MADEMOISELLE DUPUIS
Je ne vous dirai point quelle étoit ma famille, vous la connoissez, puisque nous sommes nés voisins. Je ne vous entretiendrai point non plus de ma jeunesse, puisque nous avons été élevés ensemble. Je vous dirai seulement ce qui s'est passé depuis votre départ, qui surprit tout le monde qui vous connoissoit. Les uns disoient que vous étiez retourné dans les troupes; les autres disoient que vos parents appréhendant que vous fissiez à Gallouin une querelle plus funeste que la première, vous avoient fait mettre en lieu de sûreté; les autres, qui apparemment visoient p^us juste, di>oient que vous étiez allé avec Sylvie, qui disparut en même temps que vous, ou peu après : enfin, chacun en disoit ce qui lui en sembloit , et faisoit passer ses conjectures pour des faits certains; vos seuls parents ne s'expliquoient pas. Madame votre mère même étoit
plus réservée que les autres ; ce qui faisoit croire qu'elle avoit beaucoup de part à votre élolgnement. Gaîlouin et Dupuis faisoient tous leurs efforts pour découvrir le lieu de votre retraile; et enfin, comme Dupuis vous Ta dit, il alla six mois après se rendre capucin, sans autre raison apparente que le dégoût du monde, quoiqu'en effet il y en eut de secrelles qui me sont inconnues, et que Dupuis doit nous apprendre.
Votre retraite ou voire départ ayant été long-temps le sujet de la conversation de vos^amis et de leur tristesse , sur-tout de celle de mademoiselle Grandet, quicfoyoit avoir de grands droits sur votre cœur, fit différents effets. Les uns s'en consolèrent assez tôt, d'autres par la longueur du temps, et la seule mademoiselle Grandet ne s'en consola pas facilement. Elle a été mariée depuis, mais très-mal ; et si sa mère ne Tavoit'pas violentée, elle seroit encore fille, et vous auriez eu beaucoup de part à son célibat. Elle est présentement veuve plus belle que jamais; el]e a refusé plusieurs partis fort avantageux, parce qu'étant maîtresse d'elle-même, elle ne veut plus être obligée de contraindre les sentiments qu'elle a toujours eu pour vous. Mademoiselle Dupuis m'en a parlé dans ces termes ; et je ne fais aucune difficulté de le croire, parce qu'elles sont inséparables, et n'ont point de secret l'une pour l'autre : c'est peut-être sur ce sujet -là qu'elle veut vous parler. Vous me flattez, interrompit des Frans, je ne mérite pas l'attachement d'une aussi parfaite peiv sonne qu'elle. D'autres vous diront ce qui en est, reprit des Ronais, je n'en dirai pas davantage : quoiqu'il en soit, elle fut inconsolable de votre départ; mais scfli secret fut caché. Elle devint tout d'ua coup retirée ; çlie s'exila
des compagnies, et ceux qui voulurent la voir, furent obligés d'aller chez sa mère. Comme son proche voisin, j'y allai souvent, et la douceur de sa conversation me plut tellement, que sans être son amant, je lui rendis beaucoup de soins, et devins un de ses intimes amis.
Comme j'y élois, mademoiselle Du puis y entra avec sa mère. Elle n'avoit environ que quinze à seize ans; vous l'avez vue dans cet âge-là, puisque vous aviez tenu un enfant ensemble fort peu de temps auparavant. Elle n'éloit sortie du couvent, où elle avoit été mise dès l'âge de six ans, que pour venir voir son père. Elle y rentra après avoir été environ trois mois dans le monde ; et cela, parce que sa mère ne voùloit pas qu'on lui vît une fille si grande. Cette femme se piquoit de beauté et de jeunesse; elle n'avoit pas tout le tort, mais cela lui a fait faire quelques démarches qui ont un peu nui à sa réputation. Elle étoit honnête femme cependant , et quoique son amourpropre ne fût pas un modèle de vertu parfaite, il n'y a jamais eu que son mari qui en a douté ; et si elle s'est mal gouvernée , il est certain que Dupuis a eu les yeux plus fins que le reste du monde. Je n'ai point envie de vous rien cacher; vous allez juger vous-même ce qui en peut être, lorsque je vous aurai dit ce qu'il fit le propre jour qu'elle mourut, il y a environ quatre ans et demi.
