CHAPITRE SIXIÈME
Le rôle de l'histoira dans la croyance religieuse : son insuffisance.
Si le problème religieux est un problème réel, un problème dans lequel nous sommes engagés par la vie même, il importe souverainement toutefois de comprendre que sa réalité est intérieure et vitale et que, considéré du point de vue du sujet, il se ramène essentiellement à savoir quelle est l'attitude que librement et moralement nous avons à prendre en vivant. Mais il arrive qu'à cause même du caractère historique et concret de la doctrine chrétienne — caractère que nous nous sommes efforcé de mettre en relief — on s'illusionne sur ce point et qu'on déplace le problème. Pour ajouter une dernière précision à ce qui précède, où nous avons montré le rapport des faits avec les dogmes dans le christianisme, il est donc encore nécessaire d'indiquer quel est le rapport des sciences historiques, considérées comme
connaissance méthodique du passé, avec la croyance religieuse. Et on a oudra bien remarquer que cette question du rapport des sciences historiques avec la croyance religieuse n'est pas du tout la même que la question du rapport des faits historiques avec les dogmes. Dans un cas il s'agit de savoir comment la foi se produit en nous et si les sciences historiques comme telles sont cause déterminantes ; tandis que dans l'autre cas il s'agit de savoir quel est l'objet de la foi. Trop souvent on embrouille ces deux questions l'une dans l'autre, et de là viennent toutes sortes de malentendus.
On aime à dire que le christianisme est positif ; et on a raison. Mais il faut s'entendre. Or il arrive qu'en parlant ainsi on signifie simplement et sans préciser que le christianisme est un fait et que comme tous les autres faits il peut être constaté. Seulement, comme c'est un fait passé, pour le constater il faut avoir recours aux méthodes de l'histoire. Et on trouve tout naturel d'assimiler la vérité du christianisme à une vérité historique.
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Sous des formes différentes et d'une façon plus ou moins confuse cette manière de voir circule à travers bien des livres et bien des articles. « Je vous remercie, ô mon Dieu, disait le chancelier d'Aguesseau, de m'avoir mis à même de prouver la divinité de ma religion comme l'existence d'Alexandre et de César. » Et c'est la même pensée qu'expriment certains apologistes quand ils écrivent des phrases comme celle-ci : « Une fois la réalité historique de Jésus-Christ dûment établie, sa qualité divine suit nécessairement. »
Nous en demandons bien pardon au chancelier d'Aguesseau et à ceux qui parlent comme lui, mais nous croyons devoir leur répondre qu'on ne saurait mettre plus d'ingénuité à confondre des choses qui ne sont pas du tout de même ordre. S'il en était ainsi, outre que pour reconnaître Jésus-Christ comme Dieu il devrait suffire d'être historien, il faudrait en tout cas être historien. Et ce serait à la fois trop commode et trop difficile : trop commode, puisque ceci ne supposerait au préalable aucune préoccupation métaphysique ou religieuse ni aucune préparation morale ; trop difficile aussi,
puisqu'on serait obligé de se livrer à des recherches pour lesquelles une initiation spéciale est nécessaire, et qu'il faudrait en quelque sorte avoir passé par l'École des Chartes ou celle des Hautes Études. On ne se résignera sans doute pas à accepter ces conséquences. Mais alors on doit entreprendre de re viser sa manière de voir.
On peut en effet historiquement savoir que Jésus-Christ a existé et savoir les événements de sa vie, comme on sait qu'ont existé Alexandre et César. Mais entre savoir historiquement que Jésus-Christ a existé et croire en Jésus-Christ ou reconnaître en lui un Dieu, il y a un abîme. Et la preuve, hélas 1 c'est qu'ils sont nombreux à ne pas croire en Jésus-Christ qui ne doutent pas du tout de son existence, de sa réalité historique, comme on dit. Et quand on suppose qu'on passe de l'un à l'autre nécessairement comme par la continuité d'un raisonnement logique, sous prétexte d'établir scientifiquement la foi, on en méconnaît, au moins à ce moment-là, le caractère, le sens et la portée.
Sans doute nous ne croyons en Jésus-Christ
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qu'en croyant qu'il a existé et nous ne pouvons pas croire à lui sans cela. Mais ce n'est pas la certitude, acquise historiquement, du fait de son existence et des événements qui l'ont remplie, qui engendre par elle-même ou qui devient, comme on a l'air de le supposer, la croyance en lui. Et même il faut dire que le souci de vérifier en historien la réalité de son existence et des événements qui l'ont remplie ne vient toujours qu'après coup.
