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DE LA RÉALITÉ DANS L'ART

Challes dut la majeure partie de son talent à l'observation de la nature : les Illustres Françoise*, par la monotonie du cadre, le prouvent à chaque ligne. Ce n'était pas un romancier : c'était un homme spirituel qui avait plutôt vu qu'entendu ; qui avait joué un rôle actif dans le drame de la vie, et qui descendait un moment du théâtre et se faisait souffleur, pour ainsi dire. Il devint auteur par rencontre ; mais, comme il avait souffert de l'amour, il n'eut qu'à presser son cœur et à régoutter comme une éponge dans son encrier, et sa plume courait presque toute seule sur le papier, trouvant, dans un laisser-aller plein d'une négligence charmante, l'art que les romanciers savants n'acquièrent qu'à force de difficultés.

L'art se donne momentanément à des esprits sans culture, mais de bon sens, qui peuvent s'en servir une fois et pas plus; c'est ainsi qu'un général, au bout de sa carrière active, se console de sa vieillesse et peut écrire un livre remarquable, pourvu toutefois que l'auteur se tienne dans une simplicité absolue, et ne raconte exactement que ce qu'il a vu. Les esprits distingués les plus difficiles tombent souvent en admiration devant des pages édites par un homme ami de la vérité, quoiqu'il n'ait jamais cultivé les

lettres; mais ce militaire, qui publie tout à coup des mémoires si remarquables, est incapable de faire un autre livre, car le plus souvent il a donné tout ce qu'il avait en lui : du jour où il voudra invebter un drame, agencer une action, faire causer des personnages, leur donner la vie, il ne le pourra pas et tombera dans la platitude.

Tandis qu'un grand esprit qui aura passé sa vie en recherches , qui aura abordé des genres quelquefois trèsopposés, la poésie, le roman historique, est capable d'arriver à des récits aussi simples , aussi sobrement conçus que ceux du général» Nous avons un exemple de ces efforts dans Servitude et grandeur militaires^ de M. le comte Alfred de Vigny. Certes l'auteur du poëme d'£foa, du drame de Chatterton, est loin d'avoir cherché dans l'observation de la nature ses sujets et ses héros un peu factices : cependant la littérature contemporaine lui devra un de ses plus beaux livres, Servitude et grandeur militaires, créé par l'auteur dans sa maturité, à une époque où il comprenait la puissance de la Réalité dans le roman ; mais M. de Vigny ne revint au naturel qu'à force d'art, tandis que Clialles et certains auteurs ont trouvé en eux celte qualité au début, et l'ont appliquée sans être gênés par les doutes cruels qui assiègent l'homme à demi savant.

Quoique nourri d'excellente littérature (on a vu Challes sur le vaisseau lisant les meilleurs auteurs de l'antiquité et du dix-septième siècle), l'auteur des Illustres Françaises était un ignorant. Je vais essayer de faire comprendre cette précieuse ignorance à Jaquelle nous devons de remarquables Nouvelles. Un des caractères du génie est une grande fécondité. L'homme de génie n'arrive à une œuvre remarquable qu'après des essais nombreux, car il est bien rare

que du premier coup il publie un livre puissant reconnu pour tel par le public Seules les médiocrités, profitant des courants littéraires d'une époque, donnent quelquefois dans une extrême jeunesse, à la fleur de leurs vingt ans, une tragédie si l'époque est aux tragédies* un sonnet si le vent souffle des sonnets, un roman si la tendance est au roman : tragédies, sonnets, romans, qui poussent sans efforts dans déjeunes cerveaux imprégnés dès le collège des modes et des lectures de l'époque, peuvent obtenir un cer* tain succès momentané auprès des nombreuses médiocrités qui forment la masse. Cinq ans après on n'en parie plus. Au contraire, l'homme de génie lutte sans cesse contre lui-môme : il a tout un chaos à débrouiller, il enfante sans cesse des avortons, et ce n'est qu'après des travaux pénibles, des créations entassées les unes sur les autres, qu'il arrive enfin à entrevoir une clarté qui le réjouit autant qu'un voyageur égaré dans une forêt. L'homme le plus puissant de la première moitié du dix-neuvième siècle, M. de Balzac, servira de type à ces travailleurs obstinés. Une fois dans la voie, ces hommes ne peuvent plus s'arrêter, même quand ils ont produit un chef-d'œuvre. Le génie naît de la lutte : les contemporains s'acharnent après l'homme; l'eunuque des sociétés modernes* le critique, bien plus triste encore que le castrat italien (car il est dépouillé de la faculté de créer et il ne sait pas chanter), le critique se présente et démontre à l'homme de génie que son œuvre est pleine de fautes : si l'auteur a une forte imagination , le critique se fâche çle cette exubérance ; si l'auteur se contente de peindre des faits positifs, le critique l'accuse d'être terre à terre; l'auteur décrit des mœurs de campagne, le critique se plaint qu'on mette des paysans

en scèQe ; l'auteur peint les courtisanes modernes, le critique le blâme de ne pas s'occuper des gens du monde; l'auteur met en scène des duchesses corrompues, le critique prétend qu'il n'existe pas de corruption dans les hautes classes. Tout ce qui est noir, le critique le voudrait blanc, et tout ce qui est blanc, noir; à chaque affirmation le critique répond par une négation. L'homme de génie passe ainsi sa vie mordu jusqu'au sang par cette vilaine bête se nourrissant de ses tourments, cet acarus, qu'aucun médecin ne saurait enlever. Emporté et ne trouvant aucun moment de repos, le chercheur voit toujours l'idéal reculer, et il entasse créations sur. créations, progressant sans cesse, n'étant jamais satisfait, et tombant un jour de fatigue pour ne plus se relever. Alors seulement, au dernier jour de la lutte, il est délivré du critique-acarus, qui va se loger dans un autre corps vivant pour y chercher sa pâture.

C'est ainsi que s'expliquent les nombreuses créations des hommes de génie, tandis que celui qui se repose après avoir produit un seul livre, peut avoir donné une certaine somme d'idées, mais ou il a manqué de courage, ou la mort est venue le surprendre de bonne heure. Challes n'eut pas la fécondité, signe des grands talents. Il ne produisit qu'un roman , et la preuve qu'il le produisit au hasard, c'est qu'il continua d'écrire, et que, malgré sa promesse de continuer sa série de Nouvelles, il en resta là, se contentant et croyant trouver un gagne-pain à l'aide de travaux historiques et critiques. Je me rends compte de la difficulté de publier des romans à cette époque : le fait est prouvé par cette lettre en réponse aux gazétiers de la Haye, lettre dans laquelle Challes explique les voyages

de son manuscrit, les nombreux retards apportés à la publication des Illustres Françaises; mais ces difficultés ont existé de tous les temps, même aujourd'hui, où le développement de la presse pourrait faire croire que la littérature se place avec une extrême facilité. L'histoire des voyages d'un manuscrit dans le monde des journaux et des gazettes serait une histoire incroyable pour les lecteurs qui ne se doutent pas de l'intérieur des cuisines littéraires.

Quelques années d'ailleurs après la mort de Ghalles, l'abbé Prévost d'Exilés, autre aventurier, gazetier, romancier, traducteur, roulant sa misère en Angleterre, en Hollande et par tous pays, trouvait à peu près les mêmes difficultés et n'en publiait pas moins de grandes quantités d'ouvrages.

Ainsi je crois avoir prouvé que Ghalles fut un romancier par hasard, ignorant dans son art, n'ayant pas une vocation assurée, car il eût laissé d'autres Nouvelles que les Illustres Françaises. Dans sa préface, l'auteur demande grâce de n'avoir pas « inventé une économie de roman, » et il annonce qu'il ne conte que des histoires véritables. Je le crois sans peine, et on ne saurait trop lui savoir gré de n'avoir rien inventé, car il ne s'en serait pas tiré.

