CHAPITRE SEPTIÈME
Le rôle de l'histoire dans la croyance religieuse : sa nécessité.
Les historiens aiment assez à s'opposer aux philosophes et aux théologiens, à ceux qui font des théories, qui élaborent des doctrines. Volontiers ils disent de toutes les doctrines en général qu^elles sont abstraites. Et ceci semble signifier dans leur pensée qu'elles sont toujours bâties en Tair et en dehors de la réalité. Ils se targuent eux aussi, comme Newton, de ne pas faire d'hypothèses. Hypothèses non Jlngo. Néanmoins, comme ils ne se contentent pas d'être de simples chroniqueurs ou de simples grammairiens, ce qui serait fort peu intéressant, nous les voyons finalement aboutir à leur tour à des conclusions doctrinales qui portent sur le fond des choses.
Et ils ne sauraient en effet l'éviter : car les uns et les autres, qui que nous soyons, à travers tout et par le moyen de tout, nous élaborons toujours une doctrine, nous faisons tou-
jours de la métaphysique, puisque à traAeis tout et par le moyen de tout c'est toujours une conception de la vie que nous réalisons et que nous exprimons.
Seulement les historiens et les critiques ont une tendance plus ou moins consciente à présenter leurs conclusions doctrinales comme si c'étaient les choses mêmes, comme si c'étaient les constatations mêmes qu'ils font qui les leur dictaient, sans qu'ils y soient pour rien. Et c'est là une illusion dont il importe de se dégager.
Les constatations, quelles qu'elles soient, ne dictent rien de semblable par elles-mêmes. Il s'y ajoute toujours une interprétation. Et l'interprétation se fait doctrinalement. En conséquence, quand on prétend tirer des conclusions doctrinales de l'histoire et de la critique, c'est que d'une autre façon et sans s'en apercevoir on les introduit d'abord en elles. En ce sens on peut dire que toute histoire et toute critique sont truquées. Et nous n'entendons point par là qu'elles sont inévitablement falsi-
l'histoire : sa nécessité 157
fiées. Ceci néanmoins, on ne le niera pas, arrive assez souvent, et c'est le reproche du reste qu'incessamment les historiens et les critiques s'adressent entre eux. Mais nous entendons qu'une préoccupation les anime et les domine et qu'elles valent par ce que vaut cette préoccupation même.
Ce n'est pas historiquement que se pose le problème religieux, c'est vitalement. Et par conséquent c'est vitalement aussi et non historiquement qu'il se résout. C'est en vivant et non simplement en faisant de l'histoire et de la critique qu'on accueille la vérité du Christ.
Et cependant, nous avons hâte de le dire aussi, étant donné ce que nous sommes et ce qu'est la vérité du Christ, si de parti pris et systématiquement on prétendait pouvoir se passer de l'histoire et de la critique et en négliger les résultats comme chose inutile ou superflue, on commettrait une méprise non moins grave peut-être qu'à vouloir se suffire avec elles.
La religion ne relève d'aucune spécialité scientifique. Elle est au-dessus. Dans son principe essentiel elle n'est subordonnée à rien.
Elle est reine, comme on disait autrefois. Et il est nécessaire qu'il en soit ainsi : car, si elle était subordonnée aux diverses sciences qui, d'une manière ou d'une autre, peuvent ou pourront s'appliquer à son objet, avant que ces résultats fussent définitivement acquis elle naurait point de base pour se constituer. Et en attendant de quoi donc l'humanité vivrait-elle ? Étant une affaire d'âme la religion est une vie, et elle s'adapte à toutes les conditions de la vie.
Mais si elle n'est subordonnée à rien, rien non plus ne saurait lui rester étranger. Elle peut et doit se servir de tout. Dans les résultats des diverses sciences il ne faut pas chercher quelque chose qui produise et qui fonde sa vérité pour nous : car sa vérité est d'un autre ordre; mais ces résultats n'en sont pas moins une occasion, et même une mise en demeure, en même temps qu'un moyen, d'éclairer, d'affermir et d'élargir en nous sa vérité.
