CHAPITRE IV
Nous avons montré que la liberté révolutionnaire réclame que les rapports ne soient réglés que par la loi votée par la masse des citoyens. Donc point de mœurs, point de coutumes, rien qui représente le passé, car sur le passé, puisqu'il nous est antérieur, nous n'avons pas été consultés. Mais pour qu'il n'y ait rien dans la société qui nous vienne du passé, il faut émietter la société, détruire tout ce qui forme corps, et a une vie plus longue que la nôtre.
C'est ainsi que la Révolution a été jusqu à s'attaquer à l'organe le plus essentiel, à l'organe fondamental, la famille. Or, comme le remarquait Comte, la défense que fait Bonald de la
famille, est une des meilleures parties de son œuvre. Nous nous y arrêterons donc assez longuement. Tout ce qu'il dit est d'ailleurs d'actualité, puisque les attaques contre la famille se poursuivent de nos jours. Attaques qui, derrière la famille, visent la société. Bonald le constatait déjà de son temps. « On cherche, disait-il, à déconstituer la famille, pour arriver plus promptement à la désorganisation de l'Etat. »
Bonald commence par poser en principe, avec tous les grands philosophes de l'ordre, que la famille est la vraie cellule sociale : « L'Etat ne doit voir l'homme que dans la famille », déclare-t-il. On sait que c'était l'opinion de Comte : « Tout être devant se former de ses semblables, disait-il l'Humanité se décompose d'abord en cités, puis en familles, mais jamais en individus. »
Bonald défendant la famille, s'attaque aux deux principales lois qui l'ont détruite, le partage égal et le divorce. Il est naturel, ont déclaré les révolutionnaires pour légitimer leur mesure destructrice, que le père de famille par-
tage également ses biens entre ses enfants. Mais, répond Bonald, il faut s'entendre sur le mot naturel. « Il y a, écrit-il, des choses plus fortes que les hommes et les gouvernements, plus fortes que tout, car elles ont la force de Dieu même: ce sont les choses raisonnables et naturelles. Tout le monde est d'accord sur ce point, mais la difficulté est sur le mot « naturelles » que les uns entendent d'une nature, les autres d'une autre. Donnons-en un exemple. C'est une chose naturelle assurément que le partage égal entre tous les enfants des biens du père commun. Mais la nature qu'on invoque à l'appui de cette égalité de partage, est la nature de l'individu qui ne cherche que des jouissances personnelles sans s'inquiéter des intérêts de la société. Cependant la société domestique, j'entends la famille agricole, qui a aussi sa nature et veut sa conservation, en décide autrement. Elle réclame tout aussi fortement le droit de primogéniture, et une part plus considérable pour l'aîné de la famille; aussi, partout où le droit de primogéniture, respecté dans les temps les plus anciens et des peuples
les plus sages, a été aboli, il a fallu y revenir d'une manière ou d'une autre, parce quil n'y a pas de famille propriétaire de terres qui puisse subsister avec l'égalité absolue de partage à chaque génération, égalité de partage qui, un peu plus tôt, un peu plus tard, détruit tout établissement agricole, et ne produit à la fin qu'une égalité de misère. »
Remarquons d'ailleurs que les ruines produites par l'égalité de partage imposée par le Code civil peuvent être combattues autrement que par le droit d'aînesse. Elles peuvent lêtre par la liberté de tester, les parents étant laissés libres de répartir leur héritage comme ils le jugent préférable pour l'avenir de la famille. C'est la liberté de tester que préconisaient ces deux autres grands défenseurs de la famille, Le Play et Auguste Comte.
Pour ce qui est du divorce, Bonald l'a réfuté avec la plus grande force, et par les arguments les plus nobles. Poussé par son sujet, il s'est élev€ souvent à la plus haute éloquence. Aussi je ferai, encore plus particulièrement ici. d'abondants extraits de son œuvre.
Bonald pose d'abord en principe — principe dont l'expérience des siècles a démontré la justesse — que le mariage est la société naturelle la plus favorable à la propagation de l'espèce humaine. Il déclare ensuite qu'il n'y a de mariage véritable que là où il y a union indissoluble, et que cette condition est si essentielle que de la dissolubilité du lien conjugal ou de son indissolubilité dépend en France et partout le sort de la famille, de la religion et de l'Etat.