Dupuis, comme vous savez, étoit homme d'épée, qui avoit beaucoup couru le monde. Il avoit fait des voyages fort éloignés, dont il n'étoit pas revenu plus riche. Il étoit homme d'esprit, franc, sincère, n'ayant fourbe que sa fille et moi, se moquant de la bagatelle. 11 avoit toujours été malheuftux du côté de la fortune, rien ne lui avoit réussi; et c'est ce qui est cause que, quoique sa fille sojf
unique, elle n'est pas si riche, h beaucoup près, que Dupuis et son frère, quoique les pères des uns et des autres aient également partagé la succession de leur aïeul, et que le bien de ceux-ci, qui n'a point été augmenté, soit encore divisé entre eux. Dupuis, comme je vous l'ai dit, ayoit fait des pertes terribles. Heureux pourtant d'avoir reconnu avant sa mort qu'il n'étoit pas né pour amasser beaucoup de bien, et de s'être enfin résolu à ne plus confier rien à la fortune, et à ne la plus tenter avant qu'elle l'eût mis tout à fait hors d'état de le faire. Il avoit été, outre cela, extrêmement débauché. Il reçut au siège de Charenton trois coups dans le corps, dont il pensa mourir. Tous les sacrements lui furent administrés, après une confession générale, dont il n'eut d'absolution qu'en promettant de changer de vie, et d'épouser sa femme. Il fut marié dans son lit; et lorsqu'il se porta bien, on fit courir le bruit qu'il avoit été marié incognito, il y avoit plus d'un an, et qu'il n'avoit pas voulu découvrir son mariage, crainte que cela ne lui Ot quelque affaire avec M. le prince de Lonne, de la main de qui il avoit refusé un bon parti. Comme on aime à gloser sur les affaires d'autrui, des gens toujours à l'affût pour médire des autres, observèrent que mademoiselle Dupuis (car il ne l'a jamais fait appeler madame) accoucha environ six mois après la blessure de sbn mari, et prétendirent que la consommation avoit précédé la bénédiction de plus de trois mois. Quoiqu'il en soit, elle mit au monde la belle Manon Dupuis , dont je vous parle, qui est votre commère, et n'a point eu d'autres enfants depuis.
Après la naissance de cet enfant, elle véquit fort bien : mais comme elle étoit jeune, parfaitement belle et bien v
faite» Dupais âgé de plus de cinquante-huit ans, ruiné de ses fatigues et de ses blessures, prit la maladie des vieillards. Il devint soupçonneux, et contre l'ordinaire, il prétendit voir plus clair que personne dans la conduite de sa femme, et ne véquit pas avec elle dans une union fort grande. Il avoit tort cependant; la plus déchaînée médisance s'est bornée à dire qu'elle aimoit à être parée et à être vue, mais elle n'a jamais attaqué sa vertu.
Elle mourut, comme je vous ai dit, il y a environ quatre ans et demi, aux jours gras : le propre jour de sa mort son mari se masqua, et alla chez le marquis de Verry. Ce marquis donnoit à souper, après lequel il devoit y avoir bal, et la fête étoit faite pour une fille de très-grande qualité, qu'il épousa quatre jours après. Il avoit été averti de la mort de madame Dupuis, et on remarqua que cette nouvelle Favoit attristé. Il étoit en effet de ses amis, mais non pas son amant, et n'a jamais parlé d'elle qu'avec vénération. Dupuis fort proprement masqué entra dans la salle, où il étoit avec belle compagnie, et lui présenta un momon de cinquante louis d'or; le marquis topa , et perdit masse et paroli, et ne voulut pas jouer davantage. Un des conviés prit sa revanche, et perdit aussi bien que plusieurs autres qui jouèrent contre Dupuis, qui gagna six cents louis; et c'étoit, à ce qu'il disoit, la seule journée de bonheur qu'il eût eu en sa vie, mettant la mort de sa femme et son gain dans le même rang.
Comme il avoit joué beau jeu, on le prit pour un homme très-riche, du moins ses manières le disoient. On le pria de se démasquer ; il parut vouloir s'en défendre d'abord, mais enfin il se démasq ia. Le marquis qui le reconnut fit Un grand cri. Comment, dit-il, un homme dont la femme
vient d'expirer, se déguise et court lé moraon ! Malheureux, poursuivit-il, sont-ce là les larmes que vous répandez, et que vous devroit arracher la perte d'une des plus belles et des plus vertueuses femmes du monde? Doucement, monsieur le marquis, répondit Dupuis, ne vous emportez pas. La perte de ma femme est plus grande pour voua que pour moi. Toute la différence que j'y trouve, c'est que j'en avois la propriété et vous l'usufruit; l'un vaut bien l'autre. Pour le masque et le momon, si j'avois perdu mon argent, j'aurois peut-être pleuré ; du moins j'aurois été triste, et par-là j'aurois fait ma cour aux femmes, qui auraient cru que j'aurois regretté la mienpe; mais à présent, je suis en droit de me réjouir. Je perds une femme qui me chagrinoit, et je gagne six cents louis. J'ai sujet de joie , et vous non, puisque vous pferdez c|an& un même jour une Cloris qui ne vous coûloit rien, et votre argent ; et là-dessus je vous donne le bon soir, et sortit sans attendre de réponse.
