CHAPITRE CINQUIÈME
A quoi se ramène le conflit de la raison et de la foi : deux attitudes.
Malgré le caractère individualiste que nous avons reconnu à la philosophie grecque et le caractère traditionaliste que nous avons reconnu à la doctrine chrétienne, il est important de remarquer que ce n'est cependant pas comme ayant seulement une origine différente qu'elles s'opposent, comme si l'une par exemple résultait d'un effort naturel de l'homme livré à ses propres forces, et comme si on ne faisait que recevoir l'autre d'une révélation qui surviendrait accidentellement dans la vie de l'humanité : car alors on pourrait concevoir que, n'ayant pas le même objet, elles s'ajoutent simplement l'une à l'autre en constituant, non pas seulement deux ordres distincts, mais deux ordres séparés. C'est en elles-mêmes et par leur contenu même qu'elles s'opposent, de telle sorte que si l'une est vraie l'autre est illusoire.
Or pour s'opposer ainsi il faut qu'elles se ren contrent sur le même terrain.
Si donc il faut dire que la doctrine chré* tienne est surnaturelle, ceci n'empêche pas qu'elle se présente comme pleinement humaine : car elle prétend exprimer ce que nous devons indispensablement savoir pour nous connaître et connaître notre destinée. Et c'est pourquoi elle ne supporte pas dogmatiquement qu'on place à côté d'elle ou au-dessous une autre doctrine dont on puisse dire qu'elle serait aussi la Vérité et à laquelle il serait légitime et suffisant de se tenir, sous prétexte qu'on veut se contenter de l'ordre naturel. S'il y a deux ordres distincts, il n'y a donc pas deux ordres séparés. Et quand on pose le problème de la vie et de la destinée, quelle que soit la solution qu'on y donne, c'est dans le même ordre qu'on gravite. Telle est la conclusion générale qui se dégage de l'opposition que nous venons d'établir.
En conséquence, si pour se formuler en ce monde la doctrine chrétienne exige une révélation ou une inspiration, sous quelque forme qu'on les conçoive, cette révélation ou cette
inspiration ne consistent pas à introduire dans l'esprit humain une vérité qui serait extérieure et étrangère à la réalité vivante que nous sommes et dont chacun expérimente à sa façon l'élan infini; mais elle consiste à mettre en lumière ce qui se trouve dans cette réalité même, c'est-à-dire ce que Dieu fait en elle avec elle et ce qu'il lui propose de faire avec lui. Et pour déterminer le rapport dans lequel nous sommes avec Dieu d'après la doctrine chrétienne, c'est là qu'il faut le considérer.
Ce n'est pas la révélation qui établit ce rapport, mais la grâce, c'est-à-dire la vie de Dieu se prolongeant dans la vie de l'humanité pour que la vie de l'humanité puisse se hausser à devenir la vie de Dieu. La révélation ne fait que l'exprimer et qu'en dire les conditions. Lui attribuer un autre objet et une autre portée ce serait dénaturer foncièrement la doctrine chrétienne : car ce serait lui enlever le caractère historique et réaliste qui la distingue pour en faire encore, bien que d'une manière différente, un système d'idées artificiel qui se superposerait à la réalité et à la vie et qui, par conséquent, ne les expliquerait pas.
Malheureusement c'est ce qui arrive à chaque instant. Par une duperie de l'imagination, ou se représente le surnaturel comme une superposition, comme une donnée extérieure qui viendrait du dehors se plaquer sur la nature. Et alors, parce que la doctrine chrétienne se dit surnaturelle et parce quen même temps elle ne supporte pas dogmatiquement qu'on place à côté d'elle ou au-dessous une autre doctrine dont on ferait aussi la vérité, on en conclut que par essence même elle repousse toute philosophie et qu'elle méconnaît la raison en ne lui laissant aucun rôle à jouer. Et on signifie par là qu'elle ne tolère pas qu'on pense personnellement, de telle sorte qu'on ne pourrait y adhérer qu'en abdiquant son autonomie et qu'en renonçant pour ainsi dire à son humanité ^.
Assurément si l'on entend par philosophie
1. Nous ne nons arrêtons pas ici à différencier ce qui serait simplement divin dans notre vie et dans notre destinée de ce qui est spécifiquement surnaturel. Ce n'est pas le lieu. Mais en disant que le surnaturel ne vient pas se plaquer sur la nature nous ne préjugeons rien contre cette distinction ; nous rejetons seulement une manière de la concevoir.
une explication de ce que nous sommes et de ce que nous avons à faire, une théorie de la vie et du monde formant un tout doctrinal complet qui se suffirait à lui-même et qui ne serait pas le christianisme, la doctrine chrétienne repousse la philosophie. Et si l'on entend par raison la faculté que nous aurions de concevoir individuellement une telle explication et de nous y reposer légitimement dans la certitude, elle ne méconnaît pas seulement la raison, elle en fait une prétention foncièrement erronée et une attitude insoutenable.