Examinons en effet ce qui se passe chez ceux qui se convertissent en lisant l'Évangile ou en entendant l'enseignement de l'Eglise. Ce qui attire tout d'abord et directement leur attention, c'est ce qu'on peut appeler la vérité du Christ, c'est le Christ considéré en lui-même avec ce qu'il se présente pour être, avec les paroles dévie qu'il a prononcées et qui retentissent dans leur âme, avec le rôle qu'il joue relativement à eux personnellement aussi bien que relativement aux autres. Ce qu'ils voient en lui c'est le sauveur qu'ils attendaient : de telle sorte qu'il leur apparaît non seulement comme
la lumière qui les éclaire actuellement, mais encore comme l'amour qui actuellement vient les chercher dans leur misère et les sauver. Et, si incomplète que soit la vue qu'ils en ont, voilà incontestablement ce qui les touche et ce qui leur fournit primordialement une raison de croire. C'est par là que le Christ vient à eux et qu'ils vont au Christ, et non point par la méthode historique.
Quand les apôtres s'en allèrent à travers le monde pour annoncer la bonne nouvelle, nous ne voyons pas qu'ils se soient préoccupés d'authentiquer historiquement leur témoignage, ni non plus que ceux devant qui ils témoignaient et qui se convertissaient à leur parole, se soient préoccupés d'en vérifier historiquement l'authenticité. A envisager ainsi la question nous devrions dire que les uns et les autres furent assurément de bien mauvais historiens.
Mais du reste il est facile de remarquer que dans l'Évangile aussi bien que dans l'enseignement de l'Église, le Christ ne s'offre pas comme un fait passé de la réalité duquel nous aurions
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à nous assurer, comme un problème historique que nous aurions à résoudre ; mais il s'offre comme une réalité présente qui est pour nous la voie, la vérité et la vie, comme la solution du problème dans lequel en vivant nous sommes engagés. Nous n'arrivons à croire en lui, ou, ce qui est la même chose, nous n'arrivons à le reconnaître comme Dieu, à le confesser du cœur et non seulement des lèvres, qu'en le considérant sous cet aspect.
Croire en lui c'est donc infiniment plus que de savoir historiquement qu'il a existé et ce qu'il a fait, puisque c'est appuyer son être au sien pour y trouver le salut, puisque c'est résoudre par lui le problème de la destinée, et que ce problème-là ce n'est pas historiquement qu'on le résout^ : car on peut faire de l'histoire autant qu'on voudra et suivre aussi rigoureusement qu'on pourra les procédés de la méthode historique, on n'en fera jamais sortir cette vue de foi parce qu'elle est d'un autre ordre. Et ce n'est que par une équivoque vraiment puérile
1. Il serait bon de ne jamais perdre de vue ce caractère de la foi, qui n'est ce qu'elle est que parce qu'elle prend l'être tout entier.
qu'on en vient à dire que la divinité de la religion ou la qualité divine du Christ s'établit comme l'existence d'Alexandre et de César.
L'existence d'Alexandre et de César est simplement objet de certitude historique et par conséquent de constatation empirique, médiate ou immédiate ; tandis que la qualité divine du Christ est objet de foi, ce qui est tout difîérent. Et cette expression ne signifie pas que celui qui admet la divinité du Christ l'admet aveuglément, sans motif, sans raison. Mais elle signifie qu'en dernière analyse il l'admet pour une raison vitale et intérieure, et non sur une constatation empirique : il croit en Jésus-Christ, parce que Jésus-Christ, ainsi que nous le disions tout à l'heure, s'offre à lui comme la solution du problème de sa destinée, comme le principe, le moyen et la fin de la vie qu'il doit vivre.
Et il est évident que pour le trouver avec sa qualité divine, pour croire en lui, il ne suffît pas de le rencontrer au dehors en remontant le cours des âges, comme on rencontre Alexandre
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et César. Il faut aller à lui du dedans par grâce et par bonne volonté, par nécessité vitale. Autrement il resterait toujours quelque chose d'extérieur, quelque chose qui a été, mais qui n'est plus.
Là est le point central de hi question, et c'est là qu'il faut toujours la ramener. La religion est essentiellement affaire d'âme. Et ceci ne veut pas dire affaire de sentimentalité vague et d'aspirations mal définies, mais affaire suprême où est engagé notre être même dans sa totalité. C'est ce qu'on oublie quand, sous prétexte de connaître scientifiquement la vérité religieuse, on l'assimile à une vérité historique.
Jésus ayant demandé à ses apôtres : « Mais vous, qui dites-vous que je suis .^ » Pierre lui répondit: « Vous êtes le Christ, fds du Dieu vivant. » Et Jésus ajouta : u Tu es heureux, Simon, fils de Jona, car ce n'est pas la chair et le sang qui te l'ont révélé, mais mon Père qui est dans les cieux. Beaias es, Simon Bar Jona : quia caro et sanguis non revelavit tibi, sed Pater meus qui incœlis est. )) Parla chair et le sang Pierre voyait la chair et le sang de Jésus, sa réalité humaine. C'était plus qu'une certitude historique de son
existence et de ses actions, puisque c'en était la constatation directe. Mais néanmoins cette constatation est déclarée insuffisante pour reconnaître ce qu'il est. A cet égard le texte que nous venons de citer est très explicite en même temps que très suggestif.