Assurément c'est à une justification qu'elle aboutit par là et qu'elle veut aboutir; mais c'est à une justification concrète et non abstraite, à une justification, pourrait-on dire, par
L HISTOIRE : SA NECESSITE
la réussite et par le succès. Pour prouver qu'elle est, elle marche. Pour prouver qu'elle vit, elle organise. Elle intègre en elle successivement les aspects divers sous lesquels la réalité se présente. Et, en restant toujours la même, elle se renouvelle ainsi dans les âmes qui la vivent et dans les esprits qui la pensent. On comprend que ce ne soit jamais fini. Mais n'est-ce pas uniquement de cette façon, c'est-à-dire en vivant, que la vie se justifie et se fournit à elle-même sa raison d'être.
Tel est le point de vue auquel il convient d'envisager les sciences historiques, entant que les sciences historiques ont pour objet la connaissance du passé méthodiquement acquise, si l'on veut comprendre leur rôle relativement à la foi religieuse. -'/vi j
L'Évangile, avons-nous dit, est essentiellement un témoignage des disciples sur la vérité du Christ. Et à ce titre tout en étant historique il a aussi peu que possible le caractère d'une histoire au sens que ce mot a pris pour nous ; non pas parce qu'il est moins, mais au con-
traire parce qu'il est, envisagé sous cet aspect, beaucoup plus qu'une histoire.
Ceci toutefois n'empêche pas qu'il y a lieu pour nous de concevoir et d'entreprendre une histoire proprement dite de Jésus-Christ et de ses disciples, une histoire du christianisme naissant, comme aussi une histoire du christianisme qui a suivi et qui s'est développé à travers les siècles.
Et cette histoire, comme toutes les autres, ne peut être faite que par l'utilisation des documents qui subsistent. Une des tâches de l'historien c'est de les découvrir afin d'en avoir toujours davantage pour contrôler et mieux comprendre ceux qu'il a déjà. Une autre de ses tâches, et plus difficile, c'est d'en déterminer le sens et la valeur historiques K Et c'est là l'objet de la critique dont on ne sépare plus l'histoire, parce que l'histoire telle qu'on l'en-
1. Nous disons : le sens et la valeur historiques, ce qui signifie le sens et la valeur comme témoignages de ce qui s'est fait ou de ce qu'on croyait et pensait à telle époque et dans tel milieu; mais non pas le sens et la valeur absolus et métaphysiques. Car, lorsqu'un témoignage porte avec lui l'affirmation d'une croyance, il n'appartient pas à l'historien, en tant qu'historien, d'en saisir le sens profond ni d'en juger la valeur comme croyance.
l'histoire : sa nécessité 161
tend et telle qu'on la pratique consiste, non seulement à constater des événements et des faits extérieurs, mais encore à retrouver sous les événements et sous les faits les idées, les croyances, l'état d'âme, la vie en un mot des individus et des sociétés. A ce point de vue il serait assez juste de dire qu'elle est devenue une sorte de psychologie de l'humanité.
Mais aussi, en tant qu'histoire, elle n'est qu'une psychologie expérimentale qui analyse et décrit des phénomènes, en montrant comment ils se déterminent ou comment il réagissent les uns sur les autres. Du moment qu'on se prononce sur le fond, c'est que soi-même on prend parti et que de spectateur on se fait acteur dans le drame de la vie humaine. Et, s'il est inévitable de se prononcer sur le fond, c'est qu'en vivant, quoi qu'on fasse, on ne saurait éviter d'être autre chose et plus qu'un historien. Et on comprend combien il importe de s'en rendre compte.
Par l'histoire, avec la critique qui se sert de tout, où l'érudition la plus ample et la plus
minutieuse cherche à se doubler de la perspicacité la plus souple et la plus pénétrante, malgré ce qui reste toujours d'hypothétique et de conjectural dans ses résultats, on aboutit à reconstituer le passé, ou, ce qui revient au même, à se transporter dans les époques disparues et à en devenir comme le contemporain, un contemporain toutefois qui continue d'être d'un autre âge. C'est une sorte de voyage qu'on fait à travers ce qui a été. On s'enrichit de ce qu'on trouve et de ce qu'on voit; mais cet enrichissement n'est fécond que dans la mesure où l'on sait l'utiliser en vertu de ce qu'on est et de ce qu'on veut être.