Je vous donne à ppnser dans quels sentiments il laissa ses auditeurs qui s'éclatèrent de rire. Le marquis le traita de fou et de brutal, pria ses amis de tenir l'aventure secrette, et défendit à ses gens d'en parler, protestant devant Dieu , qu'il ne demandoit dans sa femme qu'autant de vertu qu'il en avoit trouvé dans madame Dupuis. Cependant comme celui-ci avoit de l'esprit, et que sa mésintelligence avec sa femme étoit connue , il craignit qu'on ne lui fit quelque affaire, d'autant plus qu'il commençoit à courir des bruits de poison. Il envoya donc quérir des médecins et des chirurgiens, fit ouvrir le corps de sa femme, et sa mort s'étant trouvée naturelle, il prit leurs certificats, et la fit porter en terre.
Vffps voyez bien par- là qu'il prétendoit être mieux informé que personne de la conduite de sa femme ; et c'est là ce qui a donné lieu au public de la soupçonner, la maxime étant certaine qu'un mari qui doute de la conduite de son épouse, autorise les autres à en croire du
Pour sa fille il ne pouvoit pas la nier ; c'était son portrait : et ce qui me surprend, c'est que plus elle a grandi, plus elle a embelli, et plus elle lui a ressemblé; c'étoit pourtant un des hommes du monde le plus laid, n'ayant rien de beau que le front, les yeux et la taille. La mort de sa mère ne la fit point sortir de couvent; Dupuis ne vouloit pojnt être chargé d'une fille de dix-sept à dix-huit ans. Il ne la retira auprès de lui que lorsqu'il ne pût plus agir. Elle parut dans le monde il y a environ trois ans, et prit le soin d'un bien qui devoit lui appartenir un jour. Plie étoit âgée d'environ vingt ans ; je l'avois vue, comme je vous ai dit, quelques quatre ans auparavant chez mademoiselle Grandet, mais quoiqu'elle fût déjà d'une beauté admirable, ce n'étoit rien au prix de ce qui me parut à cette seconde vue, qui fut encore chez la même, mais qui pour lors avoit épousé un nommé Mongey. Je n'entreprendrai point de vous faire son portrait, il est au-dessus de mes expressions. Figurez-vous une taille admirable et un port de princesse; un air de jeunesse, soutenu par une peau d'une blancheur à éblouir, et de la délicatesse de celle d'un enfant, telle qu'on peut l'apporter d'un couvent, où ordinairement on ne se hâle point tant que dans le ii^onde. EJle a les yeux pleins, bien fendus, noirs et languissants» et vifs et lorsqu'elle le veut, le front admirable, large et uni, le nez bien fait, la bouche petite et
vermeille, et les dents comme de l'i voire, la physionomie douce et d'une vierge. Tout cela éloit soutenu par une gorge qui sembloit faite au tour, potelée et charnue, la main très-belle, le bras comme le col, la Jambe bien faite, la démarche ferme et fière, et toutes ses actions et ses paroles animées, mais remplies d'une certaine modestie naturelle qui m'enlevoit : en un mot, c'est une beauté achevée. Je ne pus m'en défendre; je me livrai tout entier. J'avois conservé mon cœur jusques-là, je le rendis ; je l'aimai, ou plutôt je l'adorai dès le moment que je la vis. On ne dispose pas de son cœur comme on veut : je me représentai les bruits qui avoient couru de sa mère après sa mort, le peu de bien qu'elle avoit, et je crus que quoiqu'elle fût la plus belle personne que j'eusse jamais vue, je ne la regarderois qu'avec indifférence. Je me trompai : je la vis le lendemain à la messe ; un regard qu'elle jeta sur moi, qui sembloit me demander mon cœur, détruisit toutes mes résolutions. J'excusai sa mère; son père ne me parut plus qu'un brutal et un scélérat, et je me figurai qu'une femme qui n'aurait pas été tout-à-fait vertueuse, n'auroit pas pu mettre au monde une fille si accomplie. Je m'abandonnai à ma passion; mes soins furent bien reçus. Je parlai ; elle m'écouta, mais sans me rendre aucune réponse positive. Je fus long-temps dans l'incertitude, et je n'en sortis que par une aventure qui me fit connoltre qu'elle m'aimoit assez pour songer sérieusement à m'épouser.