11 ne suit pas de là que nous n'avons pas à nous inquiéter de l'existence réelle du Christ. Ce n'est point, il est vrai, par cette existence considérée matériellement et retrouvée par la méthode historique qu'il a prise sur nous. Et cela résulte clairement de ce que nous Amenons de dire. Mais néanmoins notre foi en lui ne peut pas se séparer de son existence réelle, parce que sans cette existence réelle elle resterait suspendue en l'air, sans principe et sans objet, et qu'elle s évanouirait comme un songe.
Le propre de la foi c'est de ne pas se suffire à elle-même. Croire, en effet, c'est se confier, c'est s'en remettre à un autre que soi. Et quand, pour spiritualiser la religion, on imagine une foi qui s'engendre elle-même et qui se crée son objet, c'est une foi qui ne peut prendre con-
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science de ce quelle est qu'en se détruisant. C'est à quoi ont abouti et aboutiront toujours toutes les prétendues sublimations du christianisme.
Seulement il faut bien dire aussi que ce qui est vraiment en question ce n'est jamais la réalité historique de l'existence du Christ. Comment en effet en douterions-nous .^ Par ses paroles et par ses actes, par ce qui est sorti de lui, par son œuvre qui remplit l'histoire, n'est-il pas encore là sous nos yeux comme il était sous les yeux de ceux qui nous ont précédés P Essayer d'en faire un mythe comme Jupiter ou Odin, ce ne peut être qu'une mauvaise plaisanterie que nous avons le devoir de négliger.
Ce qui est en question ce n'est pas de savoir s'il a été, mais ce qu'il a été. Ce n'est pas sur sa réalité apparente qu'on discute, mais sur sa réalité substantielle, sur sa qualité. L'opposition qui se produit à son sujet ne consiste pas en ce que les uns affirment qu'il a existé et en ce que les autres le nient ; mais elle consiste en ce que les uns nient qu'il soit pour nous la Vérité, et en ce que les autres l'affirment.
Du reste, si nous consultons le passé, il apparaît avec évidence que c'est directement sur ce point que portent les témoignages des documents qu'il nous a légués. C'est ce qui nous a fait dire que l'Évangile est tout autre chose qu'un récit et une chronique. L'Évangile ne raconte qu'en interprétant et pour interpréter. Il est une doctrine qui exprime ce que le Christ était pour les apôtres. Et tous les témoignages qui ont suivi sont également des doctrines, aussi bien ceux des hérétiques que ceux des orthodoxes, comme sont des doctrines toutes les Vies de Jésus écrites de notre temps, puisqu'en tout cela se trouve toujours une interprétation qui est pour ou contre lui, pour ou contre sa divinité.
Ce n'est donc pas seulement méconnaître le sens et la portée du problème religieux que de le rabaisser à une question de fait et de constatation empirique, c'est encore rapetisser l'histoire, puisque l'histoire au sujet du Christ nous fournit, non pas simplement une attestation de son existence, de ses paroles et de ses actes
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considérés comme des faits, mais encore et surtout ce qu'on a cru et ce qu'on a pensé de lui, puisque, depuis les apôtres jusqu'à nous, c'est toujours sur la vérité du Christ que porte directement le témoignage de l'histoire. Et même, à vrai dire, l'histoire n'atteste sa réalité qu'en portant et pour porter un témoignage sur sa vérité. Autrement il y a longtemps qu'il serait tombé dans l'oubli.
Et ceci nous amène à parler de ceux qui simaginent ou qui au moins paraissent s'imaginer que c'est par l'histoire ainsi comprise, — sous le nom d'exégèse ou de théologie positive, selon les documents qu'elle prend tour à tour pour objet, — et avec la critique à son service, qu'on doit chercher et qu'on peut trouver les motifs qui déterminent à croire. Et il nous faut montrer que c'est encore là une illusion.
On apporte sa foi dans des études, où sans doute elle se confirme et s'éclaire, et par suite du goût qu'on y prend et du profit qu'on en tire on veut que ce soient ces études-là qui la
REALISME CHRETIEN
produisent et qui la fondent ^ Il pourrait sembler que le mal n'est pas grand. Et s'il se bornait là il ne serait pas grand en effet. Mais on court ainsi le risque de prendre la religion et la foi, et de les faire prendre aux autres, pour ce qu'elles ne sont pas, de laisser croire et de croire soi-même qu'elles sont affaire d'érudition, tandis que, comme nous l'avons dit et ne saurions trop le redire, elles sont essentiellement affaire d'âme -.