Il reste à connaître de qui l'auteur procédait; car, quoique entièrement original, le livre des Illustres Françaises ne saurait être détaché des œuvres de l'époque. La première partie de Gil Bios fut publiée en 1715, c'està-dire deux ans api H la publication des Illustres Françaises. Ghalles ne doit donc rien à le Sage, qui, d'ailleurs, enveloppa son roman d'une cape espagnole. A mon sens, Ghalles est le premier qui ait employé la Réalité absolue dans le roman : tous ses personnages sont des petits nobles

et des bourgeoises du temps; ils parlent le langage de leur époque, ils portent des noms de la fin du dix-septième siècle; enfin, ils donnent une peinture fidèle des mœurs d'alors. On ne sait pas assez quelle difficulté l'artiste trouve & donner de l'intérêt à des scènes de la vie habi* tuelle, et la facilité, au contraire, qui attend le romancier n'employant dans son œuvre que des personnages d'une autre époque, d'un autre pays* Combien de gens se laissent prendre à des mannequins qui ont une toque sur la tête et une dague au côté I Voyez ces batailleurs du temps de Louis XIII ; ils passent leur vie à se donner des coups d'épée; ils sont tués au second volume, ils reparaissent au troisième volume, ils ne meurent jamais, ils font des actions inouïes, et les lecteurs de cabinets de lecture s'enthousiasment pour ces ferrailleurs parce qu'ils s'appellent d'Artagnan, Porthos, etc. Des sentiments, ils n'en ont pas; des caractères, il en est à peine question ; la réalité se sauve en baissant les yeux, l'histoire est traitée par-dessous la jambe; mais ce sont des mousquetaires l Tout est perniis à l'auteur pourvu qu'il ne s'attaque pas à l'habit noir; car alors il ne s'agit plus de contes bleus, de coups d'épée, d'ogres et de gargantuas, d'actions impossibles, il est nécessaire de peindre des sentiments réels, des mœurs que chacun est à même d'observer; l'auteur est4enu d'étudier attentivement l'enchaînement des faits, de peindre des objets réels, et là est la difficulté de l'art moderne.

En fait d'inventions merveilleuses, les Mille et une Nuits seront toujours supérieures à ces romans à la douzaine. Aussi, toutes les fois qu'un homme sort de son époque pour aller déterrer ces vieux cadavres du passé et les habiller dans les friperies historiques, je suis toujours tenté

de croire qu'il a une malheureuse faiblesse de regard > ou qu'il entre dans l'art avec une certaine charlatanerie. Il sait combien les galons, les plumets* les toques, les pour* points, en imposent au gros public, et il travaille pour la foule, s'inquiétant peu de la durée de son œuvre et de la probité littéraire.

Gballes fut préservé des fautes de cette mauvaise école par l'exemple de deux hommes qui avaient violemment lutté contre les romanciers à grand style, et que le public récompensa en faisant une fortune à leurs livres, surtout au Francion, roman qui n'eut pas moins de soixante éditions. Gharles Sorel, aujourd'hui presque inconnu , quoiqu'il ait écrit un certain nombre de livres, fut un de ces gens timides et railleurs qui entreprit à lui seul une guerre de sarcasme contre YAslrée, Clélie, le Grand Cyrus, Clèopâtre, et autres romans héroïques que la cour dévorait. Sorel fut un révolutionnaire ; le premier il écrivit pour la bourgeoisie ; il voulut élargir le cercle du roman en le faisant pénétrer dans les classes moyennes qui ne pouvaient s'intéresser à ces romans chevaleresques, héroïques, allégoriques et pastoraux, où la vie n'était représentée qu'habillée d'un manteau somptueux , et où les personnages parlaient un langage superbe et tendu. Le comique n'avait aucune part au milieu de ces belles passions chères à l'hôtel de Rambouillet.

J'admire le courage de ce Sorel, pauvre petit homme, malingre , travailleur solitaire et malicieux • qui travailla contre le mauvais goût de son époque, contre l'Académie, contre Balzac, contre Voiture, qui se moqua des précieuses ridicules avant Molière, et qui imprima Isis ou le Berger extravagant, où sont retracées les ùnpertinences de la poé-

sie et des romans. S'il avait été exclusivement critique, je ne parlerais pas de lui; mais le Francion, roman d'aventures, donne à son auteur une place parmi les créateurs. Il fut l'adversaire le plus enragé de la société polie, comme on disait alors, coterie qu'on retrouve encore aujourd'hui, qui a toujours à la bouche les mots de goût, de convenances, de traditions, etc., et qui, à l'aide de ces mots vagues, nie toute œuvre vivante et passionnée qui ne sort pas d'une plume noble. Après la révolution de 89, après la révolution de juillet, après la révolution de février, on a vu paraître des recueils où les nobles seuls pouvaient écrire, persuadés qu'ils gardaient en eux de pieuses étincelles du grand style et des sentiments chevaleresques. Faut-il s'étonner de la conspiration du silence qui enveloppa le Francien conçu en dehors de toutes règles, roman que la noblesse traitait d'abject et de bas, parce qu'il se plaisait à retracer des scènes de la vie commune 1 On passa plus tard à Scarjron le Roman comique, parce que, malgré la réalité plaisante de ses aventures, les héros appartenaient à une classe à part, celle des comédiens de province, et qu'on admettait que de tels êtres prêtaient au grotesque. Sorel ne se contentait pas de peindre les ridicules de la bourgeoisie, il se moquait de la noblesse.

Il serait à désirer qu'un homme intelligent, en dehors de tout préjugé , pût dépenser quelques mois à faire une excellente étude de cet écrivain courageux et infatigable, qui sç rua avec beaucoup de bonheur et d'esprit contre les travers de son temps.

Furetière ne publia que plus tard son Roman bourgeois; quoique je n'aie jamais puisé une grande joie dans la lecture de ce livre, il est important dans l'histoire du roman,

car il fait connaître les bourgeois de cette époque, et il montre leurs vices et leurs ridicules. Furetière, lui aussi, est un esprit railleur, et il pousse l'impertinence jusqu'à se moquer des grands maîtres en description, qui empoisonnaient leurs livres de mots prétentieux :

« Encore il ne manquerait pas de barbouiller cède description de m é (opes, triglyphes, volutes, slilobates, et autres termes inconnus qu'il auroit trouvés dans les tables de Vitruve ou de VignoUes, pour faire accroire à beaucoup de gens qu'il seroit fort expert en architecture. C'est aussi ce qui rend les autheurs si friands de telles descriptions, qu'ils ne laissent passer aucuue occasion d'en faire. »

On trouve, dans ces railleries contre leurs confrères, la preuve du mal que ces auteurs avaient à faire accepter leurs œuvres ; car Sorel a rarement laissé passer l'occasion de se moquer des écrivains de son époque, et, à son tour, il fut lui-môme malmené par Furetière.

Un homme aimable s'étonnait un jour devant moi de la fureur qui pousse les écrivains à s'entre-déchirer, à faire entrer leurs querelles dans des livres où elles n'ont aucun sujet de se montrer, et à entretenir le public de leurs dissensions. Il n'y voyait aucun intérêt pour l'art, et il souhaitait, au contraire, que les écrivains pussent tous vivre en paix. Je lui répondis que les tourmentes littéraires venaient de loin, à commencer par Aristophane, et qu'elles tenaient trop à la nature humaine pour qu'il fût possible de les apaiser; que, si les questions personnelles n'avaient aucune utilité, il en était autrement des discussions sincères, aussi vives qu'elles fussent; et que de tout temps le public, qu'il y prit goût ou non, avait été obligé de subir