C'est qu'en effet si le christianisme, comme doctrine, exprime d'une part le rapport dans lequel en vivant nous sommes avec Dieu par ce que Dieu fait en nous, et d'autre part le rapport dans lequel nous devons vouloir être avec lui pour réaliser notre destinée, il est évident qu'aucune autre doctrine ne saurait l'exprimer, et que, s'il y avait en nous une raison qui eût pour fonction de nous faire découvrir autre chose, cette raison ne serait qu'une maîtresse d'erreur. Il ne s'agit pas ici, qu'on le remarque bien, de savoir ce qui aurait pu être ; car ce n'est pas ce qui aurait pu être, ce
ne sont pas les conditions d'existence dans lesquelles Dieu aurait pu nous mettre qui sont pour nous la vérité : c'est d'une part ce qui est, c'est-à-dire les conditions dans lesquelles Dieu nous a mis, et d'autre part ce qui doit être en vertu de ce qui est.
Mais si Ton entend par philosophie la recherche personnelle de la vérité et les résultats auxquels on peut aboutir par cette recherche, de même que si l'on entend par raison la faculté de donner à la connaissance de la vérité un caractère autonome et d'y adhérer du dedans au lieu de la subir, non seulement le christianisme ne repousse pas l'une et ne méconnaît pas lautre, mais il les préconise plus nettement et plus fortement qu'on ne Ta jamais fait.
Il suppose une révélation, une tradition, une autorité, parce que chacun dans sa vie individuelle est solidaire de Dieu même et solidaire de l'humanité passée et de l'humanité présente, et on a beau en appeler à la raison on ne fera pas qu'il en soit autrement. Mais la
révélation, la tradition, l'autorité ne sont que des moyens à notre service. Ces moyens ne mettent pas la vérité en nous malgré nous. Et en conséquence, même avec la révélation, la tradition et l'autorité, il n'est pas seulement possible et légitime, il est indispensable de philosopher, c'est-à-dire de réfléchir, de méditer, de penser, chacun selon ses ressources et ses forces, pour comprendre et s'assimiler librement la vérité ^. La vérité de quelque ordre qu'elle soit ne s'obtient qu'à ce prix. Si l'on n'y met pas le prix, à sa place on n'a toujours que des mots. Et le christianisme nous attribue ainsi une autonomie si complète, si profonde et si ample, que la responsabilité que nous portons en nous n'est rien moins que la responsabilité d'une éternité. Qu'on rêve grand pour l'homme tant qu'on voudra, ce qu'on rêvera sera toujours infiniment petit et misérablement mesquin à côté de cette grandeur formidable.
Et si avec le secours de la révélation, de la
1. C'est ce que l'Eglise a toujours maintenu contre toutes les formes de traditionalisme ou de fidéisme qui rejetaient, comme abusif, l'usage de la raison dans l'apologétique et la théologie.
tradition, de l'autorité il est nécessaire de penser personnellement pour connaître efficacement la vérité et pour en vivre, quand ce secours manque d'une manière ou d'une autre, il ne s'ensuit pas du tout que la pensée personnelle qui s'exerce en dehors est vouée à l'impuissance et à l'erreur.
Celui qui cherche dans la sincérité de son cœur ne perd jamais ni son temps ni sa peine. Et bien plus, si rien ne peut suppléer à cette recherche, cette recherche peut, au moins pratiquement, suppléer au reste : non pas sans doute en ce sens que par elle toute seule on soit en mesure de retrouver la doctrine dans ses détails concrets et d'arriver ainsi à la pleine lumière ; mais en ce sens qu'on entre dans la voie qui y mène et quon peut découvrir assez de vérité pour n'être plus dans les ténèbres, et pour fournir un point d'application à l'invisible efficacité de l'action
rédemptrice.
Voilà comment du point de vue chrétien la philosophie, bien loin d'être considérée comme mauvaise ou stérile, prend une importance
capitale et joue un rôle essentiel. Evidemment néanmoins, elle ne va pas à instituer une doctrine séparée, complète en elle-même et à laquelle de parti pris il serait légitime de se tenir. Dans ce qu'on sait par elle doit subsister le besoin de savoir plus. Et c'est parle sentiment de cette insuffisance, par l'attente consentie et entretenue d'un accroissement, qu'elle peut devenir comme une anticipation de la vérité et que l'âme de la vérité peut s'introduire jusque dans ses illusions mêmes ^.
C'est ce qui nous a fait dire que la philosophie grecque, même sous la forme idéaliste de son dogmatisme abstrait, a pu être, pour tels
1. Une habitude s'est introduite de faire des manuels de philosophie orthodoxe où toutes les questions de métaphysique, de morale, de sociologie sont présentées comme complètement résolues en dehors du christianisme. On admet ainsi pratiquement qu'il existe une philosophie séparée qui se suffit à elle-même et avec laquelle la vie et la pensée peuvent s'organiser et trouver l'équilibre. Cette philosophie est du reste toute pleine de notions chrétiennes. Mais de cette façon de procéder il résulte que le christianisme est rejeté dans un plan extra-réel et qu'on est amené à le considérer comme une chose qui se surajoute abstraitement et dont l'humanité, tout en restant ce qu'elle est d'autre part, pourrait se passer. On voit l'inconvénient. Et de plus' il y a incohérence, puisque ensuite, quand la question se pose de savoir si une philosophie séparée qui se suffirait à elle-même peut être instituée, on répond nettement et avec raison par la négative.