1. Mais ceci n'empêche pas qu'on est singulièrement embarrassé quand la question se pose de savoir comment on peut être tout enseiuble critique et croyant. On n'ose pas dire que, comme critique, on peut faire simplement abstraction de sa foi. Et en même temps néaamoius on se donne autant que possible l'air de tirer sa foi de la critique; et on se vanterait volontiers de ne croire que scientifiquement. Il y a là une incohérence sur laquelle il serait bon de réfléchir et qu'on devrait se préoccuper d'éliminer,
2. Nous signalerons à cette occasion, comme tout à fait caractéristique, r^6'sai sur i2ic/iar*(i Simon de M, l'abbé Margivâl. Le livre du reste est fort intéressant par bien des côtés et l'auteur ne manque assurément ni de science ni de talent. Mais à l'entendre parler on dirait que personne avant Richard Simon n'avait rien compris au christianisme. Et il en arrive à peu près à cette conclasion que la question religieuse est d'abord et avant tout une queslioa de grammaire et de philologie, parce qu'il s'agit essentiellement, pour la résoudre, d'expliquer des textes. C'est logique du moment qu'on admet que c'est par l'étude méthodique des documents qu'on accède à la vérité religieuse.
Il est vrai qu'alors on devrait se demander comment y
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On n'entre pas plus dans la religion qu'on n'en sort par ce qu'on appelle prétentieusement la voie royale de la science, quand on ne donne pour objet à la science, comme on le fait ici, que quelque chose d'extérieur à soi. Les uns assurément peuvent avoir plus de lumière que les autres, savoir plus que les autres et par suite avoir plus de responsabilité ; mais en définitive chacun, à travers des péripéties
accédaient ceux qui n'avaient pas encore de documents à étudier ni de textes à expliquer; à moins qu'on ne dise qu'il n'y avait pas pour eux de vérité religieuse à chercher, de même que pour Adam, selon la remarque ironique de je ne sais plus qui, il n'y avait pas de chronologie à établir.
Il est sans doute fort important — et certes nous savons gré à la critique des résultats qu'elle a obtenus sur ce point — de connaître comment le Pentateuque ou les Évangiles ont été composés, quels en sont les auteurs, quelles en sont les sources, etc. ; et dans sa lutte contre Richard Simon, le dogmatisme rigide de Bossuet, appuyé sur un traditionalisme de convention, ne saurait nous satisfaire. Mais il y a quelque chose néanmoins de bien plus important encore, puisque ce quelque chose même est l'unique nécessaire sans quoi tout le reste n'est rien : c'est de trouver dans le christianisme la vérité vitale qu'il est pour nous. Et cette vérité-làj bien que sans doute ils n'en aient pas vu toute la richesse, toute la souplesse et toute l'ampleur, — ce qu'en ce monde il ù'appariientà personne de voir, — Bossuet et avant lui les autres, les saiats et les docteurs de l'Église, l'ont merveilleusement et profondément vécue et pensée chacun à leur façon. Et ne pas le reconnaître ce serait, sous prétexte de progrès, tomber dans une étroitesse infiniment pire que toutes les êtroi^ tesses dû passé;
diverses et des circonstances singulières, entre par la même voie, par cette voie de la vérité du Christ qui éclaire tout homme venant en ce monde.
Or ici encore nous devons faire remarquer que si, pour adhérer légitimement à cette vérité du Christ, il fallait passer par l'examen critique des témoignages que l'histoire nous fournit, ce serait une difficulté insurmontable pour l'immense majorité des hommes, sinon pour tous. Qui donc en effet serait jamais en état de croire, si, pour croire, il était nécessaire d'avoir préalablement contrôlé, en philologue l'authenticité, la valeur, le sens exact des documents ? Et si quelques-uns en pouvaient venir à bout, les autres devraient-ils donc simplement s'en rapporter à eux et, pour avoir foi au Christ, avoir foi d'abord en une sorte d'académie de mandarins ?
Mais il y a plus à dire. Supposons que nous en venions à bout et que, depuis les origines jusqu'à nos jours, nous mettions en pleine lumière ce qu'on a cru et ce qu'on a pensé du
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Christ et de son œuvre. Nous n'aurions toujours de cette façon que ce qu'on a cru et ce qu'on a pensé. Et on ne fait peut-être pas assez attention que les témoignages que nous fournit l'histoire, tant que nous ne les considérons qu'en historiens et du dehors, sont purement contradictoires, et par conséquent se détruisent. A côté des disciples qui crurent en la divinité du Christ et en sa mission salutaire, nous trouvons le reste des Juifs qui n'y crut pas. Et depuis, la même opposition s'est toujours reproduite et continue de se reproduire sous nos yeux. Ceux mêmes qui ont témoigné en sa faveur ne l'ont pas toujours compris de la même façon. Saint Paul se heurte aux judaïsants. On sait les conflits des hérétiques et des orthodoxes. Et parmi ceux mêmes qui sont regardés comme orthodoxes il existe des désaccords profonds. Duns Scot se dresse contre saint Thomas. Ecce positiis est hic... in signiim cai contradicetiir .