Les résultats de cette enquête, les raisons de l'entreprendre et les motifs qui y déterminent sont assurément fort complexes. Nous n'avons ici qu'à les signaler brièvement. Mais il y a lieu de distinguer le rôle de l'histoire en tant qu'elle a pour objet la réalité du Christ considérée dans son existence terrestre, et le rôle de l'histoire en tant qu'elle a pour objet la vérité du Christ considérée dans les témoignages qui l'ont exprimée.
l'histoire : sa nécessité 163
La vérité du Christ s'offre à nous directement par le témoignage de l'Église : témoignage qui n'est pas seulement verbal mais vivant et qui se produit à la fois par l'enseignement de ceux qui prêchent, par les vertus de ceux qui agissent, par les institutions où s'organise la société chrétienne, de telle sorte que dans l'Eglise la vérité du Christ devient comme une atmosphère que nous respirons.
Ainsi envisagée, et c'est ainsi qu'il faut l'envisager pour la comprendre, cette vérité n'est donc pas une abstraction. Elle est le rapport vivant dans lequel nous sommes avec le Christ par l'action qu'il exerce en nous et sur nous, action intérieure et extérieure à la fois, qui n'est autre que sa vie se répercutant dans notre vie, conditionnant notre destinée devenue solidaire de la sienne, et qui dans l'Église et par l'Église est pour nous le moyen du salut.
Voilà comment avec la vérité du Christ nous pouvons dire que nous avons aussi sa réalité humaine et temporelle, puisque sa
vérité n'est que sa réalité humaine et temporelle qui, vivante et agissante, se prolonge jusqu'à nous par l'Eglise.
Et voilà comment encore de ce point de vue nous pouvons dire que c'est par sa vérité que nous atteignons sa réalité. C'est en apprenant à croire en lui, à cause de ce qu'il est, que nous apprenons et que nous croyons qu'il a été.
Néanmoins à ne connaître sa réalité que de cette façon, bien que cela puisse suffire et que ce soit l'essentiel, en tant que sa réalité s'est manifestée par une individualité humaine dans un moment du temps et sur un point de l'espace, les contours extérieurs, les circonstances et les accidents, la matérialité en un mot de cette individualité humaine reste flottante et vague dans la pénombre des lointains.
Or il n'est pas seulement légitime, c'est de plus, dans la mesure où ils le peuvent, une nécessité pour ceux qui croient de faire sortir de cette pénombre la réalité individuelle du Christ. Et c'est d'autant plus une nécessité | que ceux qui ne croient pas en profitent pour
L HISTOIRE : SA NECESSITE
dénaturer sa physionomie. Et si, sous prétexte qu'on peut croire sans cela, on s'en désintéressait, pour s'attacher exclusivement à la vérité du Christ, on oublierait que sa vérité ne fait qu'un avec sa réalité. Et, en consentant en quelque sorte à ce que celle-ci s'évanouisse dans la nuit des temps, on laisserait perdre à celle-là toute consistance.
Mais il est évident que pour faire sortir et que pour maintenir la réalité du Christ au dessus de la nuit des temps, il faut avoir recours à l'histoire. Et il semble bien que du point de vue religieux ce soit là d'abord surtout ce qu'on lui a demandé. Elle a été et elle est le moyen de retrouver la réalité humaine du Christ et, avec les vestiges qu'il a laissés, de le rendre présent et sensible à travers le temps ; le moyen pour ainsi dire de le voir de ses yeux et de le toucher de ses mains, comme les disciples l'ont vu et l'ont touché. Et c'est plus qu'une satisfaction de piété qu'on se donne par là, c'est encore pour la foi une précision au moins extérieure et comme une consolidation de son objet.
