réflexions.
» L'historien avoue, comme il est vrai, que le commencement de son histoire est un peu embrouillé pendant cinq ou six feuillets; et la raison qu'il en donne est, qu'il a suivi, pour la liaison de ses histoires, la première idée qui lui est venue dans l'esprit, sans s'appliquer à inventer une économie de roman. Quelqu'un, jaloux du respect qu'on doit au public, altaqueroit l'auteur sur cette excuse, et l'assureroit fort qu'un homme qui, de bonne volonté, donne un livre au public, ne doi t. point suivre la première idée qui lui vient dans V esprit, mais chercher, eu conservant la vérité, Tidée qui peut mieux faire entrer son lecteur dans ses matières. Il mérite, toutefois, qu'on lui pardonne cette néglÊgence; parce qu'il est vrai que, l'obscurité dont il parle, ne se répand pas sur ce qui suit, où il n'y a rien d'obscur ni d'embrouillé. » On voit dans la première histoire le caractère de deux amants, sages autant qu'amoureux, attendre du temps l'accomplissement de leurs désirs; sans abuser de l'occasion qu'ils avoient pour les satisfaire. Et ce ne sera pas saus plaisir qu'on apprendra la conduite d'un père, homme d'esprit, qui ménage leurs inclinations en s'y opposant, et qui unit enfin ces deux amants en quittant la vie. Il est vrai qu'il y a une action dans la conduite de cet homme, qui ne paroît point de son caractère. L'auteur auroit dû ou la supprimer ou la changer. Si toutefois l'exactitude et la vérité l'ont obligé de ne les point passer sous silence, souvenons-
nous que lo premier fonds de notre nature est la fragilité et l'inconstance, et qu'il n'y a point d'homme d'une conduite si suivie, qu'il ne s'en écarte quelquefois, même à son propre étonne* ment.
» La seconde histoire nous donne un bel exemple de ce que peut la beauté et le mérite dans une fille, et de ce que peut un amour sincère et de bonnes manières dans un amant. D'un côté, la maîtresse, quoique d'une basse naissance, parvient au mariage d'un homme d'une distinction très-considérable. De l'autre, l'amant ne gagne pas seulement le cœur de cette belle, mais encore dispose si bien sa propre mère, que malgré son ambition, elle est touchée par la bonté du choix, et approuve un mariage si disproportionné, jusqu'à en faire dans la suite tout son plaisir.
» On ne peut lire la troisième histoire sans être animé de haine et de courroux contre la cruauté d'un père; sans s'intéresser extrêmement à la sincérité du cœur et à la constance de deux amants; et sans participer avec émotion et aveo plaisir à l'aventure qui les unit malgré l'envie. 11 y a certaines expressions et quelques détails dans cette histoire, comme dans presque toutes les autres, qui pourront être simplement coudamnées par les femmes raisonnables, et qui pourront, devant le monde, faire jeter le livre aux fausses prudes.
)) La quatrième de ces histoires nous donne l'exemple d'une fille amoureuse, qui ne met point de bornes à sa passion, et qui, par des moyens aussi violents que criminels, oblige son amant à ' prendre un parti qui puisse le conduire à la potence. Mais cet excès, tout condamnable qu'il est dans cette belle, se trouve réparé par la fermeté de sa conduite. Sa réputation déniée est rétablie avec honneur; et l'histoire a raison de dire qu'une fille qui a eu de la foiblesse pour un amant, doit, pour son honneur, soutenir son engagement toute sa vie ; n'y aïant que sa constance qui puisse faire oublier sa fragilité.
» La cinquième histoire donne une preuve funeste que l'am-
hitien et l'intérêt sont capables de détruire les plus tendres sentiments de l'humanité. Un père contre un fils, une mère contre sa fille se portent à des cruautés qui font horreur à la nature. L'âme du lecteur, pleine d'indignalion cl de colère, ne sent ses passions que s'augmenter par la pitié qu'inspire la fin de cette aventure déplorable.