Il y avoil un jour un ecclésiastique chez elle; on parla de plusieurs choses indifférentes, et insensiblement la conversation tomba sur le mariage, et sur ce qui pouvoit l'empêcher ou le faire casser. Il dit qu'autrefois l'Église
étoit plus rigide qu'à présent, mais que la corruption des mœurs des chrétiens l'avoit forcée d'avoir de la condescendance ; qu'autrefois on ne permeltoit pas que des gens qui avoient tenu un enfant ensemble, s'épousassent. Qu'à présent on n'en faisoit aucun scrupule; que même on n'en demandoit point de dispense. Que cependant cette alliance spirituelle devoit empêcher la corporelle. Que l'expérience journalière faisoit voir que les enfants qui naissoient d'un pareil mariage , aussi bien que ceux qui venoient de père et de mère, parents de sang, étoient toujours malheureux dans leur fortune, et souvent corrompus dans leurs mœurs. Que Dieu faisoit voir qu'il avoit ces sortes d'alliances en horreur, par le peu de bénédiction qu'il y répandoit, quelque dispense qu'on pût obtenir et que l'Église pût accorder pour aller au-devant du scandale, et le plus souvent pour le couvrir du manteau de sa charité.
Il faut savoir qu'il demeuroit auprès de chez elle un fort honnête homme, dont la femme étoit prête d'accoucher, et qu'ils lui avoient plusieurs fois dit qu'ils nous prendroient elle et moi pour tenir leur enfant. Cette femme accoucha le lendemain de cette conversation ; son époux vint me trouver, et pour réponse à son compliment, je lui promis d'être chez lui l'après-midi. Je croyois qu'elle serait ma commère, le père et la mère le croyoient aussi, et nous nous trompions. Ce que cet ecclésiastique avoit dit, lui tenoit au cœur : en effet lorsque cet homme lui eut fait son compliment, et qu'il lui eut dit qu'il avoit ma parole pour elle, comme elle l'avoil plusieurs fois promis: Je ne me suis engagée qu'en riant, dit-elle, et je vous supplie de m'en dispenser : il y va de la vie de votre enfant, parce que tous ceux que je liens, meurent, et que de plus
de vingt que j'ai tenus, il n'y en a pas un vivant. Elle mentoit, car elle n'en a jamais tenu qu'un avec vous, qui se porte epcore fort bien, mais elle ne vouloit pas en tenir avec moi; et quelque chose qu'on pût lui dire, elle ne voulut point être ma commère : je fus choqué de son procédé, que je crus injurieux ; je lui en parlai le jour môme, Elle se mit à rire de mes reproches ; et comme je les cou? tinuois, elle me fit insensiblement souvenir de ce que cet ecclésiastique avoit dit. J'ai bonne mémoire, poursuivitelle en rougissant , et en me quittant. Quoique cette déclaration si peu attendue, fût épineuse pour une lille, et qu'elle ne pût pas dire plus, il est certain que sa manière fut accompagnée de tant de pudeur, que j'en restai en môme temps surpris et charmé. Tout ce que cet homme avoit dit me revint en un moment dans l'esprit; je vous avoue que depuis je n'y avois fait aucune réflexion. Je nommai cet enfant avec madame de Mongey, qu'ellemême me donna pour commère , et elle assista à la collation.
Je la remerciai d'une déclaration si extraordinaire ; nous nous expliquâmes , et nous résolûmes que je la ferois demander à son père. Pour moi j'étois en pouvoir de déposer de moi, ayant l'âge qu'il me falloit, et plus de parents à qui je dusse compte de mes actions. Suivant toutes les apparences, Dupuis ne devoit pas être fâché que je songeasse à sa fille. Ma famille égaloit la sienne , mon bien étoit plus considérable que le sien, et j'étois en état de prétendre à un parti plijs avantageux. Tout cela nous faisoit croire que ce seroil une affaire aussi-lôt faite que proposée; uqus nous trompions. Il répondit aux gens qui lui parièrent, qu'il m'étoit fort obligé de l'honneur que je
voulois lui faire, mais qu'il ne pouvoit l'accepter; et cela, dît-il » parce qu'il ne pouvoit la pourvoir sans se défaire d'une bonne partie d'un bien qui le faisoit subsister honpêlement, et qui étant divisé avec son gendre, se Irouveroit très-médiocre : outre qu'il l'avoit sauvé du naufrage du reste, avec assez de peine pour en jouir tranquillement le reste de ses jours. Qu'il n'avoit retiré sa fille auprès de lui que pour en être soigné et soulagé sur la fin de sa vie , et non pas pour la faire passer dans les bras d'un homme, qui pourroit l'empêcher, étant femme, d'avoir pour lui les égards et l'attachement qu'elle avoit étant fille. Que si elle ne se conformoit pas à sa volonté , il savoit fort bien que ce qu'il avoit de bien étoit à lui. Qu'elle ne pouvoit lui demander que celui de sa mère, qui, comme elle savoit elle-même, ne lui avoit jamais apporté de quoi faire chanter un aveugle. Qu'il falloit, si elle youloit l'avoir après sa mort, qu'elle le gagnât pendant sa vie par son attache, sinon qu'il savoit bien à quoi s'en tenir. Que c'étoit là sa dernière résolution, qu'il ne changeroit pas, et qu'il prioit qu'où ne iui parlât jamais de la marier, si on vouloit rester de ses amis.