Mais, ne craignons pas de le répéter, si c'est
là pour la foi une condition de subsistance, ce n'est pas ainsi qu'elle naît. Et à vouloir la faire naître ainsi on se comporterait comme Thomas l'incrédule qui disait : « A moins que je ne voie dans ses mains la blessure des clous et que je ne mette mes doigts à la place des clous et que je ne mette ma main dans la plaie de son côté, je ne croirai pas. )) Et c'est pour quiconque parle comme lui que cette réponse lui a été faite : « Bienheureux, Thomas, ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru. » Et ceci veut dire : bienheureux ceux qui accueillent la vérité du Christ et qui s'y attachent, car c'est là ce qui sauve et non pas de le A-oir de ses yeux ni de le toucher de ses mains.
Et ce que nous disons au sujet de la réalité du Christ s'applique également à la réalité de l'Église considérée dans la suite de son existence extérieure à travers les siècles. La raison qu'en croyant nous avons de rechercher l'une historiquement, pour la faire sortir de la pénombre et la rendre présente, est aussi une
l'histoire : sa nécessité 167
raison de rechercher l'autre de la même manière pour obtenir le même résultat.
Et si l'on s'en désintéressait de parti pris, pour ne retenir que le témoignage actuel de l'Église sur la vérité du Christ, par l'intermédiaire duquel la foi se produit en nous, ce serait encore faire de cette vérité comme une abstraction sans solidité et sans vie.
Par la réalité de l'Église c'est la réalité du Christ qui s'est continuée et qui se continue sur la terre. L'Église est le corps mystique dont sa vérité est l'âme. Et cette vérité se comporte en effet à la façon d'une âme en qui s'organisent et s'unifient des membres divers. On ne saurait la séparer de son corps : car d'une part c'est par tous ceux qui l'ont accueil lie et qui en ont vécu qu'elle circule en nous, et d'autre part y participer ce n'est pas adhérer à des formules abstraites, mais c'est entrer en communion avec tous ceux aussi qui, à travers le temps comme à travers l'espace, explicitement ou implicitement, l'ont accueillie et en ont vécu ou qui l'accueillent et qui en vivent.
L'histoire entretient et développe en nous et parmi nous, en s'efiforçant incessamment de la
reconstituer, le sentiment indispensable de cette immense réalité. Par elle nous assistons aux différents moments de l'Église, aux luttes qu'elle a soutenues, aux épreuves qu'elle a traversées ; nous voyons agir ses saints, penser ses docteurs, s'organiser ses institutions, pendant que s'exercent son ministère sacramentel et son autorité directrice : nous en vérifions la cohésion et la suite ininterrompue. La réalité du passé d'où vient ce que nous sommes et ce que nous avons sort des ténèbres. Et tout cela, s'agrégeant à la certitude de la foi, lui donne, au moins en ce sens, la détermination et la fixité d'un fait accompli et constaté.
Si maintenant nous considérons l'histoire en tant qu'elle contient pour nous le témoignage ou plutôt l'ensemble des témoignages de ceux qui nous ont précédés sur la vérité du Christ, son rôle, pour être sans doute assez différent et beaucoup plus complexe, ne nous en apparaîtra pas moins encore comme nécessaire.
La vérité du Christ nous vient par l'ensei-
l'histoire : sa nécessité 169
gnement et par la vie de l'Église. Et nous commençons à y adhérer parce que, en vertu de la grâce, qui intérieurement conditionne notre destinée en conditionnant nos aspirations, et en vertu de la bonne volonté qui y correspond, elle se présente à nous comme la vérité, au moins entrevue, de notre être et de notre vie. Mais le témoignage actuel de l'Église est une suite, une continuation. Par lui et faisant corps avec lui, le soutenant et le vivifiant, comme dans un arbre le tronc soutient et vivifie les branches et comme les racines soutiennent et vivifient le tronc, c'est le témoignage entier du passé qui s'exprime pour nous. Si pratiquement, pour commencer à croire, il suffit de le connaître par le bout qui nous touche, ce n'en serait pas moins le dénaturer que de vouloir en le prenant par ce bout-là le séparer du reste : car ce serait le détacher du tronc et des racines où il s'alimente et puise sa force. Dès lors qu'il y a derrière nous un passé dont nous sommes solidaires, un passé par qui nous vient, avec l'être et la vie, un témoignage sur le sens de l'être et de la vie, comme pour être et pour vivre nous ne pouvons pas nous
en séparer, nous avons besoin de voir clair dans ce passé pour voir clair en nous. Et si nous le laissions volontairement tomber dans les ténèbres, nous y tomberions nous-mêmes.