les querelles des auteurs, même en plein théâtre, où Shakspeare et Molière ne s'en sont pas fait faute, et où Lope de Vega a jugé bon de se défendre et d'attaquer les gongoristes et les précieux de son temps. D'ailleurs, les auteurs agressifs qui mêlent la discussion à leurs œuvres, sont assez prudents pour percer au milieu de la grande rue où se passe leur drame , une petite impasse où se tiennent ces colloques littéraires. Le* public, qui ne s'intéresse pas à ces questions, ne voit que l'action qui se passe dans la rue et ne fait pas attention à la scène isolée de la ruelle. Ces escarmouches entre les écrivains prouvent leur bonne foi ; ils tiennent à eux seuls l'instrument qui fait les réputations : ils pourraient s'encenser réciproquement (il y en a bien qui usent de ce système), mais on rencontre toujours une minorité fière de son indépendance, qui ne se soumet à aucune camaraderie, qui ne reconnaît ni les cénacles ni les congrégations, qui renverse les plans des endormeurs» et qui ne voit le salut de l'art que dans l'anarchie littéraire. Ghalles profila, peut-être sans la connaître, de l'insurrection dirigée par Sorel et Furetière contre le parti du grand style, et il tint de son époque le don du naturel , comme le Sage, et après lui l'abbé Prévost, et après lui Diderot. J'insiste spécialement sur Diderot, qui posa complètement la Doctrine, et qui, non content de produire des œuvres dans ce sentiment, chanta toute sa vie des hymnes à la vérité. Qu'on approuve ou qu'on nie les mérites du beau livre de Jacques le Fataliste, le démon de la Réalité, qui tenait l'auteur du Neveu de Rameau, s'y montre sous les traits de l'hôtesse qui apparaît en maints endroits du récit, et le trouble suivaut les allures capricieuses d'une conversation d'auberge.

LE RÉALISME 9f

Challes y allait plus simplement, d'une manière moins savante et moins positive. Il affirme seulement que les Illustres Françoise* sont des histoires véritables, quoique les noms des héros aient été changés, ainsi que les lieux où se passent les draiûes.

« On ne verra point ici, dit-il dans sa préface, de braves h toute épreuve, ni d'incidents surprenants; et cela, parce que tout en étant vrai ne peut être que naturel. J'ai affecté la simple vérité; si j'avois voulu, j'aurois embelli le tout par des aventures de commande; mais je n'ai rien voulu dire qui ne fût vrai. Tous les incidents en sont nouveaux, et de source : du moins il ne m'a point paru qu'ils aient été touchés par personne. »

Le daguerréotype n'était pas inventé au dix-septième siècle, et cette invention a manqué aux critiques d'alors, qui n'auraient pas manqué , à propos de sa déclaration , d'accuser Challes de se servir du daguerréotype pour rendre sa pensée» Aujourd'hui l'injure est à la mode. Qu'un écrivain étudie sérieusement la nature et s'essaye à faire entrer le plus de Vrai possible dans une création, on le compare à un daguerréotypeur. On n'admet pas que la vie habituelle puisse fournir un drame complet. Cette question s'est produite également dans la peinture, et, depuis une vingtaine d'années* elle est toujours pendante* J'étais entré un jour dans l'atelier d'un paysagiste qui n'a qu'un talent faux et médiocre : si cet artiste avait eu de la docilité et de la soumission, je me chargeais d'en faire un grand peintre en une heure. Toutes ses études d'après nature, accrochées au mur, étaient excellentes; mais quand il rentrait dans l'atelier, assis à son chevalet , l'étude fixée près de sa toile, il perdait la tète. Il voulait

arranger la nature, retrancher un bouquet d'arbres, mettre une prairie à la place, enlever une montagne qui coupait un horizon, changer la physionomie des nuages, leur donner des formes vagues quand ils étaient précis; il avait copié la nature le matin, quand le soleil est faible encore, et il donnait à son tableau la lumière d'une chaude aprèsmidi, quelquefois la tranquillité du soir. Il idéalisait à sa manière, et beaucoup de gens admiraient cette mture mélancolique et fausse qui n'avait aucune signification aux yeux de ceux qui fréquentent les champs, qui savent que les herbes, les feuilles, les arbres, subissent des altérations particulières à chaque heure de la journée ; que l'atmosphère change les formes des objets, comme le vent qui se joue dans un tremble en fait briller tout à coup les feuilles miroitantes.

Si cet homme avait reproduit la nature dans ses tableaux, telle qu'il la reproduisait dans ses esquisses, il eût pu devenir un peintre. J'entends les raisonnements ordinaires qui arrivent au galop : « Le daguerréotype en fait autant, c'est une machine; donc vous voulez faire du peintre une machine. » Si l'on ne me donne que des raisons semblables, je ne serais pas embarrassé de répondre.

La reproduction de la nature par l'homme ne sera jamais une reproduction ni une imitation, ce sera toujours une interprétation. Il est si difficile de s'entendre sur les mots, que je vais essayer de rendre ma pensée plus claire par des faits :

Dix daguerréotypeurs sont réunis dans la campagne et soumettent la nature à l'action de la lumière. A côté d'eux dix élèves en paysage copient également le même site. L'opération chimique terminée, les dix plaques sont com-

parées; elles rendent exactement le paysage sans aucune variation entre elles.

Au contraire, après deux ou trois heures de travail, les dix élèves (quoiqu'ils soient sous la direction d'un même maître, qu'ils aient subi ses principes bons ou mauvais), étalent leurs esquisses les unes à côté des autres. Pas une ne se ressemble.

Cependant tous les dix ont copié avec toute l'exactitude possible les mêmes arbres, la même prairie, la même colline. Il y a même de telles dissemblances que l'herbe des champs qui parait verte à celui-ci, a été peinte rousse par celui-là; le site est riant et gai, quelques-uns l'ont vu mélancolique et sombre. A quoi tient cette différence? A ce que l'homme, quoi qu'il fasse pour se rendre l'esclave de la nature, est toujours emporté par son tempérament particulier qui le tient depuis les ongles jusqu'aux cheveux et qui le pousse à rendre la nature suivant l'impression qu'il en reçoit. Un chêne change de forme et de couleur pour l'homme sanguin et pour l'homme bilieux. Les objets ne se renversent pas dans l'œil du blond de la même manière que dans l'œil du brun. L'homme maigre n'éprouve pas. devant la nature lés mêmes sensations que l'homme gras.

Tandis que dix daguerréotypes étant braqués sur le même objet, les dix yeux de verre de la machine rendront dix fois le même objet sans la moindre variation de forme et de coloration.

Il est donc facile d'affirmer que l'homme, n'étant pas machine, ne peut rendre les objets machinalement. Subissant la loi de son mai, il ne peut que les interpréter. Donc, l'assimilation de l'homme à une machine exacte, est dépourvue de toute justesse. Je n'aurais pas puisé ma com-

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paraison dang les* arts du dessin, si malheureusement depuis trente ans, l'éducation n'avait été tournée du côté de la peinture, art inférieur, qui n'élèvç pas l'âme, qui n'apprend rien à l'esprit et qui subira, je l'espère, une réfaction méritée par une popularité dangereuse; aussi vais* je rentrer toujours par des faits sur le terrain de la littérature où je n'ai que l'embarras du choix.

Diderot a laissé, entre autres chefs-d'œuvre que personne n'oserait nier, l'histoire qui a pour titre : Ceci n'est pas un conte, dans lequel se trouve l'épisode qu'on pourrait intituler ; Histoire de Mademoiselle de la Chaux. De toutes les nouvelles courtes de la littérature française, celle-ci est la plus remarquable : il n'y a pas un mot à y ajouter, à y retrancher. Pour la majorité, cette nouvelle est un roman comme Paul et Virginie est un roman; et cependant Diderot n'a rien inventé, rien trouvé, rien imagina, il n'a été que le copiste intelligent d'une passion malheureuse qui se jouait devant lui. Fort de son système, Diderot a poussé l'audace jusqu'à imprimer les véritables noms des acteurs: il s'était mis lui-même en scène et il en avait le droit, mais il y mettait l'infortunée Mademoiselle de la Chaux, le docteur le Camus, auteur de la Médecine de V esprit (Paris, v 1753), et il y montrait comme un traître, comme un ingrat monstrueux Gardeil, qui n'est pas un pseudonyme, et qui, malgré sa conduite infâme, mourut médecin à Toulouse le 15 avril 1808, à l'âge de quatrevingt-deux ans.