OU tels de ceux qui l'ont px'ofessée, le succédané de quelque chose de meilleur qu'elle, parce qu'avant d'être la doctrine que nous trouvons maintenant dans les livres, elle fut pour eux un effort et une vie que dirigeait une intention et dont il appartient à Dieu, qui seul sonde les reins et les cœurs, de connaître la valeur exacte. Et il en faut dire autant de toute philosophie.
Mais du moment qu'on a la prétention avouée de s'en contenter et de s'y arrêter, c'est tout différent : car alors on se renferme en soimême comme si on se suffisait; et on n'en a pas le droit puisqu'on ne se suffit pas, puisque, solidaire de Dieu et des autres pour être et pour vivre, on est aussi solidaire de Dieu et des autres pour savoir ce qu'on est et ce qu'on doit faire en vivant.
Lorsqu'en pensant on veut rester délibérément séparé, comme si l'on avait délié son être et son sort de la réalité dans laquelle on est plongé, on ne peut donc toujours aboutir qu'à élaborer une doctrine abstraite, plus ou moins semblable à celle des Grecs et par laquelle en définitive on se dérobe au problème de la vie
plutôt que de le résoudre. Et il est à remarquer que c'est précisément là ce qu'on fait quand, sous prétexte de philosophie, on se targue de ne faire appel qu'à la raison. Ce qu'on entend par là c'est bien en effet que pour penser on ne relève que de soi dans &on individualité du moment : on se pose comme un centre de perspective définitif, immuable et dominateur auquel tout se ramène et qui ne se ramène à rien. Et soit qu'on nie, soit qu'on affirme, on dogmatise ainsi à outrance de son propre point de vue.
Mais cette manière de faire appel à la raison n'est rien de plus au fond qu'une attitude qu'on prend et dont on se refuse à discuter le sens et la valeur. Et si l'on voulait bien s'en apercevoir on mettrait un peu plus de discrétion et de modestie à revendiquer pour soi la raison et à accuser les autres de la méconnaître.
En tout cas c'est là une accusation avec laquelle il serait temps d'en finir. Personne n'a le privilège d'avoir la Raison à son service : on
RÉAI.ISME CHRÉTIEN — 8
114 RÉALISIVIE CHRÉTIEN ET IDEALISME GREC
n'a toujours que sa raison ; et chacun dans sa raison met ce qu'il est et ce qu'il veut être ^ Il n'est pas légitime de concevoir la philosophie séparée de la religion, mais il n'est pas légitime non plus de concevoir la religion séparée de la philosophie, parce que pour être divine la religion n'en est pas moins humaine.
Et ce qui se dégage de là enfin c'est que l'opposition de la raison et de la foi, au lieu d'être, comme on se l'imagine, l'opposition de deux doctrines d'origine différente, dontl'une présumerait la liberté de l'esprit et l'autre son asservissement, se ramène tout simplement en dernière analyse à une opposition entre deux attitudes entre lesquelles en vivant et en pensant chacun au fond de lui-même choisit librement : d'une part l'attitude de ceux qui, s'érigeant, en absolu, entendent que tout relève d'eux sans qu'ils relèvent de rien, et qui, fixés dans ce qu'ils sont, font de leurs propres idées la mesure de tout le reste ; d'autre part l'attitude de
1. Ceci n'empêche pas que dans la raison de chacun il y a les exigences de la réalité tout entière qui, quoi qu'il fasse, lui reste toujours présente. C'est ce que nous avons expliqué ailleurs. Cf. Essais de philosophie religieuse: le dogmatisme moral.
ceux qui, reconnaissant leur dépendance et leur relativité, travaillent à s'ouvrir et à sortir d'eux-mêmes pour chercher plus haut le centre de leur vie et de leur pensée. On pourrait dire que l'une est la foi en soi-même et l'autre la foi en Dieu.
Et la question est de savoir laquelle de ces deux attitudes est la bonne et la vraie. Question fondamentale et qui prime toutes les autres : car en un sens toutes les autres y aboutissent, puisqu'il s'agit toujours pour nous de savoir quelle attitude nous prendrons ; et en un autre sens toutes les autres aussi en dépendent, puisque, dans les solutions que nous leur donnons, il y a déjà l'attitude que nous avons prise.
On n'évitera toutes les confusions dans lesquelles on s'embarrasse et toutes les méprises par lesquelles on se dupe que du jour oii l'on consentira franchement à porter sur ce terrain la discussion du problème religieux. Autrement on discute à l'aventure : car pour discuter on substitue un problème artificiel au problème réel que la réalité et la vie, avec tout ce qui se trouve en elles, posent d'elles-mêmes ; et
néanmoins, sans en avoir l'air, c'est toujours le problème réel qu'on agite derrière l'autre et que, bien ou mal, on résout pour son compte.