Une réponse si précise fut un arrêt décisif. Sa fille en pleura; j'en fus au désespoir; mais il n'y avoit point de remède. Dupuis étoit entier dans ses volontés; il avoit pris sa résolution de longue pain, ainsi il nous fat tout-à-fait impossible de l'en faire changer, quoique nous missions toutes choses ep œuvre ; et nous en fîmes une , qui bien loin de i)qus servir, comme nous l'avions espéré , pensa nous perdre sans retour.
Ce fut de lui faire parler par son confesseur, qui lui représepta que sa fille ne trouveroit pas toujours un parti
aussi avantageux que moi. Qu'elle devenoit d'un âge, pour lequel il falloit avoir de* la condescendance ; qu'il éloit temps de la marier : que je consenlois de la prendre telle qu'elle éloit pour lors sans un sol , à condition seulement de lui assurer le sien par le contrat de mariage; qu'ainsi il en jouiroit toujours ; qu'en prenant un gendre, il se faisoit un double appui, au lieu qu'il n'avoit qu'une fllle : que la conscience même Fobligeoit à prévoir mille fâcheuses extrémités où une fille violentée et remplie de passion , peut se porter. Que les exemples qni se présentoient tous les jours, dévoient lui faire craindre que sa fille ne les suivît : qu'il étoit de son intérêt et de son honneur de prévenir le tout par un prompt mariage. Enfin, cet ecclésiastique lui dit tout ce qu'une rhétorique charitable et chrétienne pouvoit lui mettre à la bouche, et ne réussit pas. Il avoit affaire à un homme que ses malheurs avoient aigri, et que le monde avoit instruit : ainsi il lui répondit article par article suivant son génie.
Qu'il convenoit que le parti, suivant toutes les apparences , éloit fort avantageux , mais qu'il n'avoit compté de son bien avec personne : qu'ainsi on ne savoit s'il y auroit plus d'un côté que d'autre; et que peul-êlre à sa mort, sa fille pai oîtroit un parti aussi avantageux pour moi, que je paroissois l'être alors pour elle : que pour l'âge de sa fille, il n'étoit pas assez avancé pour l'obliger à rien précipiter ; que trois ou quatre années plus ou moins ne la rideroient pas : que se mariant plus tard, elle n'auroit pas tant d'enfants, mais qu'ils seroient d'une santé plus vigoureuse, et qu'elle, qui se seroit tout-à-fait formé l'esprit, conduiroit mieux son ménage, et seroit revenue des dissipations de la jeunesse : qu'à l'égard de son bien que
j'offrois de lui laisser pendant sa vie, on ne l'entendoit pas mal, de prétendre lui faire grâce, en 1 i laissant simplement l'usufruit d'une chose dont il avoit lu propriété : que l'un et l'autre lui appartenoient, et qu'il vouloit les conserver jusqu'à sa mort, n'étant nullement d'humeur à se dépouiller avant que de vouloir se coucher : que quand une fois il se seroit privé du droit de disposer de son bien à sa fantaisie, sa fille et son gendre croiroicnt que cet usufruit seroit un vol qu'il leur feroit le reste de ses jours : qu'il n'éloit pas assez bon pour se laisser mourir pour leur faire plaisir, et qu'il ne vouloit pas les exposer à offenser Dieu en souhaitant sa mort : que le monde n'étoit rempli que de vieillards qui s'étoient rendus malheureux euxmêmes par la sotte bonté qu'ils avoient eue pour leurs enfants, qui au grand scandale de la piété et de la religion, ne les regardoient plus et les méprisoient, après en avoir tout tiré; qu'il ne vouloit pas leur ressembler : qu'il vouloit que sa fille dépendit toujours de lui, sans se mettre au hasard de dépendre d'elle, ni de son gendre ; qu'il savoit fort bien que pour amener un père au but, les enfants faisoient les plus belles promesses du monde; mais que la signatuie faisoil tout oublier. Que pour lui il répondoit devant Dieu que sa fille ne lui manqueroit jamais de parole de ce côté-là, étant bien résolu de n'en point courir les risques. Que pour l'appui qu'on lui olîroit dans son gendre, il n'en avoit aucun besoin, ses affaires ne demandant ni protecteur, ni solliciteur; qu'elles éloienl claires et nettes, et qu'elles ne craignoient ni saisies ni procès, parce qu'il ne de voit pas un sol à qui que ce fût. Que pour sa personne il ne lui falloit qu'un valet et sa cuisinière, et une garde dans ses maladies, et pour s'appuyer, sa canne