Le témoignage actuel de l'Église est donc un moment d'un tout vivant et mouvant qui grandit et s'affirme à travers les siècles. Et en conséquence, lorsque après avoir avec son concours accueilli la vérité du Christ, nous entreprenons, toujours avec son concours, d'intégrer en nous cette même vérité, c'est dans sa totalité vivante, dans ses origines et dans son développement, qu'il faut le considérer. Et à vrai dire sa totalité s'étend à tous les temps et à tous les lieux. Dans l'Église il est, avec la plénitude du don, témoignage explicite et formel ; mais quand on est éclairé par lui on le retrouve au dehors, à l'état de témoignage implicite, qui s'ébauche à travers toutes les manifestations de la vie. A ce titre il relève de l'histoire entière et l'histoire entière relève de lui. 11 n'est pas seulement une tradition ; il est la Tradition qui vient se canaliser
l'histoire : sa nécessité 171
et se concentrer dans l'Église pour de là rejaillir sur tout le reste : car le propre de la vérité du Christ c'est, en nous rattachant à ce qui fut, de rayonner à la fois en nous et dans le passé pour rayonner dans l'avenir i.
1. Au risque d'en scandaliser quelques-uns, nous continuons de regarder comme absolument juste l'idée qu'a eue Bossuet, dans le Discours sur l'histoire universelle, de faire du Christ le centre et la vérité de Thistoire et de se servir de l'histoire pour mettre en lumière la vérité du Christ. Seulement au lieu de donner pour objet à l'histoire les événements extérieurs, la naissance et la chute des empires, les exploits des grands capitaines et les institutions des grands politiques, en lui imposant de découvrir dans ce tohu-bohu un ordre providentiel, c'est la vie même de l'humanité qu'il faut lui donner pour objet, la vie de l'humanité vue par l'intérieur, dans ses aspirations, ses croyances et ses espérances, dans ses négations et ses détresses, dans ses élans et ses chutes, dans les doctrines philosophiques et religieuses qu'elle a élaborées, dans cette immense inquiétude enfin qui, en se renouvelant toujours, est toujours la même et ne lui permet de trouver le repos nulle part. Et il y aurait lieu de montrer que le Christ est présent à toute cette diversité, inconnu, connu ou méconnu, désiré, accepté ou repoussé, mais toujours principe et centre du mouvement.
L'histoire par la critique devenant de plus en plus une étude de l'humanité ainsi envisagée par le dedans, on peut rêver pour les Bossuet de l'avenir la tâche de faire, à ce point de vue, une nouvelle synthèse de l'humanité dans le Christ et un nouveau discours sur l'histoire universelle. On nous parle maintenant de critique constructive. Rien de mieux, et c'est à cela que l'histoire doit aboutir. Mais qu'on sache bien toutefois que, pour être constructive, il faut à la critique une âme organisatrice, c'est-à-dire une foi et une pensée.
Mais il est évident que la tradition n'est pas une lettre morte, une formule de vérité abstraite que des mémoires après l'avoir conservée transmettraient simplement à d'autres mémoires. Elle est un esprit de vérité, une vie de vérité concrète qui, pendant que l'erreur s'égare en des sens divers et opposés, entretient et développe dans les générations successives une unité organique de croyances et de pensées. Elle est plus que le lien qui les soude les unes aux autres. Elle est la sève, incessamment enrichie, qui des unes passe dans les autres. Par elle celles qui apparaissent continuent celles qui s'en vont, en reprenant leur vie au point où elles l'ont laissée, pour faire à leurs risques et périls la même œuvre.