« On eût, en 1789, écrit-il, préservé la famille de sa destruction, en défendant la constitution politique contre la démocratie: il faut aujourd'hui, pour sauver l'Etat, défendre la constitution domestique contre le divorce; faculté cruelle, qui ôte toute autorité au père, toute dignité à la mère, toute protection à l'enfant, et qui change la société domestique en une lutte entre la force et la faiblesse, entre le pouvoir et les devoirs; qui constitue la famille en un bail temporaire, où l'inconstance du cœur humain stipule ses passions et ses intérêts, et qui finit où commencent d'autres intérêts et de nouvelles passions. »
Bonald écrivait ces lignes sous la Restauration. Il était donc naturel qu'il pensât à reconstituer directement la famille. Mais sous un gouvernement comme le nôtre il eût jugé cette tentative vaine, et eût déclaré: politique d'abord. Il savait, en effet, que le désordre du ^pouvoir appelle invinciblement le désordre de la société. Du reste il le constate ailleurs. Il remarque en effet: « Le divorce était en harmonie avec la démocratie qui a régné trop longtemps en France sous différents noms et sous divers modes. C'étaient, de part et d'autre, le pouvoir domestique et le pouvoir public livrés aux passions des sujets; c'était désordre dans la famille et désordre dans l'Etat: il y avait entre eux parité et analogie de désordre. Et il y a si l'on peut dire, quelque espèce d'ordre là où tout est désordonné de la même manière et dans le même sens. »
Sur les effets moraux du divorce Bonald écrit d'autre part: « Permettre aux époux de se quitter, lorsque, livrés par l'espoir même du divorce à l'inconstance de leurs goûts et la violence de leurs penchants, ils ont formé ailleurs
des amours adultères; dissoudre leur union, parce qu'ils ne veulent pas commander à leur humeur, ou parce que la loi ne veut pas veiller sur leur conduite; leur permettre de rompre le lien, lorsqu'ils l'ont relâché par une absence volontaire; c'est affaiblir la volonté, c'est dépraver les actions, c'est dérégler l'homme, c'est placer la famille et l'Etat dans une situation fausse et contre nature, puisqu'il faut que la famille oppose la force de ses mœurs à la faiblesse de la loi, au lieu de trouver dans la force de la loi un appui contre la faiblesse de ses mœurs. Mais là où la loi est faible, la règle des mœurs est faussée, et il n'y a plus de remède à leur corruption inévitable; et là où la loi est forte, l'autorité publique a une règle fixe, immuable, sur laquelle elle peut toujours maintenir les mœurs ou les redresser. » On saura d'ailleurs ce que Bonald pensait du divorce lorsque j'aurai dit qu'il le regardait — ce qui probablement étonnera beaucoup ceux qui célèbrent notre civilisation — comme plus destructif de la famille, comme plus pernicieux, plus corrupteur que la polygamie même. Les
116 LE RÉALISME DEi BONALD.
raisons qu'il en donne sont intéressantes à connaître.
« Le divorce, écrit-il, est plus destructif de la société naturelle ou de la famille que la polygamie, puisqu'il sépare nécessairement les enfants du père ou de la mère: ce que ne fait pas la polygamie.
« Il est plus destructif de la société politique, puisqu'il exalte dans les deux sexes l'amour déréglé de soi ou la passion, en lui offrant des voies légales de se satisfaire; et qu'en même temps qu'il ôte tout prix à la force de l'homme, il laisse sans défense la faiblesse de la femme qu'il opprime, en l'arrachant à la famille dans l'âge où la nature lui permet de remplir sa fin sociale, la propagation de l'espèce humaine, et plus encore lorsqu'elle est dans l'âge auquel la nature lui refuse cette faculté, et qu'elle n'a de protection que dans son époux, ni d'existence que par ses enfants.
« Il est plus destructif de la société religieuse, puisqu'il permet de désirer la femme d'autrui, en donnant la facilité de l'obtenir.
« Il est plus funeste à la tranquillité publi-
que, puisque la polygamie se pratique sans trouble, et que le divorce ne peut s'exercer sans division.
« Il e,st plus funeste pour les mœurs, car il permet la polyandrie à la femme en même temps qu'il permet à l'homme la polygamie. »
Bref, déclare Bonald, « la loi qui autorise le divorce est essentiellement mauvaise, puisque les mœurs sont obligées d'en réprimer l'usage; or une loi, qui est en contradiction avec de bonnes mœurs, est essentiellement mauvaise, puisque de bonnes mœurs sont elles-mêmes de bonnes lois ».
Je veux enfin citer, car Bonald s'y élève à la plus haute et noble éloquence, cette page, qui est comme la conclusion de la partie de son œuvre où il traite du divorce.
« Serments de rester toujours unis, sacrés engagements que l'amour et l'innocence croient éternels, vous n'êtes point une illusion! La nature vous inspire à tous les cœurs épris l'un de l'autre; mais, plus forte que la nature, et d'accord avec elle contre nos passions, une loi sainte et sublime vous avait ratifiés; et, arrê-
tant pour toujours le cœur de F homme à ces sentiments si purs, hélas! et si fugitifs, elle avait donné à noire faiblesse le divin caractère de son immutabilité. Et voilà le législateur du divorce qui a espéré dans noire inconstance, et abusé du secret de nos penchants. Sa triste et cruelle prévoyance est venue avertir le cœur de ses dégoûts, et les passions de leur empire. Comme ces esclaves qui se mêlaient au triomphe des conquérants, pour les faire souvenir qu'ils étaient hommes, il vient, mais dans des vues bien différentes, crier à la vertu, aux jours de ses joies les plus saintes, qu'elle est faible et changeante, non pour la fortifier, mais pour la corrompre; non pour lui promettre son appui, mais pour lui offrir ses criminelles complaisances. Au moment que les époux se jurent une éternelle fidélité, que la religion consacre leurs serments, que des familles attendries y applaudissent, une loi fatale verse en secret son poison dans la coupe de L'union, et cache l'aspic sous les fleurs. Elle fait retentir aux oreilles des époux les mots de séparation et de divorce, et laisse dans le cœur, comme un trait
mortel, le doute de sa propre constance, et la possibilité d'un essai plus heureux. »
Ceci rappelle celte pensée si vraie d'Auguste Comte, que le cœur humain est fait de telle sorte que la possibilité d'un autre essai y pousse. « Aucune intimité, disait-il, ne peut être profonde sans concentration et sans perpétuité; car la seule idée du changement y provoque. »
On voit que cette question du divorce, Ronald comme A. Comte, ne l'a pas seulement traitée en profond politique, mais aussi en parfait moraliste, en admirable connaisseur du cœur humain.