Certes, je ne m'enthousiasme pas pour cette Réalité poussée à ses dernières limites, ce qui ferait qu'en vue de la vérité mal comprise, on poursuivrait sur la scène et dans le livre des citoyens qui doivent jouir du bénéfice do

la vie privée. Mais je voulais montrer que, dans ce petit chef-d'œuvre admis de tous, Diderot, esprit plein d'invention, de feu et d'enthousiasme, n'avait eu qu'à étaler la nature dans quelques pages. Criera-t-on encore au daguerréotype? Oui, peut-être ceux qui liront ici ce fait peu connu, qui ne le connaissaient pas, auront la mauvaise foi de le dire; mais il y a trente ans que Ceci n'est peu un conte est reconnu comme un chef-d'œuvre, et les nullificateurs ennemis de la Réalité, ne pouvaient que le faire briller davantage en le niant.

J'ai souvent entendu dire en parlant d'un conte dont on voulait affaiblir la portée; Nous connaissions celte histoire depuis longtemps* ou ï auteur n'a eu qu'à copier. Ou bien encore : C'est une histoire que Vautour a entendu raconter. On voulait par là diminuer le mérite de l'œuvre de l'écrivain, en donnant à entendre qu'il n'était pas inventeur et qu'il n'avait pas d'imagination.

# Or je mets les amis et contemporains de Diderot en pré* sence de Mademoiselle de la Chaux, et j'affirme que ni Grimpa, ni Jean-Jacques, ni Voltaire n'eussent été capables de rendre cette histoire aussi dramatiquement que l'a fait Diderot en quelques pages. Qui sait môme s'ils eussent été touchés de cette passion malheureuse d'une femme dévouée 1 qui sait s'ils l'eussent remarquée I Combien de gens éclairés vivent au milieu de drames domestiques sans s'en douter? Tous les jours il arrive dans notre vie des événe* ments singuliers dont nous sommes touchés intérieurement, mais que nous ne songeons guère à transformer eu romans ou en comédies. Le soldat assistant à la bataille est incapable de la raconter sur le papier. Diderot est un inventeur en écrivant la passion de Mademoiselle de la

Chaux et en laissant un chef-d'œuvre; car cent écrivains à sa place n'auraient peut-être pas été frappés par ce sujet. Et la forme qu'il trouve, pour rendre ce drame, ne lui appartient-elle pas en propre? L'un aurait dramatisé l'action, l'autre l'eût mise en lettres comme il était de mode alors, celui-ci en eût fait un simple récit sans dialogues. Diderot s'est servi seulement d'un dialogue court, net et serré dans lequel il excelle; là où un autre eût délayé cette passion en deux volumes, il l'a racontée en vingt pages.

Donc Diderot, en se servant de la nature et de faits positifs, nous donne l'analyse d'une passion dévorante, telle qu'on n'en avait jamais peint de pareille avant lui. Son mérite est-il donc si mince? Il est immense.

La vie habituelle est un composé de petits faits insignifiants aussi nombreux que les brindilles des arbres ; ces petits faits se réunissent et aboutissent à une branche, la branche au tronc; la conversation est pleine de détails oiseux qu'on ne peut reproduire sous peine de fatiguer le lecteur. Un drame réel ne commence pas par une action saisissante; quelquefois il ne se dénoue pas, de même que l'horizon, aperçu de nos faibles yeux, n'est pas la fin du globe. Le romancier choisit un certain nombre de faits saisissants, les groupe, les distribue et les encadre. A toute histoire il faut un commencement et une fin. Or la nature ne donne ni agencement, ni coordonnement, ni encadrement, ni commencement, ni fin. N'y a-t-il pas dans la distribution du conte le plus court une méthode d'une diffiçiSllé exftême? Et la machine à daguerréotyper se dohne-t-elle tant de peine ?

Les partisans les plus avancés de la Réalité dans l'art

ont toujours soutenu qu'il y avait un choix à faire dans la nature. Est-ce que Diderot ne s'était pas trouvé maintes fois le confident de drames amoureux? Qu'a-t-il fait? 11 ne s'est pas plu, ainsi que Rétif de la Bretonne, à écrire les plus petits drames qu'il observait, il a choisi les plus saisissants, et il ne nous a laissé que l'Histoire de Madame de la Car Itère et celle de Mademoiselle de la Chaux. Curieux, remuant, actif, fréquentant beaucoup de monde, croiton qu'il n'a rencontré que le Neveu de Rameau dans son .époque peuplée d'originaux? S'il a peint avec une touche si ferme cet étrange musicien-bohême, c'est parce qu'en cet être se résumaient tous les êtres de la même famille. On accuse les partisans de la Nature de manquer d'imagination. Certes l'imagination sera une grande qualité quand on aura analysé clairement ce mot indécis. Je lisais dernièrement les Mémoires de Peuchet, six gros volumes remplis de pièces tirées des archives de la police. En tête se trouvait une biographie de Peuchet, attaché à la police au dernier siècle; une copie autographique de son écriture ornait le premier volume. J'étais arrivé à la vingtième page, lorsque je suis surpris du récit d'une aventure effrayante, dramatique et pleine â'vnayination. Cela me fit dresser l'oreHle, car je crois avoir le sentiment de la vérité très-développé. Ne pouvant croire que cette aventure, quoique tirée de papiers de police, pût être réelle, je cours à la Bibliothèque m'assurer de l'authenticité des Mémoires de Peuchet. J'ouvre le volume des Supercheries littéraires à la lettre P, et j'y trouve que le baron de Lamolhe-Langon, exécrable et fécond romancier de 1828, est l'auteur des Mémoires de Peuchet. Le plus comique dans cette affaire est que M. Dumas a détroussé, je ne sais dans

quel livre (Monte-Cristo, je crois), les Mémoires de Peuchet, et que cet auteur, plein d'imagination, n'est que le plagiaire de feu M. le baron de Lamolhe-Langon.

Voilà ce qu'on appelle imagination, quand la nature (mais il faut être soumis, humble et docile vis-à-vis d'elle) vous offre à chaque instant des drames, des comédies, des contes, des nouvelles qui demandent une belle intelligence pour être mis en action, mais qui frappent l'esprit du lecteur par l'accent de Réalité qui en est le cœur.

Challes recueillit ces principes de réalité qui étaient dans l'air à la fin du règne de Louis XIV et dont allaient s'emparer le Sage, l'abbé Prévost, Diderot et Voltaire. Un écrivain est toujours le fils de son siècle, et, à part quelques génies supérieurs qui rompent avec la tradition et qui marchent en avant, celui qui peint les mœurs d'une époque n'est que l'expression des sentiments d'un groupe plus ou moins nombreux. Prosper Marchand donne comme patrons à Challes, des auteurs inconnus aujourd'hui dont il se serait inspiré, à savoir : Segrais, auteur des Nouvelles Françaises; Subligny, auteur de la Fausse Clélie, et deux anonymes qui ont laissé, l'un les Histoires françoises, galantes et comiques, l'autre V Académie galante. J'ai essayé de lire ces livres, qui m'ont laissé un ennui considérable, sans retrouver aucune parenté entre Challes et ces auteurs , heureusement ignorés. Le critique aura trouvé dans la forme de ces livres quelque analogie, c'està-dire que Challes s'est servi d'un groupe d'une douzaine de personnes liées par l'amitié, et qui se racontent entre elles leurs diverses aventures; mais le procédé n'était pas neuf. Boccace, la reine Marguerite de Navarre et bien d'autres avant Segrais et Subligny s'étaient servi de cette

forme facile. Et c'est môme un tort à Challes d'avoir employé ce type de récit , car ses Nouvelles gagneraient de beaucoup à être réimprimées sans les bavardages des écouteurs qui se permettent mille commentaires insignifiants à la suite du récit. En romancier novice, Challes, embarrassé au début de son livre , pour trancher les difficultés qui se présentaient à son esprit, avait employé une forme vulgaire alors. Il Ta avoué ingénument : « Si l'entrée de mon histoire est un peu embrouillée pendant quatre ou cinq feuillets, c'est que j'ai suivi, pour la liaison de mes histoires, la première idée qui m'est venue dans l'esprit. » Comme cet emploi de moyens usés pour l'exposition de ses Nouvelles est racheté par d'immenses qualités! Que d'esprit naturel dans la manière du conteur I Combien la langue est simple! combien l'action est vive et alerte I Je ne saurais résister, au moment de terminer celte étude, à détacher encore un portrait de femme de son cadre et à l'exposer publiquement, certain qu'il ne perdra pas de son charme, quoique isolé de l'action. C'est dans l'histoire de M. de Jussy et de mademoiselle Fenouil que se trouve ce portrait , dont on peut dire , quoique l'expression soit usée, que Challes avait le secret :