Si la connaissance historique de la réalité du Christ n'est pas la même chose que la
croyance en lui et n'engendre pas par ellemême cette croyance, la connaissance historique de ce qu'on a cru et pensé de lui ne détermine donc pas davantage — et encore moins si c'est possible — ce que nous en devons croire et ce que nous en devons penser. On peut la concevoir aussi parfaite qu'on a oudra, on n'aboutira toujours par là qu'à une science et non aune religion, à une certitude humaine et non à une foi.
Par l'histoire on assiste à ce qui s'est fait et à ce qui s'est passé, et aussi à ce qu'on a cru et à ce qu'on a pensé au sujet de ce qui s'est fait et de ce qui s'est passé. Mais évidemment ce qu'on obtient ainsi ce n'est jamais rien de plus qu'une phénoménologie assez déconcertante par les oppositions qui y régnent, si déconcertante même que nous voyons toujours les sceptiques de tout ordre s'en référer à elle pour justifier leur scepticisme. Est-ce à dire que, ne produisant pas la foi, elle produit le doute ? Pas le moins du monde ; ni l'un ni l'autre par elle-même. Et ceux qui prétendent qu'elle leur impose leur doute s'illusionnent tout autant et de la même façon que ceux qui
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prétendent qu'elle leur impose leur foi. Sous ce rapport elle ne produit que ce qu'on lui fait produire.
11 est incontestable que l'histoire nous apporte sur la vérité du Christ le long et ininterrompu témoignage de ceux qui ont cru en lui, qui ont résolu par lui le problème de la destinée ; et ceux-là ont mis leur foi en doctrine plus ou moins systématisée pour la vivre aussi intégralement que possible et pour la communiquer aux autres. Mais il est incontestable également qu'elle nous apporte le témoignage non moins long et non moins ininterrompu de ceux qui n'ont pas cru en lui et qui sans lui ont cherché à organiser leur vie.
Toutefois, pour rencontrer ce double témoignage, nous n'avons pas besoin de remonter le cours des âges. Nous le rencontrons autour de nous ; il y fait assez de bruit. Et bien plus, nous le rencontrons en nous par la double sollicitation à laquelle il correspond. La vérité du Christ — s'il y a une vérité du Christ, une vérité qui demeure et non un fait qui passe
— n'est donc pas seulement au premier bout de l'histoire, à celui qui est loin de nous ; mais elle est aussi au dernier bout, à celui qui nous touche. Et pratiquement, n'en déplaise aux historiens qui veulent tout faire dépendre de l'histoire et de la critique, elle ne commence pas pour nous par être là-bas, elle commence par être ici, ici où nous sommes. Et c'est d'abord en tant qu'elle est ici où nous sommes que nous avons à nous prononcer sur elle et à choisir d'être avec lui ou contre lui.
Que la rencontre dans l'histoire des témoignages sur la vérité du Christ puisse être utilisée ou même doive l'être, et que d'autre part cette rencontre dans l'histoire soit pour quelques-uns dans certains cas l'occasion de se prononcer, c'est là une autre question. De ce que l'histoire ne nous donne pas, comme on le voudrait, la vérité toute faite, il ne s'ensuit pas que nous puissions légitimement nous en passer pour acquérir la connaissance de la vérité ; c'est ce que nous dirons tout à l'heure.
Mais, soit que nous nous mettions en pré-
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sence des témoignages d'autrefois, soit que nous nous trouvions en présence des témoignages d'aujourd'hui, pour que les raisons qui les ont déterminés nous déterminent à notre tour, il faut qu'elles dcAiennent nos raisons. Croire, en effet, ce n'est pas seulement savoir ce que les apôtres et ceux qui vinrent après ont cru jadis, ni non plus savoir ce que l'Église croit et enseigne à l'heure actuelle. Comme en face de ces témoignages qui confessent la vérité du Christ, il y a des témoignages contradictoires qui la nient, nous sommes dans la nécessité d'opter. Or, quelles que soient les conditions requises pour que nous puissions faire cette option, il est évident que c'est elle qui constitue la foi. Et il est évident aussi qu'elle ne se fait pas historiquement. Et ceci signifie que l'histoire comme telle ne la fait pas en nous pour nous, puisque au contraire l'histoire à elle toute seule ne nous présente que les termes entre lesquels il faut opter et nous tire en sens divergent.
Sous un de ses aspects essentiels l'option qui
constitue la foi nous est donc toujours personnelle. A ce titre elle se fait actuellement pour chacun de nous ; et elle se fait aussi spéculativement. Peut-être serait-il mieux de dire : moralement, pour mieux marquer que ce n'est pas abstraitement. Et nous entendons indiquer par là qu'elle suppose toujours une démarche subjective, que conditionne assurément la grâce, mais où toutes les énergies de notre être entrent en jeu à la fois : cœur, intelligence et volonté. Et en optant pour la vérité du Christ nous n'optons pas pour une chose passée, mais pour une chose présente ; nous n'optons pas non plus pour une chose extérieure, mais pour une chose intérieure et intime.