» Celle qui suit n'est pas moins tragique. Elle nous pareil, autant qu'aucune autre de ces deux volumes, propre à fournir «rutiles réfleiions. On y trouvera un exemple remarquable de la malice du cœur de l'homme. On y apprendra combien Ton doit se garder de condamner sou prochain sur des points même trèscirconstanciés et pour ainsi dire prouvés. L'on y verra l'extrême tendresse d'un amant, après avoir causé son bonheur, faire le plus cruel malheur de sa vie. L'on y eonnoîtra que la fureur et la rage la plus violente est celle qui est causée par un amour extrême et outragé. L'on y admirera la sincérité, l'esprit, la gé« nérosité, la tendresse parfaite et la noblesse des sentiments de Sylvie de Buringe, héroïne de celle histoire. Plein de respect, d'estime et d'admiration pour elle, on n'entendra qu'avec une surprise extrême l'infidélité où son mari la surprend; et, malgré cette faute, l'on sera d'autant plus sensible à ses malheurs que son oaraotère, en tout admirable, ramène aux premiers set*» timents d'estime et d'admiration, qu'en avoit conçus pour elle. Caractère vraiment héroïque et des plus louchants que j'aie jamaia vus.
a Le. septième histoire, fort inférieure à toutes les autres, est le récit de tous les tours d'un libertin. On ne trouve pas ee réeit trop bien à la suite du précédent, à moins qu'on ne le considère comme une fable a la suite d'une tragédie. Cette histoire, toutefois, peut avoir beaucoup d'utilité. Le caractère du conteur qu'on y fait parler est si scélérat à l'égard des femmes, que celles qui s'en instruiront pourraient en tirer de justes sujets de méfiance, , pour se garder de la fourberie de leurs amants, si lorsque le cœur est pris la réflexion pouvoit conserver le reste.
» Il est fâcheux que dans ce livre, fort bon en son espèce, Tau? leur ait répandu quelques idées de superstition qui peuvent on imposer a la faiblesse de plusieurs personnes. Tel est peut-êlro ce qu'il dit touchant les alliances que Ton contracte en tenant un enfant sur les fonds de baptême. Tel est encore ce qu'il rapporte des secrets de Galouïu pour se faire aimer des femmes, et de la prédiction de la mort de cet homme.
» L'auteur promet une suite à ses histoires, s'il apprend que ces volumes aient été bien reçus du public : il a même laissé des pierres d'à l te» te. Ceux qui aiment ces sortes de lectures, lui seroieut obligés s'il coniinuoit son ouvrage; mais nous apprenons que le manuscrit de ces histoires est si vieux, qu'il y a lieu de présumer que l'auteur n'est plus en état d'en faire. »
Certainement cette critique vaut beaucoup de critiques de nos gazettes actuelles : elle est sérieusement faite, analyse consciencieusement chacune des Nouvelles de l'auteur et donne une idée des Revues de l'étranger, car cette Gazette littéraire de la Haye est une véritable Revue, paraissant deux fois par mois en 1 volume in-12, comportant beaucoup de matières.
Cependant je doute fort que l'article en question ait été spontané et que le critique Tait rédigé sans connaître l'homme. N'oublions pas que la première édition des Illustres Françoise* était imprimée à la Haye et que la Gazette liuéraâre se publiait dans la même ville; motifs qui donnent à croire que Challes avait dû avoir quelques rapports avec les journalistes du lieu.
Quoique tout cela soit difficile à démêler, il existe heureusement une réponse de Challes à cet article, car on a rarement vu un auteur entièrement satisfait d'une critique. Le dernier paragraphe avait surtout blessé l'a*
venturier, que le rédacteur traitait un peu légèrement d'homme incapable, par son âge, d'écrire à l'avenir de pareilles nouvelles, et voici la réponse qu'il y fit :
« Voilà, Messieurs, une très-fa usée présomption et qui ne me platt nullement. Franchement je n'aime point qu'on présume ma mort, encore moins qu'on me la pronostique... Je suis, grâce à Dieu, en très-bonne santé, et sans aucune envie de faire si tôt le vilain voïage de l'autre monde. Si le manuscrit paroi t vieux, c'est que le fripon qui Ta donné au libraire, Ta fait passer par tant de mains, que dans sa course, il a contracté un air de vieillesse, dont son auteur est encore exempt, et ce sera encore longtemps suivant le cours ordinaire de la nature... »
Prosper Marchand dit qu'à propos de cette lettre, Challes entra en relation avec lès journalistes et devint depuis un de leurs principaux correspondants. J'ai cherché avec un grand soin dans les collections de la Gazette littéraire de la Haye, pensant y rencontrer quelques critiques de romans nouveaux, et curieux de voir Challes y exposer ses doctrineslittéraires, mais je n'ai trouvé que des comptes rendus d'ouvrages de discussions religieuses, d'après lesquels je n'oserais affirmer reconnaître la manière de Challes.