« Mademoiselle Fenouil étoit grande et bien faite, la taille aisée, la peau délicate, fort blanche, aussi bien que le teint; elle avoit les yeux, les sourcils et les cheveux noirs ; les yeux grands et bien fendus, naturellement vifs, mais le moindre chagrin les rendoit languissants ; pour lors, ils sembloient demander le cœur de tous ceux qu'elle regardoit. Le front large et uni, le nez bien fait, la forme du visage ovale, une fossette au menton, la bouche for* petite et vermeille, les dents blanches et bien rangées, nez serré, un peu aqmlin, la gorge faite au tour, le sein haut et

rempli, les bras commo la gorge, et la plus belle main que femme puisse avoir. Vous voyez par son portrait que je suis excusable de l'avoir aimée jusqu'au point de tout hasarder pour elle. Les qualités de son corps ne sont pourtant pas ce qu'elle a de plus aimable : c'est une âme toute belle, un esprit ferme, sincère, ennemi de la contrainte et de la flatterie; elle est généreuse, hardie, désintéressée et entreprenante, mais fidèle dans l'exécution. Elle est savante plus qu'une fille ne doit l'être. Les histoires sacrées et profanes lui sont familières. Tous les poètes anciens et modernes n'ont rien d'obscur pour elle. Elle sait même de l'astrologie; mais cette science, capable de faire tour* ner l'esprit d'un autre, ou du moins de le jeter dans le ridicule, ne lui sert que d'amusements. Elle fait de ce qu'elle sait une application toujours quadrante au sujet sérieux ou galant. Son esprit est aisé, ses expressions sont vives et naturelles; elle a la mémoire heureuse ; elle écrit juste et bien ; elle fait quelquefois des vers. J'en ai vu de sa façon qui ont eu l'approbation des connoisseurs. Elle est née railleuse; mais, si j'en crois ses lettres, les traverses de la fortune ont fait sur elle un effet contraire à celui qu'elle fait d'ordinaire ; c'est-à-dire qu'au lieu de l'aigrir elles l'ont adoucie. Elle danse fort bien et chante d'une manière à charmer. Elle étoit telle que je viens de vous la dépeindre, âgée d'environ dix-sept ans, lorsque je la vis. »

Il parait difficile de trouver dans les romanciers un portrait physique et moral plus vivement accusé. Si on ajoute que mademoiselle Fenouil chantait si bien « qu'elle sembloit avoir mille rossignols dans la gorge, » le dernier coup de crayon sera donné à cet aimable pastel.

Nos maîtres en littérature ont, depuis vingt-cinq ans, fait des recherches assidues sur la manière de rendre un portrait avec la plume. Des efforts incroyables ont été tentés : quelques-uns ont emprunté la palette des pein-

1res, jaloux qu'ils étaient de l'impression laissée par la peinture dans la mémoire de celui qui regarde un portrait ; d'autres ont détaillé avec complaisance les mouvements de la chair, les traces que la passion laisse dans les traits et sont partis du moral pour rendre le physique ; certains ont emprunté des termes à la physiologie et se sont posés au moins autant en médecins qu'en romanciers. Après les plus louables efforts, après des descriptions creusées avec le plus grand talent d'observation et habillées du meilleur style, mon avis est que le portrait de mademoiselle Fenouil donne raison à la simplicité et démontre qu'on a été à tort chercher des moyens nouveaux pour rendre la figure humaine.

Quoi qu'on fasse, la littérature ne peut lutter avec la peinture, et la littérature se ravale en étudiant les procédés de cet art inférieur. Un portrait peint montre visiblement si une femme est belle ou laide ; mais le romancier a pour lui des moyens qui sont bien supérieurs à ceux du peintre. Il fait connaître le moral de son héros, il le fait marcher, causer, agir, penser, toutes fonctions interdites au pinceau. Ce n'est pas par une description exacte de son costume et de ses traits qu'un personnage de roman est visible et reste dans la mémoire des lecteurs, c'est par l'accentuation de ses actions et le développement de son moral dans le drame.

Tous ceux qui ont lu Eugénie Grandet se rappellent perpétuellement le père Grandet, une des meilleures figures de la Comédie humaine. Il en est de même de Quasimodo, il en est de même de Rodin du Juif errant. Certes, je ne pense à établir aucune sorte de comparaison entre MM. de Balzac, Victor Hugo et Eugène Sue; cependant

ces trois romanciers ont cette rare et belle faculté, par des moyens tout différents, de savoir fixer, comme à coup de marteau, une figure dans le cerveau de leurs lecteurs» Est-ce à la description qu'ils doivent cette faculté ? Je ne le crois pas ; je ne veux pas le savoir; je n'ai pas les livres sous la main, et les aurais-je, je ne les ouvrirais pas. A l'heure qu'il est, je suis dans la situation d'un lecteur de cabinet de lecture, ignorant du procédé de l'art, je suis un enfant qui a l'imagination plus vivement frappée que celle d'un homme, et je me souviens avoir lu Eugénie Grandet, Notre-Dame de Paris, le Juif errant; les personnages me resteront perpétuellement dans la mémoire, je les vois aussi nettement qu'en peinture , parce que leurs actions dans le drame sont beaucoup plus saisissantes que la description de leur individu.

L'œuvre de M. de Balzac est celle qui contient le plus de portraits : c'est un monde entier, décrit avec la puissante exactitude de ce grand maître ; cependant on peut affirmer que les physionomies qui lui ont donné le plus de mal à décrire, pour lesquelles il s'est consumé en efforts supérieurs, qu'il a caressées avec amour, ces physionomies ne sont pas toujours les plus saillantes. Beaucoup ne sont visibles qu'à la lecture, pendant les cinq minutes; la page tournée, elles sont oubliées. Mais il reste à l'auteur de la Comédie humaine une quarantaine de portraits plus connus que les membres de l'Académie.

Challes, avec ses portraits faits simplement, naturellement, avec des redites dont il ne s'embarrasse guère, telles qu'une gorge faite au tour, qui revient perpétuellement, a certainement mieux compris l'emploi de la des-

cription physique que M. de Lamartine dans le portrait suivant. 11 s'agit d'un tailleur de pierre :

« Sous cet extérieur grossier et sous ces habits rustiques éclatait néanmoins, dans ta tête nue de cet homme, une empreinte, je ne dirai pas seulement de dignité, mais de divinité de visage humait), qui imposait &œ\[ et qui faisait rentrer toute idée de vulgarité ou de dédain daus l'âme. La ligne de son front était aussi élevée,, aussi droite, aussi pure d'inflexions ou de dépressions ignobles que les lignes du front de Platon dans ses bustes reluisant au soleil de l'Atlique. Les muscles amaigris, creusés, palpitants des orbites de ses yeux, de ses tempes, de ses joues, do ses lèvres, de son menton, avaient à la fois le repos et l'impressionnabilité d'une jeune fille convalescente de quelque longue maladie ou de quelque secrète douleur. Les paupières de ses yeux bordés de longs cils se relevaient sur le globe bleu clair et largement ouvert des prunelles, comme l'homme accoutumé à regarder de bas en haut et à fixer des choses élevées. Les cils jetaient une ombre pleine de mystère entre les bords de ses paupières et l'oeil. La méditation et la prière pouvaient s'y abriter sans interrompre le regard. Son nez, droit et légèrement bombé au milieu par le réseau des veines entrevues sous une peauûae, se rattachait aux lèvres par la cloison des narines, transparentes au soleil qui brillait derrière lui. Les plis de la bouche étaient souples, sans contraction, sans roideur; ils fléchissaient un peu vers les bords dans le poids d'une tristesse involontaire, puis ils se relevaient par le ressort d'une fermeté réfléchie. En marchant ainsi près de cet homme, entrevu de côté à la lueur du soleil, qu'il me cachait et qui le vêtissait de son auréole de rayons, on sentait qu'on marchait à côté d'une âme. »