ou le bâton dont on faisoit son lit. (}i\'h l'égard de la cdn-* science il n'étoit pas trop bon casulste; mois que comme elle ne répugnoit pas au sens commun, il ne comprenoit pas que son salut dépendît du mariage de sa fille. Qu'il sembloit qu'on voulût lui faire appréhender quelque libertinage de sa part, et l'en rendre responsable devant Dieu, faute de l'avoir mariée. Qu'à cela il n'avoit qu'un mot à répondre. Qu'il avouoit que les pères et mëres êtoient coupables de la mauvaise conduite de leurs enfants, lorsqu'ils forçoient leur inclination, soit pour le maHage, soit pour le couvent Qu'il se tefioit pour justifié de ce côté-là, son inclination n'étoit pas de la marier de sa vie, et qu'après sa mort, elle choisirait elle-même. Qu'il n'avoit point envie non plus de la mettre dans Un couvent, puisqu'il l'en avoit retirée , et qu'elle lui êloit utile dails le monde. Qu'il ne l'empêcheroit point non plus d'y aller, si elle vouloit, ce qu'il ne craignoit pas, puisqu'elle avoit tant d'envie d'être mariée. Que les pères et mères étoiertt encore coupables, lorsque leurs enfants, pour avoir les choses nécessaires, éloient obligés par leur lésine de recourir à la bourse d'autrui. Qu'il n'en étoit pas ainsi à son égard, sa fille ayant avec lui, non-seulement le nécessaire, mais encore tout le superflu qu'elle pouvoit souhaiter, tdftt pour ses habits que son divertissement. Qu'il ne lui avoit jamais rien refusé ; et qu'au contraire il avoit toujours été le premier à prévenir ses besoins, en lui garnissant sa bourse, sans attendre qu'elle lui demandât rien (ce qui étoit vrai, car il en agissoit fort bien de ce côté-là); et qu'en un mot elle faisoit la dépense sans rendre compte. Que ce ne seroit donc pas la nécessité qui la porterait au mal, mais le seul . plaisir des sens. Qu'à cela, il savoit un remède infaillible,
qui ètoit de ne La point quitter de vue, ou d'ordonner à sa femme de chambre, qui étoit une espace de gouvernante, de rester toujours avec elle, de la mener toujours à la messe avec elle, et de la faire rester tout le jour dans sa chambre, sans la laisser sortir qu'avec des gens qui en répondroient, et qu'il empôcheroit fort bien toutes sortes de dévotions et de pèlerinages hors de sa porte. Qu'à l'égard des lettres et des billets doux , il les laisseroit volontiers courir, parce qu'il savoit fort bien que ce n'étoit pas là ce qui multiplioit l'espèce. Qu'il n'empôcheroit pas même que nous ne nous vissions; mais qu'il feroit en sorte que ce ne seroit point en particulier; et que si malgré tout, il en étoit la dupe, elle la seroit plus que lui devant Dieu et devant les hommes : devarft Dieu, puisqu'il ne seroit point damné pour les péchés d'autrui ; et devant Jss hommes, en la laissant à sa discrétion propre, sans prendre en elle plus d'intérêt qu'à la plus indifférente des créatures. Qu'il croyoit pourtant qu'elle étoit sage et trop bien élevée pour faire une sottise; mais que si elle en faîsoit, elle en pâti* roit toute seule. Qu'outre qu'elle n'auroit rien de lui, il en useroit à son égard comme madame de l'Epine en avoit usé à l'égard de sa fille, que cet exemple étoit tout récent* Quelle étoit cette dame de l'Epine, interrompit des Frans? C'est, reprit des Ronais, une femme, dont la fille contracta à son insu un mariage qui n'étoit pas tout-à-fait dans l'ordre : elle vint pour accoucher chez sa mère, qui la sacrifia à M. des Prez, père de son amant; et la pauvre fille fut conduite à l'Hôtel-Dieu, où elle mourut le môme jour. Je m'en souviens, reprit des Frans, j'en ai entendu conter l'histoire par un Parisien à Lisbonne. Il n'en savoil peut-être que le bruit commun, reprit des Ronais : Dupuis
la sait d'original, il faudra l'engager à la dire; elle est belle et curieuse. Nous verrons cela, reprit des Frans, je suis fâché de vous avoir interrompu; poursuivez, je vous supplie, la longue réjonse de M. Dupuis, elle me paroît bien dure, mais pourtant pleine de bon sens. Sa réponse finit là, reprit des Ronais, mais non pas sa conversation avec son confesseur. Il entendit quelque bruit, et ne doutant pas que sa fille et moi ne fussions aux écoules, comme en effet nous y étions, fort enibarassés de notre figure, il invectiva d'une manière étrange, et qui mortifia tellement voire commère, qu'elle ne put s'empêcher de pleurer; c'est ce qui nous fit retirer, après avoir entendu le beau sermon qu'il lui faisoil, sans faire semblant de parler à elle.