Il traduisit un volume du Don Quichotte de l'édition de Filleau de Saint-Martin, ceci est constaté par deux fragments de correspondance extraits d'un assez grand nombre de lettres que l'aventurier écrivait aux libraires de Hollande, de l'année 1714 à 1718 :
« Il semble qu'il soit de ma destinée qu'on me vole tous mes manuscrits. Un sixième tome de Don Guicholle a été imprimé à Lyon chez Thomas Àmaubry... Je le réclame. Il est mis sous le nom de M. Saint-Martin. Or, je puis vous assurer que ce
M. de Saint-Martin, tel soit-il, est un archifourbe, qui n'a rien mis à l'ouvrage du sien, que des impertinences et des manques de bon-sens
» Je crois qu'il m'est permis de me plaindre publiquement d'un pareil rapt; et j'en demande en un coin du Mercure acte public : Intelligenlibus pauca.
» ... Je suis si choqué de ce sixième Urne, que je déclarerons mon nom, plutôt que d'en laisser l'honneur au sieur de Saint- Martin. »
Querelle littéraire assez obscure, .qui ne pouvait être expliquée que par Prosper Marchand, possesseur des cor* respondances de Challes, et qui n'en a pas fait un emploi très-intelligent; Il avoue bien dans une note qu'il croit que les tomes Y et YI ne sont pas de la main de M. Filleau de Saint-Martin , mais il ne soutient pas assez les droits de Challes qui, dans ses lettres de 1718, doit être assez malheureux, aux gages des libraires, leur victime, et qui s'en va finir misérablement à Chartres.
A part les Illustres Françaises et ce volume de Don Quichotte, Challes ne publia plus rien de son vivant. Le Journal d'un voyage aux Indes orientales ne parut qu'après sa mort et sans nom d'auteur. La préface, datée de Rouen , du 15 mars 1721, annonce que cet ouvrage a été trouvé manuscrit dans le cabinet de l'auteur, après sa mort. Le rédacteur anonyme du court avertissement qui précède ce journal de voyage, signale l'auteur comme dégagé des préjugés vulgaires, bon catholique romain, mais ne pouvant souffrir la persécution et voulant qu'on laissât à chacun sa liberté de conscience.
Dans une lettre du 8 septembre 1718, Challes reconnaît lui-môme qu'il a passé ou plutôt voltigé de place en place,
ajoutant que sa sincérité a dérangé sa fortune de toutes parts. Est-ce de là que vint cet exil mystérieux sur lequel les détails manquent et qui relégua l'aventurier en province, où il mourut ignoré?
Prosper Marchand, lui-môme, éclaircit à peine la question : « Se déchaînant, dit-il, particulièrement contre les moines et les ecclésiastiques, et surtout contre la constitution et ses défenseurs, ce fut fort probablement par quel* qu'une de ses saillies imprudentes ou indiscrètes qu'il se fit enfin chasser de Paris et reléguer à Chartres, où il vivoit assez mesquinement en 1719 ou 1720. C'est là tout ce qu'on sait avec quelque certitude touchant la personne de M. de Challes. »
Challes avait écrit un livre intitulé les Tablettes chronologiques, qui resta manuscrit et qui est perdu aujourd'hui ; mais ce livre n'eût pas ajouté un fleuron de plus à sa couronne, à en juger par l'aperçu qu'il en donne dans une de ses lettres :
(( Cet Ouvrage auquel j'ai apporté toute l'application dont je suis capable, et qui m'a coûté, outre le temps, une infinité de visites dans les bibliothèques de Paris, est un raccourci de ce qui s'est passé depuis la naissance de Jésus-Christ jusques à l'année 4702. Tous les princes, qui ont régné, y sont nommés. Le plan de M. Marcel y est suivi et corrigé dans les endroits où il ' s'est trompé; et je crois que la chronologie y est très-exacte. J'y traite de l'empire romain jusques à la mort de Théodose. Je le divise pour lors en empire d'Orient et d'Occident, sous Honorius et Àrcadius, ses enfants : et cela me sert d'époque, parce que ces deux empires ne se sont pas réunis depuis. Je fais voir la perle de l'empire grec, que je conduis jusques à 4455, que Mahomet Il s'empara de Gonstantiuople. J'en fais voir les causes,
