‹ Le Réalisme de BonaldChapitre 6 sur 10 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Nous avons envisagé avec Bonald un certain nombre des conséquences de la philosophie révolutionnaire, de l'Individualisme. Nous allons nous arrêter à présent particulièrement sur la notion la plus capitale de cette philosophie, la notion de Liberté, et nous verrons ce que Bonald y oppose.

On sait ce qu'est la Liberté selon l'individualisme, ce qu'est la Liberté révolutionnaire. La liberté révolutionnaire consiste pour chacun à n'obéir qu'à sa raison et à sa conscience. Tel est l'axiome. Mais dans l'application un problème se pose. L'homme vit non isolé, mais en société. Or la vie en société implique des

rapports des individus entre eux, et ces rapports veulent être réglés. Comment cela se peutil réaliser sans porter atteinte à la liberté de chacun? La révolution solutionne la question ainsi : sur la manière de régler les rapports sociaux, chacun exprimera sa volonté. Cette volonté de chacun exprimée formera la loi. Et ainsi tant que les rapports ne seront réglés que par la loi, — ce qui exclut les mœurs, les coutumes, bref toute tradition, car la tradition est un ensemble de règles qui nous viennent du passé, et sur lesquelles par conséquent nous n'avons pas été consultés — tant donc que les rapports ne seront réglés que par la loi votée par nous, il pourra y avoir société et liberté en même temps, puisqu'en obéissant à la loi nous ne ferons qu'obéir à ce que nous aurons décrété nous-mêmes.

Il est vrai que si on entre dans les vues de la Révolution, il faudrait, comme le remarque Bonald, pour qu'il y ait vraiment liberté publique, que chaque citoyen pût se dire: «Je me suis imposé moi-même la loi à laquelle j'obéis. » Et combien en est-il qui peuvent se

faire une telle déclaration? Et d'ailleurs cela importe peu, car nous verrons que même si l'on pouvait atteindre à cet idéal et que chacun pût n'obéir qu'à la loi qu'il se serait imposée, ce n'est pas à cet idéal qu il faut viser. Mais voyons d'abord ce que donne en réalité le règne de la loi par le suffrage universel. En réalité il donne l'oppression la plus désastreuse, car elle s'exerce en faveur de la destruction, du pillage et de la ruine. En pratique le règne de la loi par le suffrage universel aboutit, en effet, à mettre le pays sous le joug d'une minorité composée des moins scrupuleux, des plus corrompus, des plus corrupteurs, de ceux qui hésitent le moins à spéculer sur les appétits et les sentiments les plus bas, et à les exciter, bref, sous le joug des pires, qui pour se maintenir au pouvoir pratiquent, sous le nom de liberté, l'intolérance du bien. « J'ai toujours représenté la souveraineté du peuple comme une mystification oppressive », déclarait Comte. Et Bonald : < Quand les révolutionnaires ont détruit le pouvoir général qui gouvernait les peuples, ils veulent mettre à sa place

leur pouvoir particulier, ce qu'ils appellent enseigner au peuple à se soumettre à la loi. »

Nous venons de résumer ce qu'est la Liberté révolutionnaire. Nous avons indiqué à quoi elle aboutissait dans la pratique. Mais nous avons ajouté : quand même on pourrait atteindre à l'idéal, c'est-à-dire, quand même on pourrait faire en sorte que chaque citoyen pût se dire: « Je n'obéis qu'à la loi que je me suis imposée à moi-même », ce n'estpas à cela qu'il faudrait viser. Là n'est pas la Liberté.

La Liberté ne consiste pas à n'obéir qu à son caprice. La Liberté est autre chose.

Qu'est-ce que la Liberté? Bonaid nous la définit exactement comme Auguste Comte. Comte nous déclare: tout ce qui existe est soumis à des lois naturelles, indépendantes de notre volonté. Comme tout ce qui existe, la société est dé-* pendante de telles lois. La vie de la société exige donc une obéissance de notre part aux lois qui la conditionnent. Puisqu'il faut, de toute nécessité, que nous obéissions, nous ne pourrons donc êtres libres que dans la mesure où nous obéirons volontairement, ce qui revient à dire: dans

la mesure où intérieurement nous nous rapprocherons de la perfection.

J'ai résumé la pensée de Comte. On va voir qu'elle est identiquement la même que celle de Bonald, sauf que Comte ne franchit pas le domaine des lois naturelles, tandis que Bonald s'élève jusqu'à l'auteur de ces lois, jusqu'à Dieu. Mais cela ne change rien au raisonnement, ni à la conclusion.

« L'homme religieux et politique, écrit Bonald, n'est libre qu'en obéissant aux lois ou rapports nécessaires dérivés de la nature des êtres: mais la volonté générale conservatrice de la société, la nature de la société, ou, ce qui est la même chose, la volonté de Dieu même, veut les lois ou rapports nécessaires dérivés de la nature des êtres, puisqu'en créant les êtres, il a produit les rapports qui existent entre eux: donc il est rigoureusement vrai de dire que l'homme religieux et politique n'est libre qu'en conformant sa volonté à la volonté de Dieu.

« Donc l'homme vertueux est libre comme être intelligent, et plus libre à mesure qu'il

est plus vertueux; je veux dire à mesure qu'il obéit à un plus grand nombre de lois ou rapports nécessaires.

« Cette vérité a été dans tous les temps une vérité d'instinct pour le genre humain. Les anciens philosophes disaient que le sage était le seul roi, le vrai roi, l'homme vraiment libre.

« Donc l'homme vicieux, ou celui qui s'écarte des lois parfaites ou rapports nécessaires qui lient entre eux les êtres sociaux, n'est pas libre; et il est moins libre à mesure qu'il s'écarte davantage des lois ou rapports nécessaires. »

Bonald écrit encore: « L'homme à mesure qu'il est plus vertueux, et qu'il conforme plus sa volonté à la volonté divine, gagne en liberté ce qu'il perd de la faculté de choisir le mal, comme en devenant vicieux, il perd de sa liberté, à mesure qu'il perd en faculté de choisir le bien. »

C'est dans la même pensée que rappelant cette maxime de S. Paul: « Etant lié, je suis libre, » Auguste Comte s'écriait : « Cette belle maxime caractérise la salutaire influence dune digne discipline qui semble, en effet, nous dé-

livrer de l'ennui, du doute et de l'irrésolution que subissent habituellement les âmes dépourvues de règles. »

En résumé le raisonnement de Bonald comme de Comte est celui-ci: il y a des lois. Si nous n'y obéissons pas, nous nous détruisons; et ce n'est point être libre. Si nous y obéissons, mais par contrainte ou par crainte, ce n'est pas non plus la liberté. La liberté ne peut donc résider que dans l'obéissance aux lois par intelligence et par amour. La liberté par conséquent est dans la raison et la vertu.

Il ne faut donc pas confondre liberté et libre arbitre. Nous avons le libre arbitre de choisir entre le bien ou le mal, entre la soumission aux lois ou la révolte. Mais nous n'en avons pas la liberté, puisque choisir la révolte, c'est nous interdire de parvenir à notre fin, la conservation et la perfection de notre être.

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