Car, monsieur, disoit-il à ce confesseur, ne faut-il pas que je sois malheureux? J'ai fatigué et travaillé toute ma vis plus qu'on ne peut croire: jam is rien ne m'a réussi. J'ai perdu presque tout mon bit n par de s coups de fortune, dont je ne me plains pas, parce qu'il n'y a point eu de ma faute, et que c'est Dieu qui l'a voulu: je n'ai plus qu'un moment à vivre ; goûteux et paralytique, l'on veut me dépouiller du reste d'une fortune fort ample; et qui encore? une fille qui me doit tout, et à qui ma seule bonté y donne droit après ma mort. On veut m'obhger de quitter un bien dont je ne puis me passer, et de le donnera un homme, qui peut-être ne m'en aura jamais d'obligation : car enfin ma fille n'est pas faite tout exprès pour trouver un mari d'autre matière que les autres, et qui suive une régie particulière. Je juge de lui par moimôme; j'aurois juré, lorsque je faisois l'amour à sa mère, que je l'aurois aimée éternellement. Elle fut assez
sotte pour le croire, et pour me laisser faire tout ce que je voulus : il est pouriant vrai que je n'eus avec elle que trois ou quatre nuits de plaisir, que nous passâmes à la dérobée; et qu'après cela, ce ne fut plus le^cœur qui me ramena auprès d'elle, ce fut simplement le corps. Il est encore vrai que si elle n'avoit point été grosse, ou que je n'eusse point été assez malade pour ne plus espérer en revenir, je ne Taurois jamais épousée, malgré les serments que j'avois faits et la promesse qu'elle avoit de moi ; tant il est vrai que les faveurs prématurées dégoûtent un honnête homme. Je ne l'épousai qu'à cause de l'enfant qu'elle portoil; encore fut-ce par un cas de conscience qu'on me fit, et que je disputai le plus qu'il me fut possible, contre un père jésuite qui me confessa, et qui m'y obligea. Je ne Taimois plus, la jouissance avoit tué l'amour. Je m'étonne encore, toutes les fois que j'y pense, comment on put me faire venir jusques-là ; mais on me disoit à tout moment que j'allois mourir; et à force de l'entendre dire, je le crus, la peur de la mort m'avoit démonté. Quand on est dans cet état-là, les choses paroissent dans un autre point de vue qu'en santé. Ma femme étoit sage, à ce q Von disoit, je le croyois ain&i, et on atlachoit mon salut éternel à sa main. Je la pris, non pour l'amour d'elle, mais pour légitimer son fruit et me mettre en paradis. Je n'y ai point été pourtant, puisque je suis encore sur terre; niais du moins je n'ai point été en enfer, puisque je suis resté dix-huit ans avec elle en purgatoire, où j'ai fait pénitence de n'être pas mort. Elle s'est enfin laissé mourir, et franchement elle m'a fait plaisir; et il est si vrai que je ne l'aimois plus lorsque je l'ai épousée, qu'une heure après h bénédiction, je fis mon testament, par lequel je ne lui
laissois que très-peu de chose pour vivre, et lui dtois le maniement du bien que je laissois à son enfant. Ce testament n'a pas eri lieu, puisqu'elle est morte avant moi. J'ai vécu avec elle avec assez de tranquillité, parce qu'il y falloit vivre : mais sans la considération de ma fille, que j'ai toujours aimée et que j'aime encore, sa mère auroit assurément mal passé son temps. Je me suis bouché les yeux sur sa conduite, non pas que je ne m'apperçusse fort bien de tout, mais parce que je n'ai jamais aimé l'éclat. Je ne voulois pas publier moi-même des choses qu'il étoit de mon honneur de cacher, et qui auroient rejailli sur sa fille; et outre cela, elle a toujours fort bien sauvé les apparences, qui est le point essentiel de la conduite d'une femme, le resté n'étant à mon sens qu'une pure bagatelle.
Je vous dis ceci, monsieur, poiisuivit-il, sous le sceau de la confession, et seulement pour vous faire connollre que j'ai toujours été malheureux, soit dans ma jeunesse, par mes fatigues et mes pertes, soit dans mon mariage par ma femme, qui avoit trouvé le secret, à force de me faire enrager, d'être la maltresse de me faire taire, et de faire tout à sa tête, ou enfin sur mes vieux jours par mes maladies, et par une fille qui, m'ayant toutes sortes d'obligations, veut me quitter, me réduire à rien, et peut-être ne plus me regarder que comme son persécuteur. Mais puisqu'elle se détache si facilement de moi, je vais travailler à me détacher d'elle ; et la première fois qu'on me parlera de la marier, et que je saurai que cela viendra d'elle, ou la première sottise qu'elle fera qui viendra à ma connoissance, je l'abandonnerai et me retirerai dans un endroit où je donnerai tout ce qui me reste, et où j'aurai
le bonheur de mourir avec tranquillité. Je ne sais s'il poursuivit; sa fille qui se retira bien mortifiée de sa curiosité, et de ce que j'avois tout entendu aussi bien qu'elle, m'obligea d'en faire autant.