Certainement voilà une physionomie étudiée de haut ; les tailleurs de pierre peuvent être fiers de se voir traités avec un tel soin dans la personne d'un de leurs camara-

des. L'auteur a appelé la Grèce à son secours rien que pour décrire la ligne pure du front de son héros ; la miditalion et la prière s'arrêtent entre les bords des paupières et l'œil du tailleur de pierre ; ce n'est plus un grossier ouvrier, un rude compagnon que nous ayons sous les yeux, c'est une âme. Telle est l'idéalité. Qê charmante Fenouil, à la peau délicate et blanche, aux yeux grands et bien fendus, avec votre fossette au menton, votre bouche si petite et si vermeille, vos dents blanches et bien rangées, votre gorge faite au tour, comme vous êtes plus vivante dans vos simples habits de bourgeoise que ce tailleur de pierre de l'illustre poëte !

Va, esprit rapetissé, étroit, tu es incapable de sentir et de comprendre les belles imaginations sorties de l'idéalisation ! Il te faut une plate réalité mesquine, qui se voie, qui se touche, et tu nies les efforts de ces plongeurs qui se jettent résolument au fond de la mer pour y chercher des perles précieuses afin d'en parer leurs créations.

tt est certain qu'après avoir enregistré ce dernier soupir, bien faible de ma conscience en faveur de l'idéalité, je me cramponne de plus en plus à mes idées, et que j'ose affirmer que la plupart des portraits de H. de Lamartine, quoique peints avec les tons les plus suaves, ne me satisfont pas entièrement, et que je leur préfère de beaucoup la netteté des profils de Challes. Est-ce à dire que l'auteur des Illustres Françoises soit supérieur au chantre de Jocelyn ? Je ne voudrais pas commettre une telle hérésie. Les défauts d'un livre, la manière même exagérée d'un maître ne font aucun tort à un livre, et le Tailleur de pierre de Saint-Point, Raphaël, Graziella , etc., pourraient rester si l'idée mère du roman était assez puissante

pour triompher de ces trop belles descriptions. Shakspeare, plein de concetti italiens qu'on trouve surtout dans le Roméo et Juliette, n'en est pas moins un colosse de génie, parce qu'à côté des défauts de son époque, il a peint des sentiments éternellement vrais.

On s'est également donné beaucoup de mal dans notre époque pour faire du paysage en littérature, et il a été dépensé un grand talent pour rendre la nature. Si les auteurs savaient combien ces descriptions sont inutiles ! Je noterai l'effet qu'elles me produisent, et en donnant mes impressions, j'accuse celles d'un bien grand nombre de lecteurs. Je commence par m'intéresser à la réalité du paysage : je comprends que l'auteur l'a regardé avec attention, que peut-être môme , il a pris des notes sur nature. Tout en lisant, je remarque tous les accidents du terrain avec l'auteur; la description terminée, je ne me souviens plus de son paysage. Or, le livre n'est pas fait pour les yeux, mais pour le cerveau, il en est de même pour tous les arts : la peinture qui ne s'adresse qu'aux yeux, la musique qui ne s'adresse qu'aux oreilles ne remplissent pas leur mission. Du moment qu'une sensation nouvelle n'est pas fixée pour toujours dans le cerveau à l'aide du livre, du tableau, de la symphonie, on peut affirmer que ce sont des œuvres de second ordre, bonnes tout au plus à distraire un moment. Les œuvres de génie s'expliquent par leur durée, malgré les varialionslittéraires, et un homme qui lit beaucoup n'a qu'à chercher dans sa bibliothèque de tête les rares livres qui y sont restés. C'est à ces signes qu'on reconnaît la puissance du Don Quichotte, un livre qui ne s'oublie pas ; Aristophane ne s'oublie pas, Shakspeare non plus, non plus Montaigne, non

plus Molière. Que la critique arrive avec ses gros bataillons de petites raisons, ces livres sont casés à jamais dans les rayons impérissables du cerveau.

Les détails subissent les lois de l'ensemble, et voilà pourquoi la meilleure description de paysage était au moins inutile quand elle n'a été lue que par les yeux K C'est encore la grande prépondérance de la peinture qui nous a valu la description du paysage en littérature ; je voudrais avoir sous la main un passage que j'ai oublié de noter dans les Mémoires de M. de Chateaubriand, d'autant plus curieux à citer, que vers la fin de sa vie, l'illustre Breton avait abandonné justement ses anciennes pompes de description des forêts vierges de l'Amérique , pour en revenir à une simplicité de récit qu'on ne lui connaissait pas. Il y a, je crois, dans le premier volume, un petit paysage d'une vingtaine de lignes , qui m'a beaucoup frappé par sa fraîcheur, sa gaieté, et surtout par la sensation que l'auteur avait ressentie et qu'il avait su transporter dans son livre.

* La malice humaine est si grande que, faute d'explications, on pourrait m'accuser de vouloir chasser les arbres et la verdure du romati. Tel n'est pas mon but. Je répète qu'il ne s'agit pas de regarder un paysage et de le détailler avec complaisance sur le papier : celui qui agit ainsi n'a rien fait. Mais, au contraire, quelle reconnaissance ne devons-nous pas avoir pour ces esprits si rares qui peuvent rendre la sensation de la nature et non pas de puérils détails! « Arrivé à Senlis la veille, j'ai passé par les paysages les plus beaux et les plus tristes qu'on puisse voir en cette ^saison. La teinte rougeàtré des chênes et des trembles sur le vert foncé des gazons, les troncs blancs des bouleaux se détachant du milieu des bruyères et des broussailles, et surtout la majestueuse longueur de cette roule de Flandre, qui s'élève parfois de façon à vous faire admirer un vaste horizon de forêts bruineuses, tout cela m'avait porté à la rêverie. »

(Gbbaad de Nerval, les Filles in Feu.)

Challes introduit rarement la nature dans ses Nouvelles, et je n'ai guère trouvé que ces quelques lignes :

« C'était dans les plus beaux jours de Tannée. Toute la campagne étoit couverte de grains prêts d'être coupés. Une petite pluie qu'il avoit fait le malin a voit abaissé la poussière et rendoit la terre ferme. Le soleil éloit couvert, et un petit vent qu'il faisoit tempéroit l'ardeur de la saison. »

Sans vouloir donner de modèle définitif de description, attendu que chaque homme de bon sens trouve sa forme, ces quatre lignes me suffisent : elles rendent une époque de Tannée mieux qu'un étalage d'arbres, de champs, de coloration qui tiendrait quatre pages. Si Challes eût donné quelques paysages dans ses Nouvelles, il est certain qu'il les eût faits dans la manière de ses portraits de femmes , simples, visibles, gais et précis.