Il y a une objection en faveur du divorce, qui est assez courante. On dit: mais il y a de mauvais mariages, des unions insupportables, dans le sens le plus radical du mot. Bonald connaissait cette objection, mais elle ne l'émouvait pas. Il déclarait: « Que sont, auprès de ces raisons naturelles en faveur de l'indissolubilité du lien conjugal, tous les motifs humains qu'on peut alléguer pour justifier la faculté de le dissoudre! Qu'importe, après tout, que quelques individus souffrent dans le cours de cette vie pas-
sagère, pourvu que la raison, la nature, la société ne soient pas en souffrance? Et si l'homme porte quelquefois avec regret une chaîne qu'il ne peut rompre, ne souffre-t-il pas à tous les moments de sa vie, de ses passions quil ne peut dompter, de son inconstance qu il ne peut fixer; et la vie entière de l'homme de bien est-elle autre chose qu'un combat continuel contre ses penchants? C'est à l'homme à assortir dans le mariage les humeurs et les caractères, et à prévenir les désordres dans la famille, par l'égalité de son humeur et la sagesse de sa conduite. Mais, lorsqu'il s'est décidé dans son choix contre toutes les lois de la raison, et uniquement par des motifs de caprice ou d'intérêt, lorsqu'il a fondé le bonheur de sa vie sur ce qui en fait le plaisir de quelques instants, lorsqu'il a empoisonné lui-même les douceurs d'une union raisonnable, par une conduite faible ou injuste; malheureux par sa faute, a-t-il le droit de demander à la société compte de ses erreurs ou de ses torts? Faut-il dissoudre la famille, pour ménager de nouveaux plaisirs à ses passions, ou de nouvelles chances à son
inconstance, et corrompre tout un peuple, parce que quelques-uns sont corrompus?
« Combien plus sage est la religion chrétienne! Elle interdit aux hommes l'amour des richesses et des plaisirs, cause féconde de mariages mal assortis; elle ordonne aux enfanls de suivre les conseils de leurs parents, dans cette action la plus importante de la vie. Une fois l'union formée, elle commande le support au plus fort, la douceur au plus faible, la vertu à tous. Elle s'interpose sans cesse pour prévenir les mécontentements, ou terminer les discussions. Mais si, malgré ses exhortations, les défauts et les vices changent le lien de toute la vie en un malheur de tous les jours, elle le relâche, mais sans le rompre. Elle sépare les corps, mais sans dissoudre la société; et laissant aux humeurs aigries le temps de s'adoucir, elle ménage aux cœurs l'espoir et la facilité de se réunir; et cette religion, qui défend tout aux passions, et pardonne tout à la fragilité; cette religion, qui ordonne à l'homme coupable d'espérer en la bonté de son Créateur, ne veut pas que la femme imprudente ou légère,
désespère delà tendresse de son époux. La philosophie élève le divorce entre des époux comme un mur impénétrable; la religion place entre eux la séparation comme un voile officieux. La philosophie, qui rejette de la société humaine comme de la religion tous les moyens de grâce et de rémission, flétrit sans retour une femme plus faible que coupable, par le sceau ineffaçable du divorce qu'elle imprime sur son front; et lui ôtant la dignité d'épouse qu'une seconde union ne saurait lui rendre, et avec laquelle, comme dit Tacite, on transige une fois et pour la vie, elle la livre sans défense à toute l'inconstance de ses penchants ; mais la doctrine de celui qui a pardonné à la femme adultère, plus indulgente pour la faiblesse humaine, conserve à la partie infidèle le nom de son époux, au moment où, par la séparation, les hommes lui ôtent les droits d'une femme, et veille encore sur l'honneur de celle qui n'a pas eu soin de son bonheur. »
En résumé, à rencontre des préjugés de notre temps, la loi du divorce est non seulement une loi de destruction pour la famille et la société.
mais encore d'une manière générale, une loi de malheur pour les individus. Et chacun le comprendra qui méditera et approfondira cette pensée de Bonald: « Le plus grand bonheur que la société puisse procurer à l'homme, est de le défendre contre les illusions de sa cupidité, les écarts de son imagination et l'inconstance de ses goûts. »