Nous avions lieu de soupçonner qu'il avoit eu la malice de vouloir nous dégoûter l'un de l'autre; elle de moi par son exemple à lui ; et moi d'elle par celui de sa mère. Cela nous donnoit à tous deux des pensées tellement confuses, que nous n'osions nous regarder. Enfin le confesseur sortit, et nous rapporta ce qu'il avoit dit au sujet du mariage, sans nous parler de la mère, ni de ce qui pouvoit nous chagriner par rapport à l'un ou à l'autre. Il nous dit seulement que nous ne devions point songer à nous marier; que c'étojt de la peine et du temps perdu. Qu'il ïie nous conseilloit pas de lui en parler davantage. Qu'il étoit inébranlable dans sa résolution; et que si nous nous obstinions à vouloir l'en faire changer, nous nous nuirions à nous-mêmes, et que, pour lui, il ne lui en parleroit jamais, vécût-il cent ans. Dieu m'en préserve, repris-je. Je ne sais de quel air je dis cela; mais le confesseur et mademoiselle Dupuis s'en mirent à rire.
Après que cet ecclésiastique fut sorti, elle monta dans la chambre de son père, qui la faisoit appeler. Elle n*e dit de venir la voir dès le soir môme, et que nous passerions la soirée sur sa porte, si nous ne pouvions pas nous aller promener. Je le lui promis; pour elle, elle alla trouver son père. Le monde n'est pas prêt de finir, lui dit-il, si-tôt qu'il la vit, comme elle me le dit le soir même : vous pensez donc, poursuivit-il, qu'un prêtre vousferoit gagner votre procès comme à votre mère? Non, non, détrompezvous, on n'a pas tous les jours des crises de dévotion. Ne
vous mêlez pas de me faire faire des leçons, je suis trop vieux pour en prendre ; je ne vous en fais point, moi. Je vous laisse gouverner à votre fantaisie; mais observezvous si bien que je n'aie point lieu de me plaindre de vous. J'avois résolu de vous empêcher de voir des Ronais, cet amant si poli et si chéri ; mais j'ai changé de pensée, cela feroit trop parler les gens. Votre mère a donné assez de prise aux caquets; je veux vous en sauver. Si vous voulez que je songe à vous, ne m'en faites-point souvenir vous-même. Pour lui et pour vous, gouvernez-vous si sagement que le public et moi soyons contents de votre conduite. Vous me connoissez, vous savez que le ton pédagogue n'est point mon caractère. Je ne vous ai jamais rien dit là-dessus; je crois que vous avez toujours été sage, j'espère que vous la serez toujours. Je ne vous en parlerai jamais, je vous le promets, mais ne me donnez point lieu d'agir; car il ne me faudroit qu'un moment pour vous rendre malheureuse, et pour vous faire pleurer toute votre vie. Après cela il se tut, et lui a tenu parole, car depuis ce lemps-jà il ne lui en a jamais ouvert la bouche. Il fallut donc me résoudre à quitter la partie, ou à filer le parfait amour en fidèle héros de roman, jusqu'à sa mort, qui arriva environ dix-huit mois après.
J'avois tous les sujets du monde de croire qu'on m'aimoit. Toutes les faveurs qui n'éloient point criminelles m'étoient accordées ; tous les jours je la voyois ; nous allions même fort souvent nous promener ensemble ; j'étois bien venu chez Dupuis, qui me faisoit mille amitiés, quoiqu'il se doutât bien, que s'il n'eût tenu qu'à moi, je l'aurois envoyé dan> l'autre inonde.
Je fus obligé d aller en An^oumois, pour quelques af-
faires de famille, où j'avois le principal intérêt. Je crus n'être que six semaines au plus à mon voyage, j'en fus bien davantage. Je la priai avant mon départ de me donner son portrait; après quelques petites façons, elle me le promit, et me demanda le mien. Je le lui promis, et le lui donnai le premier, comme ellej'avoit souhaité. Il étoit simplement dans une botte de vermeil doré avec un miroir dedans à la droite du portrait Elle ne me donna le sien que le jour que je partis; il étoit bien plus galant et bien plus riche que le mien. Il étoit d'émail, parfaitement bien travaillé, d'une miniature fine, et parfaitement ressemblant ; il y avoit un rang de perles autour en dedans ' et un autre autour du miroir. La boite étoit aussi d'émail, et représentoit d'un côté, au dos du portrait, Didon sur un bûcher, le poignard à la main; une mer couverte de vaisseaux dans l'enfoncement, faisant voir la fuite d'Énée, et autour il y avoit ces paroles :