Il s'agit maintenant de discuter le style de l'îventurier. Jç vais passer une robe de pédant pendant cinq minutes. L'auteur se sert du récit et du dialogue, mais pas assez de ce second moyen ; voulant rendre, autant que possible, par le récit, la vérité du dialogue, Challes arrive souvent à des avalanches de que, de quoi et de qu'il qui font la difficulté de la langue française. Ainsi, quand le père refuse son consentement au mariage :

« Dupuis répondit aux gens Ijui lui parlèrent, qu'il m'étoit fort obligé de l'honneur que je voulois en faire, mais qu'il ne pou voit l'accepter; et cela, dit-il, parce qu'il ne pouvait la pourvoir sans se défaire d'une bonne partie d'un bien qui le faisoit subsister honnêtement, et qui, étant divisé avec son gendre, se trouveroit très-médiocre : outre qu'il l'avoit sauvé du naufrage

du reste, avec assez de peine, pour en jouir tranquillement le reste de ses jours. Qu'il n'a voit retiré sa fille auprès de lui que pour en être soigne et soulagé sur la fin de sa vie, et non pas pour la faire passer dans les bras d'un homme qui pourrait l'empêcher, étant femme, -d'avoir pour lui les égards et rattachement qu'elle a voit étant fille. Que si elle ne se conformoit pas à sa volonté, il savoit fort bien que ce qu'il avoit de bien étoit à lui. Qu'elle ne pou voit lui demander que celui de sa mère, qui, comme elle savoit elle-même, ne lui avoit jamais apporté de quoi faire chanter un aveugle. Qu'il falloit, si elle voûloit l'avoir après sa mort, qu'elle le gagnât pendant sa vie par son attachement, sinon qu'il savoit bien à quoi s'en tenir. Que c'étoit là sa dernière résolution, qu'il ne changerait pas, et qu'il prioit qu'on ne lui parlât jamais de la marier, si on vouloit rester de ses amis. »

En employant le dialogue, Chai les eût évité facilement tous ces que et se fût épargné les reproches des pédants qui l'ont regardé comme un mauvais écrivain pour quelques négligences de style; de ces gens qui oublient les grandes qualités d'un conteur pour éplucher ses petites fautes '.

a J'ai écrit, dit Challes dans sa préface, comme j'aurais parlé a mes amis dans un stile purement naturel et familier; néan-

1 « Nous attachons trop de prix au mérite de la correction. Que de fois n'ai-je pas entendu des puristes ou qui croyaient l'être, triompher des fautes de grammaire dans un auteur! Ce sont les fautes contre le génie de la langue qu'il faut relever. Il peut n'y avoir rien de moins français qu'un écrit irréprochable pour la grammaire. Ne transigeons pas sur la clarté et la propriété ; mais, pour le reste, laissons l'écrivain libre, et n'eût-il point appris la grammaire, s'il sent sa langue, il sera toujours assez correct. »

(DismÉ Nisabp, Hist. de la Littérature française, 1849, t? III, 517,)

moins j'espère qu'il nYcorchera pas les oreilles délicates et qu'il n'ennuiera pas le lecteur. »

Après une telle déclaration de principes, l'esprit le plus académiq e n'a rien à voir, et cependant je ne peux passer sous silence une phrase barbare, la seule du reste qui m'ait blessé les yeux dans tout le livre :

« J'allai le jour suivant voir Sylvie, à qui je dis ee quej'avois dit à Roflvière de Valeran; et que celui-ci avoit été trouver l'autre la veille, à qui il avait dit qu'il s'éloit conCé à un traître qui avoit tout dit à Sylvie, qui V avoit envoyé quérir lui-même, et lui avoit persuadé de se défaire de ce traître, qui élott moi. »

En trois lignes, il n'y a pas moins de trois fois le mot dit employé deux fois avec la même tournure; il y a six avoit et sept imparfaits en y joignant le verbe étoit. Il y a sept quiet un que. L'Académie, l'Université, la Sorbonne, le Collège de France, l'École normale, se voileraient la face en lisant cette phrase et gémiraient de voir, dans les mains d'un ignorant, cet instrument si beau, la plume, dont il fait un si coupable usage; mais je quitte ma robe de pédant, et j'expliquerai que ces sortes de phrases se retrouvent rarement dans l'œuvre de ChaWes. J'attribue celle-ci, d'une incorrection trop marquée, à ces fatigues qui se produisent parfois dans la tête de l'écrivain qui continue de laisser aller ses doigts, quoique le cerveau soit épuisé. Le même phénomène se présente également au début du travail : les rouages de l'esprit ne sont pas encore échauffés par le frottement; la pensée arrive pénible et boiteuse; malheur à celui qui ne se relit pas et qui veut conserver tout ce qui sort de sa plume, comme

des diamants sans tache! J'ai déjà montré au commencement de cette étude combien Challes employait de que et de qui, ces chaînes de la phrase, ce désespoir des grands écrivains ; cependant Challes pourrait appeler en sa faveur des hommes distingués chez lesquels on remarque celte grande profusion de que. Celui qui fut grand maître de l'Université, président de l'Académie, le défenseur du beau langage, du goût et de la tradition, a laissé en ce genre un petit morceau fort précieux dans l'ouverture de son cours de littérature; après l'avoir prononcé en public, il l'a réimprimé plusieurs fois, heureux de s'emparer de quelques-uns des procédés de la littérature facile :

« Jusqu'à présent, je parlais de choses que je connaissais assez bien et où la faiblesse de ma parole était du moins soutenue par d'anciennes études; maintenant je vais parler de ces choses que je sais à peine, que j'apprends à mesure que je les dis; j'ai besoin d'une double indulgence dans cet effort que je vais tenter, pour encadrer la partie de moyen âge qui doit nous occuper, et pour y choisir quelques points dominants, caractéristiques ; tant de faits que Ton ne peut dire tous, et qu'on craint d'omettre, tourbillonnent dans mon esprit. »

Ceux qui admettent le beau style, la pensée éclairée, les vues profondes de M. Villemain (qu'on pourrait appeler, en cette occasion, pacha à plusieurs que), ne pourront, grâce à son exemple, que justifier Challes, abusant* cent cinquante ans avant l'auteur du Cours de littérature^ de cet heureux emploi du qui et du que 9 mais ne le prêchant pas en public.

Les matamores de la phrase* les sectateurs du style* ceux qui emploient de terribles substantifs campés sur la

hanche, toujours suivis (Tune foule empressée d'adjectifs galonnés, ne s'enthousiasmeront pas, je le crains, pour le rare talent de conteur de Challes. Ne tenant compte ni de sa phrase vive comme un oiseau, ni de cette précieuse simplicité qui sied à la phrase comme l'innocence à une jeune fille, ils déclareront sans doute le style de Challes plat. C'est une des injures les plus neuves avec celle du style gris. On dit d'un écrivain qu'il a le style plat quand, s'èfforçant de ne pas se parer de faux bijoux, il présente une phrase nette et concise. Voltaire, dans sa Correspondance, a le style plat. A ces adversaires se réunissent les partisans avancés de l'école des images, qui déclarent qu'une œuvre est grise quand le fond et la forme sont d'accord pour rendre ces existences domestiques, tranquilles, pleines de calme, qui reposent l'esprit de l'habitant des grandes cités. Les coloristes condamnent à ce titre le Vicaire de Wakefield, comme d'un gris monotone. En musique, le chant du violoncelle leur représente le gris:i\ leur faut le son de la trompette. Haydn est un compositeur voué au gris. Le rouge est la seule couleur, comme là trompette est le plus beau des instruments : les, le Nain sont des maîtres trop gris. Enfin tout ce qui contient une douce émotion, une tranquillité affectueuse, le calme des sens, la mélancolie, est gris, archigris. Les auteurs badins et galants font corps avec les matamores et les coloristes; ils prêchent la cambrure de la phrase, le pétillement du mot et les paillettes du style comme sur un habit de marquis. À leurs yeux, le dialogue n'est qu'une escrime brillante, et chaque interlocuteur doit se renvoyer les mots comme dans une partie de raquettes. Les pédants soporifiques, ceux qui n'admettent pas le

roman comme la plus belle manifestation de l'esprit humain, se présentent en tête de cette armée, qui ne vaincra jamais et qui combattra toujours, car elle se grossit tous les jours de nouvelles recrues qu'on admet sans examen, pourvu qu'elles crient le mot de passe : médiocrité.