Adhérer à la vérité du Christ c'est en effet se comprendre par lui pour vivre par lui. C'est s'incorporer à lui sciemment et volontairement, en même temps que s'incorporer à l'Église par qui il vient à nous et par qui nous allons à lui. C'est rattacher notre être à son être et notre vie à sa vie. Et voilà précisément ce qui fait que la foi est salutaire.
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En demandant à l'histoire de nous donner par elle-même la vérité du Christ, on ne commet pas seulement l'erreur qui consiste à s'imaginer que cette vérité se trouve toute faite dans le passé et que nous n'avons qu'à l'y prendre, comme on prend une chose en étendant la main ; on commet encore une autre erreur qui consiste à se représenter la vérité du Christ comme n'étant qu'à l'autre bout de rhistoire, où l'on ne peut l'atteindre qu'historiquement, et comme n'étant pas au bout qui nous touche. On confond ainsi sa vérité avec sa réalité temporelle et transitoire.
Eh ! oui, sans doute, la vérité du Christ esta l'autre bout de l'histoire. Et nous ne songeons pas à le contester : car si elle n'était pas à l'autre bout, et si elle n'était pas aussi entre les deux, elle ne serait nulle part. Mais nous disons qu'elle est également au bout qui nous touche. Et nous pensons même qu'il faut dire qu'elle y est davantage qu'à l'autre bout.
Et en effet, quelles que soient la netteté et la fermeté des témoignages que nous fournissent
les premiers documents, malgré la lumière qui en rayonne, et si sacrés qu'ils soient pour nous dans leur grandiose simplicité, ces témoignages ne sont encore qu'une foi à ses débuts. La vérité du Christ qu'ils confessent y est assurément tout entière ; mais pour y être tout entière, avec sa sublimité, son éclat et sa chaleur, elle n'y est cependant pas exprimée explicitement dans ses détails. Et en outre, en s'y exprimant, elle se revêt de relativités propres au temps, au milieu et à la tournure d'esprit de ceux par qui elle s'exprime.
Partant de là comme d'un germe, l'Église en vivant de la même foi a depuis lors travaillé à en mettre au jour progressivement le contenu : elle l'a fait s'épanouir comme le grain de sénevé qui devient un arbre. Et ceci est résulté à la fois de la piété de ses fidèles, des méditations de ses mystiques, des théories de ses docteurs, des définitions de ses conciles, et aussi des contradictions qui sous mille formes se sont dressées contre elles.
Et en même temps qu'elle édifiait ainsi orga-
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niquement la vérité du Christ, en vertu même des nécessités de la vie, elle en renouvelait l'expression pour la rendre incessamment assimilable. Saint Augustin ne parle plus comme on avait parlé dans l'école d'Alexandrie. Saint Thomas parle autrement que saint Augustin. Le dix-septième siècle avec un Pascal et même un Bossuet fait entendre une autre note et d'autres accents. Et si les paroles se transforment c'est qu'une transformation s'accomplit aussi dans les idées, parce que des questions nouvelles se posent, ou que de vieilles questions se posent autrement qu'elles ne s'étaient posées.
C'est de tout cela qu'est fait pour nous maintenant le témoignage que nous recevons sur la vérité du Christ, témoignage plus complet que celui du passé, plus solide aussi par suite des épreuves qu'il a dû surmonter, et en tout cas mieux adapté à nous et immédiatement à notre portée.
Quoi que nous puissions et quoi que nous devions y ajouter ensuite, il est évident que la vérité du Christ nous vient tout d'abord par ce témoignage-là qui est un témoignage vi-
vant. Et si avec lui et par lui nous ne commencions pas au moins à l'accueillir pour la vivre, nous serions à jamais impuissants à la retrouver dans les témoignages morts du passé.
Avec une insistance triomphante et sûre d'elle-même, on prétend aujourd'hui que l'impartialité nécessaire pour arriver à connaître le passé et à le juger sérieusement exige une sorte de neutralité ou d'indifférence transcendante. On a inventé ainsi une orthodoxie nouvelle, orthodoxie de ce qu'on appelle la science, qui pour être négative ne s'en montre pas moins extrêmement susceptible et ombrageuse. On proclame très haut qu'en dehors de l'Église de la science il n'y a point de salut, et qu'il n'est possible d'entrer dans l'Église de la science qu'en cessant de croire et en s'élevant au-dessus des préoccupations qui ont donné naissance aux manifestations et aux doctrines religieuses.
Eh bien 1 non, cette neutralité ou cette indifférence transcendante, avec le parti pris qu'elle
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comporte, est au contraire un bandeau qu'on se met sur les yeux pour n'y plus rien voir et n'y plus rien comprendre.