et le concile de Constance n'y est pas épargné. Je reviens à l'empire romain ou d'Occident et fais voir pourquoi et comment les papes, de simples évêques, vassaux, domestiques et dépendants des empereurs, sont effecli veinent devenus empereups eu\mèmes,et sont encore actuellement assis sur le trône des Césars, aussi bien que sur la chaire de saint Pierre. Grégoire Vil et Mathildey sont peints d'un crayon fidèle. Je fais voir... le malheur qui est arrivé à la France d'avoir retiré chez elle des pestes aussi dangereuses que la cour de Rome et des prélats ambitieux; et que, c'est ce qui a produit mille infâmes monopoles, qui ont défiguré l'Église gallicane. J'y fais voir d'où viennent les richesses de l'église, et l'indigne abus qu'en font ceux qui en jouissent. J'y fais voir ce que c'est que l'excommunication. En un mot, j'y développe toute la cour de Rome et ses maximes. >»
A la suite de ce pamphlet, il faut encore citer une brochure heureusement inédite, et qui ne pouvait que nuire à la réputation de Challes. D'après le petit fragment que le libraire Marchand en donne, on sent déjà les journalistes corrompus et libertins du dix-huitième siècle , tels que le sieur Ghevrier, auteur du Colporteur :
« Un libraire, dit Prosper Marchand, me montra un jour un autre manuscrit, que je reconnus pour être Irès-certainement de même écriture que le Journal du Voyage aux Indes orientales, mais dont je ne saurois me rappeler le titre, ni même assurer s'il en avoit effectivement un. Tout ce que j'en puis dire est que c'étoit une espèce de chronique scandaleuse de quantité de familles de Paris, parmi lesquelles celles des financiers, partisans, maltoliers, etc., n'étoient nullement oubliées. Je me souviens très-distincletnent, entre autres choses* qu'on y attribuoil le nom et l'origine des fameux DES CHIENS au coin mené d'un chien avec une créature, servante ou fille de chambre d'un
sous-fermier; et qu'on ajoutait qu'ils conservoient tous les uns plus, les autres moins, les tournoiements des chiens, avant que de se poser ou s'asseoir. J'empêchai ce libraire de se charger de l'impression d'un pareil ouvrage, qui fut rendu à l'entremetteur qui le proposoit et renvoïé à Paris. »
ce Challes étoit un des correspondants des premiers journalistes littéraires de la Haïe, pour les nouvelles littéraires de France qu'ils employoient dans leur Journal : et si les lettres qu'il leur écrivoit, qui sont très-agréables, et qui se trouvent entre mes mains, comme étant le seul qui reste de la plus ancienne et primitive Société du Journal littéraire, si ces lettres étoient en assez grand nombre pour composer un volume, ce seroit un septième et dernier ouvrage connu de l'auteur des Illustres Françoises. »
Ainsi, tel que nous le montre Prosper Marchand, Challes, dans la littérature, fit un peu de tout, et dissipa son talent comme il avait dissipé sa vie. Romancier, gazetier, et môme un peu pamphlétaire, on ne sait pas au juste Tannée de sa mort.
L'aventurier ne vécut pas assez longtemps pour jouir du succès des Illustres Françaises, qui furent réimprimées diverses fois, et même avec des additions d'histoires nouvelles *.
* Voici une petite bibliographie des diverses éditions des Illustres Françaises : les Illustres Françoises, histoires véritables, par Challes. La Haye, 1713, 2 vol in-12; 1721, 1723, 3 vol. in-12; Utrecht, 1737; la ftaye (Paris), 1748, 4 vol. in-12. Cette liste, donnée par Barbier dans son Dictionnaire des ouvfaqes anonymes, est incomplète; il y a eu d'autres réimpressions, témoin la mienne, datée de Lille, 1780, 4 vol. in-12. Je possède encore une jolie édition d'Amsterdam, donnée par Marc Michel Rey, en M.DCC.XLVI1I, 4 vol. in-12, avec figures.