Châties eut son style, comme chaque homme a un style en soi qu'il apporte en naissant. Tout se tient dans l'homme; une difformité dans la ligure se retrouve au moral, et en y apportant une scrupuleuse attention, on retrouverait dans les œuvres d'un homme qui louche, cette imperfection par quelque côté. La suprématie accordée à la forme, en littérature, depuis quelques années, ne s'explique pas pour & lui qui admet que la pensée chez l'homme n'est que le résultat de son tempérament, et que par conséquent l'enveloppe de cette pensée n'est autre qu'un esclave soumis, indocile peut-être dans sa jeunesse, mais qui est facilement bridé et suit son maître avec une entière complaisance.

Challes fut un conteur remarquable. Qu'est-ce qu'un conteur, sinon un écrivain qui improvise un récit que d'autres font passer, au coin du feu, dans une conversation animée. Si depuis cent ans le roman, qui n'est qu'un conte développé, a pris des allures plus ambitieuses, que peut-on demander au conteur? D'exprimer clairement sa pensée, d'essayer de se faire comprendre des petits et des grands, et de ne pas froisser les esprits simples et d'une éducation médiocre, par une phraséologie ambitieuse, souvent incompréhensible sans l'aide d'un dictionnaire.

Challes a réuni ces qualités au plus haut degré. Plein de naturel, un enfaut le comprendrait. Ce beau problème

n'a-t-il pas été résolu à l'envers par Perrault, qui dans ses Contes de fis, écrits pour des enfants, fera toujours l'admiration des hommes par le charme d'un récit sérieux et grave comme l'est la forme du dix-septième siècle.

Un grand écrivain n'est pas celui qui écrit le plus correctement, c'est celui qui a le sentiment le plus prononcé de la langue française VChalïes a celle qualité qui brille au travers de ses incorrections et les domine. Un esprit laborieux peut aller aux origines de notre langue, en constater les curieuses variations et la suivre serpentant à travers des marais de grec, de latin, d'italien, d'espagnol, d'allemand, sources étrangères auxquelles elle a été demander du secours quelquefois, et qui a trompé souvent des nalures mal dirigées, à ce point qu'au lieu de se désaltérer un peu en buvant de ces boissons étrangères, elles s'engorgeaient et posaient leur temps comme les Ronsardistes, sans pouvoir se dégriser; mais les véritables écrivains furent ceux qui se contentèrent de boire à la source de ce ruisseau clair, limpide, murmurant joyeusement sur les cailloux, qui n'est autre que la langue française.

Qu'on accuse l'aventurier de ne pas savoir le français, injure qu'on devrait laisser aux journalistes de province, je m'en soucie peu. Toutes les fois que j'entends un pédant critiquer le français d'un livre quelconque, je ne manque pas de lui demander si lui, le premier, connaît

* « Dans les écrivains qui ne sont pas de métier, il y a des hasards, des bonheurs et comme des douceurs d'expressions qui ne se retrouvent pas ('ans 1 s autres. Balzac et les écrivains de celte forme, même Buffon, même Jean-Jacques, n'ont guère j «mais de ces douceurs. »

(Saikte-Uecvb, Fort-Royal.)

bien ce français dont il fait un épouvanlail. Style, formes, images, couleur, [jgure, gris, plat, termes inutiles qui apprennent à douter, qui forment le bagage de l'homme qui n'a pas autre chose dans son sac; tant qu'il y aura des gens qui pensent et d'autres qui ne pensent pas, ces mots et d'autres seront de mode, il est mieux de ne pas s'en occuper, sous pt ine de tomber dans ces discussions de rhéteurs du Bas-Empire qui « ne reconnaissaient un poëte qu'à la condition q»ie ses hendécasyllabes coulaient bien, que ses hexamètres bruissaient avec douceur, et lorsque le second vers du distique rimait avec le premier, au moyen de Yanadiplosis. » (Ph. Chasles.)

A ceux qui ont du temps à perdre, des rancunes à soulager, des blessures envenimées faites par la critique, je vais donner un conseil. Il faut toujours avoir raison contre la critique, toujours être le plus spirituel, le plus adroit, le plus fort. La devise des comtes de Morlaix (mords-les s'ils te mordeni) est une des grandes devises de l'ancienne France. Je regarde le bâton de Polichinelle comme l'arme souveraine; il frappe fort et sec, fait du tapage et amuse le public. Les alchimistes du moyen âge ont laissé dans leurs discussions des trésors d'invectives accablantes qui n'ont encore que peu servi. Les citations sont un excellent paravent derrière lequel on se retranche au besoin, et à l'aide desquelles on fait passer des épithètes un peu dures, qu'on n'oserait employer soi-même. Qu'on ouvre le premier livre venu d'un de ces auteurs comme il s'en trouve à toutes les époques, qui a cherché, qui a lutté contre les pédants, qui a battu en brèche les préjugés, et on trouvera toujours un auxiliaire plein de courage, témoin Merciçr qui, à la fin de cette trop longue

notice, me prête quelques idées que je ne saurais mieux exprimer :

« II n'y a rien de tel qu'un peuple sans académie, pour avoir une langue forte, neuve, hardie et grande. Je suis persuadé de cette vérité comme de ma propre existence. Ce mot n'est pas français, et moi je dis qu'il est français, car tu m'as compris : si vous ne voulez pas de mon expression, moi, je ne veux pas de la vôtre. Mais le peuple qui a l'imagination vive, et qui crée tous les mots, qui n'écoute point, qui n'entend point ces lamentations eufantines sur la prétendue décadence du goût, lamentations absolument les mêmes de temps immémorial, le peuple bafoue les régenteurs de la langue, et l'enrichit d'expressions pittoresques, tandis que le lamenta teur s'abandonne à des plaintes que le vent emporte. J'en appelle donc au peuple, juge souverain du langage; car, si l'on écoute les puristes, l'on n'adoptera aucun mot, Ton n'exploitera aucune mine, l'on sera toujours tremblant, incertain; l'on demandera a trois ou quatre hommes s'ils veulent bien nous permettre de parler et d'écrire de telle ou telle manière, et quand nous en aurons reçu la permission, ils voudront encore présider a la structure de nos phrases ; l'homme serait enchaîné dans la plus glorieuse fonction qui constitue lin être pensant. Loin de nous cette servitude : la hardiesse dans l'expression suppose la hardiesse de la pensée... La langue esta celui qui sait la faire obéir à ses idées. »

Mai 1854.

J'ai résolu de joindre à la notice sur l'aventurier Challes la première rfouvelle tirée des Illustres Françoises. 11 est bon que le lecteur puisse avoir la preuve sous les yeux : dans notre temps,

où on réhabilite beaucoup d'écrivains justement disparus, il est arrivé que des esprits distingués, tournés tant soit peu au paradoxe, ont accablé d'éloges, dans des notices pleines de charmes, d'anciens auteurs des fatras desquels ils liraient quelques phrases à grand'peine. La curiosité des aventures de l'auteur, un profil original, et surtout l'esprit des exhumateurs en faisaient uu écrivain tout à coup à la mode, recherché, couru, collectionné. Le public s'apercevait trop tard qu'il avait été pris à des questions en dehors des œuvres de l'écrivain trop vanté. N'en a-t-il pas étéVinsi du trop fameux Rétif de la Bretonne, ce romancier si mortellement ennuyeux? A un certain moment, grâce à d'habiles études publiées sur Vhomme, bien plus que sur l'écrivain, beaucoup de chercheurs littéraires ont collectionné les livres du plus fécond romancier du dix-huitième siècle; mais combien jureraient avoir eu le courage de lire l'œuvre entière!

11 n'en est pas ainsi de Challes : je le donne pour un maître. En attendant qu'on publie ses œuvres, je veux le faire connaître non pas aux bibliophiles, mais au véritable public; non pas aux amateurs qui veuleut des caractères fondus exprès, du papier de Hollande, des exemplaires sur papier de couleur, de grandes marges, des tirages à cinquante exemplaires uumérotés (comme des fiacres), etc., mais au public du livre à vingt sous. C'est le vrai et le seul public.

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