Et il est évident encore qu'il ne faut pas demander à la tradition, à quelque moment qu'on la considère, une expression adéquate et définitive de la vérité qui dispenserait ceux qui surviennent de chercher à leur tour et d'avoir, à leur tour et pour leur compte, à intégrer dans leur vie la vérité du Christ. Elle nous donne
l'histoire : sa nécessite 173
beaucoup moins, heureusement, puisque d'une part le passé dont elle se dégage se reflète toujours en elle avec ses relativités, et puisque d'autre part les motifs de croire qu'elle fournit ne peuvent nous déterminer à croire que si nous les faisons devenir nos motifs. Mais aussi on peut dire qu'elle nous donne beaucoup plus, puisqu'elle nous apporte, avec tout ce qu'elle contient, une vaste expérience de vie, dont son témoignage explicite n'est toujours qu'un écho affaibli et incomplet, et qu'il nous appartient, avec son concours, de transformer cette expérience en notre expérience propre pour produire un témoignage nouveau et plus complet.
Il ne s'agit donc pas ici de connaître le passé pour, en s'appuyant sur lui, s'y reposer et se fixer à ce qu'il fut. Il s'agit de le connaître pour, en vivant de la même foi et de la même vérité, bénéficier de ses efforts et de ses conquêtes. Et c'est indispensable d'y avoir recours : car autrement l'humanité serait comme un homme qui tous les jours oubliant ce qu'il
était, ce qu'il croyait, ce qu'il pensait la veille, serait dans la nécessité chaque matin de recommencer sa vie. De telle sorte que se détacher du passé pour vivre, pour croire et pour penser, c^'est s'immobiliser tout autant et plus encore peut-être que de vouloir s'y tenir.
Mais pour bénéficier du passé, de ce passé que nous n'avons pas plus à subir qu'il ne serait légitime de le rejeter ou de le négliger, il faut nous mettre en état de le A^oir tel qu'il est : car ce n'est pas en l'imaginant tel que nous voudrions qu'il fût, ni en inventant des traditions de fantaisie, que nous recevrons de lui ce que nous en devons recevoir. La tâche n'est pas facile. Il s'agit en effet ici du passé vu par le dedans, dans son âme, pourrait-on dire. C'est là du reste ce qui constitue sa vraie réalité, mais une réalité extrêmement complexe. Pour connaître le passé c'est cette âme qu'il faut retrouver ; c'est avec elle qu'il faut prendre contact. L'érudition proprement dite ne fournit qu'une matière. Pour prendre contact avec rame du passé il faut savoir l'atteindre à travers les faits et les textes. Or, rien que pour découvrir dans un fait, avec son motif
L HISTOIRE : SA NECESSITE 175
et son caractère, l'acte vital qui l'a produit et dans un texte la pensée exacte qui s'y est exprimée, il faut pour ainsi dire sortir de sa propre vie et de sa propre pensée, comme pour vivre et penser dans un autre milieu. C'est ce qu'on appelle être objectif : on ne connaît le passé qu'à ce prix. Nous n'avons pas à dire comment on le devient. La sincérité avec soimême n'en est peut-être pas la condition la plus facile à réaliser. Néanmoins les progrès qu'on a faits servent à en faire de nouveaux.
Mais ce qui en résulte et ce qu'on y gagne, ce n'est pas seulement la richesse d'informations qui permet de reconstituer le passé et d'assister du dehors à sa vie comme à un spectacle ; c'est infiniment plus. On y gagne, en retrouvant la manière dont la vérité du Christ est née dans l'esprit de ceux qui ont cru, les aspects sous lesquels elle s'est présentée, les obstacles qu'elle a dû vaincre, les questions qu'elle a suscitées dans la suite des temps, de la ressaisir dans sa source et, sous la variété même de ses manifestations, de découvrir l'unité de son essence et de son développement.
La vivant déjà, en la voyant vivre on apprend à la mieux vivre et à la mieux connaître.