S'il ne s'agissait que de constater des faits, d'authentiquer des textes, de découvrir ce qu'on a cru et ce qu'on a pensé à telle ou telle époque, on pourrait en effet regarder tout cela de haut et comme détaché de soi. Mais il s'agit de savoir quel est le sens et quelle est la portée des faits ^relativement à nous et quelle est la valeur de ce qu'on a cru et de ce qu'on a pensé. Et c'est tout différent.
Le passé n'est pas un simple spectacle où nous serions conviés pour amuser notre curiosité ou exercer la sagacité de notre esprit. 11 est historiquement la source d'où nous vient la vie. Et de plus il se présente à nous comme une série d'efforts sans cesse renouvelés pour trouver théoriquement et pratiquement la solution du problème que la vie pose en nous. Mais si, sous prétexte d'impartialité, en étudiant le passé, on ne cherche pas soi-même cette solution, et si, rien qu'en la cherchant, on ne l'ébauche pas au moins par une croyance naissante, -^ car chercher c'est croire au moins
qu'on peut trouver et c'est déjà s'orienter, — on reste comme un étranger en face de ce qui s'est fait et de ce qui s'est dit. On n'a rien de plus, encore une fois, qu'une phénoménologie déconcertante. Il en résulte que tout se vaut. Et la conclusion c'est que rien ne vaut, c'est que rien ne tient, c'est que rien n'est solide. On prétendait n'avoir pas à conclure sur le fond, être au-dessus et être neutre. Mais comme on n'est pas au-dessus on n'est pas neutre : on conclut quand même ; et on conclut contre soimême et contre tout le monde par une négation radicale.
C'est pour avoir pris cette attitude, par exemple, que la critique d'un Renan et de beaucoup d'autres qui l'ont imité, — aussi bien peut-être que celle d'un Voltaire, — si avisée qu'elle paraisse et si munie qu'elle soit d'informations, n'en est pas moins pour l'essentiel foncièrement inintelligente.
Qu'on ne s'étonne pas que nous osions ainsi la qualifier catégoriquement. Ne sait-on pas en effet que pour eux la vie humaine est tour
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à tour un drame ou une comédie selon leur humeur, mais dans tous les cas une agitation qui ne mène à rien et qui n'a pas de sens, puisque le sens en échappe irrémédiablement. C'est comme si le monde était né d'un « accident primitif » pour se terminer par un « accident final )) sans que nous puissions jamais savoir pourquoi.
Ils se donnent l'air de chercher, et ils s'en targuent bruyamment. Mais ils en ont l'air seulement. Ils ne cherchent pas ; ils se promènent comme des gens qui occupent leurs loisirs. Et que chercheraient-ils en effet puisqu'ils prétendent qu'il n'y a rien à trouver ? Et, ne cherchant pas, ils ne trouvent pas. Et c'est en cela qu'ils manquent d'intelligence.
Nous ne voulons pas dire qu'ils manquent d'esprit, ni de science, ni de talent. Et nous ne craindrons même pas d'ajouter que l'œuvre qu'ils ont accomplie et qu'ils continuent d'accomplir, tout en étant une œuvre de dissolution, mauvaise sans doute pour beaucoup, n'en aura pas moins pour conséquence heureuse d'avoir secoué les torpeurs et renouvelé les questions. Et nous avons l'espoir que sur les ruines qu'ils
auront accumulées, la vérité, délivrée de certaines entraves, prendra un nouvel essor. Mais nous disons que leur attitude est fausse.
Ils voudraient se contenter de regarder vivre l'humanité du dehors, comme quelqu'un qui, pour mieux suivre les péripéties d'une bataille, la contemplerait de haut et de loin, sans avoir à prendre parti et dans une tranquille sécurité. Or, la situation n'est pas la même. Bon gré mal gré ils sont eux aussi dans la bataille et ils prennent parti. Et c'est pour essayer de se comporter comme s'ils n'y étaient pas que, par la duperie qui en résulte, ne comprenant rien à ce qu'ils font eux-mêmes en vivant, ils ne comprennent rien non plus à ce que font les autres ; et le passé leur apparaît d'autant plus un chaos qu'ils en connaissent plus exactement les détails.
Les faits et les doctrines, que par l'histoire nous rencontrons dans le passé, n'ont toujours de sens et de valeur pour nous que relativement au problème de la vie et à la solution qu'en vivant actuellement nous nous efforçons
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d'y donner. C'est uniquement en envisageant les faits et les doctrines du point de vue des questions vitales qui se posent en nous que nous pouvons, à travers le chaos des contradictions que nous offre le passé, dégager la vérité qui s'y trouve. Et ceci revient à direque,pour éclairer l'histoire, il faut incessamment projeter en elle une lumière qui ne vient pas d'elle. C'est donc une illusion que de s'imaginer qu'on tire d'elle ce qu'on est obligé de lui fournir pour lui donner un sens.