Voilà comment le passé que, pour le comprendre, nous devons éclairer de la A^érité déjà accueillie au moins par la bonne volonté, nous fournit à son tour la lumière qui nous éclaire et qui sans doute nous permet de le comprendre ensuite mieux qu'il ne s'est compris luimême. La connaissance de nos origines historiques nous aide à remonter à nos origines métaphysiques et réciproquement. Et dans la connaissance de nos origines se trouve la connaissance de nos destinées ; si bien que le passé, par une interversion toute naturelle, devient un flambeau qui marche devant nous pour indiquer la route, une nuée lumineuse qui dans la nuit du temps nous guide vers l'éternité. Et comme à un autre point de vue c'est aussi une impulsion qu'il nous donne, on pourrait dire encore qu'au lieu d'être un poids mort ou une chaîne qui nous retiendrait, il est le flot montant qui nous emporte et nous pousse vers d'autres rivages.
l'histoire : sa nécessité 177
Pour bien nous rendre compte du rôle que joue ici la connaissance du passé, considéré dans les témoignages qu'il fournit sur la vérité du Christ, il nous semble intéressant de constater ce que cette connaissance a produit relativement à deux attitudes d'esprit fort différentes.
On sait que les protestants ont débuté par dire que pour avoir le vrai, le pur et le complet témoignage sur la vérité du Christ, il fallait, se dégageant de l'enseignement de l'Église et de la tradition, remonter aux écrits des disciples immédiats et n'accepter que ce qui était affirmé par eux. Et leur grand grief contre le catholicisme c'était d'avoir surchargé, et par conséquent dénaturé, la vérité du Christ, en ajoutant des dogmes nouveaux et des institutions nouvelles.
Pour leur tenir tête, d'autre part, il y en eut qui tout simplement jugèrent indispensable de soutenir que l'Église telle qu'elle était actuellement, avec son développement doctrinal, institutionnel et hiérarchique, et plus ou
moins même aA^ec les théories de tels ou tels de ses théologiens, avait été posée et organisée dès l'origine pour durer à travers les siècles, non seulement stable et ferme, mais immobile comme un bloc de granit.
Malgré la diversité des points de vue on fut ainsi inévitablement amené des deux côtés à recourir à l'histoire. Et il nous semble même que, dans l'ordre des choses religieuses, c'est à cette occasion que naquirent les préoccupations historiques qui depuis trois siècles sont allées grandissantes. Mais jamais mouvement n'a tourné plus complètement contre ceux qui l'avaient provoqué.
Pendant longtemps les protestants firent tout ce qu'ils pouvaient — et il y en a encore qui continuent — pour conserver à la lettre des Livres saints, à travers même les interprétations variées et opposées qu'ils en donnaient, un respect qu'on pourrait presque dire superstitieux, puisqu'ils regardaient le texte de la Bible comme une sorte d'oracle que chacun n'avait qu'à consulter pour en recevoir la réponse
l'histoire : sa nécessité 179
qu'il attendait. Grâce aux habitudes d'esprit traditionnelles qu'ils tenaient de l'Église, ils continuèrent d'abord de trouver dans l'Écriture une partie au moins de ce qu'on y avait trouvé auparavant. Estimant que c'en était la partie essentielle, ils estimaient en conséquence qu'ils se suffisaient avec la Bible ; et ils aimaient à penser qu'elle était pour eux un point d'appui solide comme une terre ferme et une lumière claire comme un soleil.
Mais le jour devait venir, et il ne tarda point, où l'esprit traditionnel qui ne s'alimentait plus à sa source s'épuisa. Et alors on se trouva seul en face d'un texte sans autre ressource que de l'étudier en historien et en critique. Et comme, en vertu de la position prise, on n'avait plus de tradition à son service, ce qu'il fallait demander à l'histoire et à la critique ce n'était plus seulement la connaissance exacte de ce qui avait été et de ce qu'on avait cru et pensé, mais c'était de produire dans les esprits la vérité du Christ et la foi. On demandait l'impossible ; et nous en avons dit plus haut les raisons ^