Si du reste nous examinons comment en fait nous naissons à la foi ou comment la foi naît en nous, nous constaterons sans peine que les choses se passent tout simplement de la manière suivante. Sous l'un ou l'autre de ses multiples aspects, par l'enseignement oral qui se donne autour de nous ou par les livres qui la contiennent, la vérité du Christ se présente à nous. Et par suite des sollicitations intérieures qui d'autre part se produisent en nous, par suite aussi de l'inquiétude au moins sourde et de l'attente au moins secrète qui y régnent, cette vérité devient le rayon d'en haut qui répand sa clarté sur l'énigme de nos misé-
res et de nos ténèbres, la parole de vie éternelle après laquelle nous soupirions.
C'est là le motif universel et fondamental que nous avons de nous attacher au Christ, le motif qui doit animer et féconder tous les autres, parce que c'est le seul motif qui soit libérateur pour nous et le seul motif aussi qui nous fasse adhérer au Christ pour lui-même.
Assurément, tout d'abord la foi qui résulte de là n'est qu'un germe ; ce n'est encore en nous que le grain de sénevé qui doit devenir un arbre et qui pour grandir devra se nourrir de tout. Mais si petit que soit ce germe à son origine, c'est déjà le Christ présent et accepté, et avec le Christ c'est l'Église acceptée également, puisqu'on ne reçoit et qu'on n'accueille la vérité du Christ que par le témoignage vivant de l'Église qui nous l'apporte et la fait circuler en nous.
La démarche dans son principe, pour être considérable, n'en est donc pas moins élémentaire et à la portée de tout le monde. Et il faut bien qu'il en soit ainsi. Pas n'est besoin d'être
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un historien éruclit ni un critique informé pour croire et pour savoir ce qu'on fait en croyant. Ce n'est pas, certes, que la foi ne comporte pas de connaissance ^; mais la connaissance qu'elle comporte relève essentiellement d'une expérience de vie et non d'une étude sur des faits ou des documents. Et si tout peut
1. Nous espérons bien qu'on ne nous fera pas dire cette sottise. Et parce qu'ici nous n'entrons dans aucun détail sur la connaissance que comporte la foi et sur l'expérience de vie dont elle relève, il ne faudrait pas non plus qu'on nous attribuât d'admettre que pour adhérer à la vérité du Christ il suffit de faire une fois pour toutes la démarche que nous avons indiquée. Non, la vérité du Christ est immense. On ne conserve ce qu'on en a qu'en cherchant à en avoir davantage. Nous croyons que des spéculations philosophiques et théologiques, analogues à celles du passé, restent et resteront toujours indispensables pour y participer.
Aujourd'hui comme autrefois nous avons à construire la vie individaelle, la vie sociale, la réalité du monde dans la vérité du Christ. Instaurare omnia in Christo. C'est un des maux de notre temps qu'on s'est trop dérobé et qu'on se dérobe encore trop à ce travail de pensée. Et nous craignoQs, à la manière dont s'expriment certains exégètes et certains historiens, — et ce sont parfois ceux qui se prévalent le plus bruyamment de défendre l'orthodoxie, — qu'ils ne considèrent que l'ère des spéculations est passée, cornue si, avec les enquêtes sur les faits et la critique des documents, ils allaient suffire à tout. Il pourrait s'introduire ainsi une nouvelle manière de méconnaître la raison et la valeur des constructions doctrinales contre laquelle il est bon de se prémunir. Pour ne pas méconnaître la raison il ne faut pas avoir peur de faire oeuvre de raison.
servir à cette connaissance-là, rien n'y peut suppléer ^ .
Peut-être qu'en croyant et pour continuer de croire nous devons finir par devenir plus ou moins historiens et critiques. Mais sûrement nous ne commençons point par là. Il faudrait se boucher les yeux pour ne le point voir.
Et puisqu'en fait et pratiquement la foi se produit en nous de la manière que nous venons d'indiquer, il est évident que l'incroyance se produit de la même manière en sens inverse. C'est que ne pas croire aussi bien que croire porte toujours sur autre chose que sur des constatations de ce qui s'est fait ou de ce qui
1. Il arrive trop souvent, semble-t-il, que l'on confond les moyens par lesquels la vérité du Christ se manifeste extérieurement à nous avec les motifs qui intérieurement nous déterminent à croire. Les moyens par lesquels la vérité du Christ se manifeste extérieurement à nous sont, à des titres divers, la révélation, les miracles, la tradition, l'autorité enseignante de l'Église, Tout cela nous est indispensable pour la connaître explicitement. Mais tout cela aussi est insuffisant pour nous la faire connaître et accepter comme notre vérité. Elle ne devient notre vérité que si nous cherchons et que si nous trouvons en elle, à quelque degré que ce soit, la lumière qui éclaire le mystère de notre vie. Tous les motifs de croire se ramènent à celui-là ; et il se produit en nous par le concours de la grâce, de la bonne volonté et de tout le reste. Toutes les erreurs sur ce point consistent en ce qu'on essaye de se passer de l'un ou de l'autre des éléments que nous venons d'indiquer.