‹ Le Réalisme de BonaldChapitre 8 sur 10 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

l'autorité.

Nul n'a mieux que Bonald, avec plus de clairvoyance, attaqué les gouvernements démocratiques; nul n'a mieux défendu l'autorité.

Qu'on ne se trompe donc point sur une expression qui revient souvent sous sa plume, celle de « volonté générale ». Elle n'est jamais employée par lui que dépouillée de tout sens démocratique. Quand il dit: volonté générale, il n'entend nullement, comme on a coutume de le faire à présent, une somme de volontés particulières. Simplement il considère que la société comme tout être vivant possède l'instinct de conservation, la volonté de vivre, et c'est là ce qu'il appelle volonté générale. « On suppose, écrit-il, que la volonté de tous est ou re-

présente la volonté générale, et l'on ne voit pas que la volonté de tous, même en la supposant unanime, n'est que la somme des volontés particulières de l'homme naturel. Volontés essentiellement dépravées et destructrices, au lieu que la volonté générale ou la volonté du corps social est essentiellement droite, puisqu'elle n'est autre chose que la nature ou la tendance naturelle d'un être à remplir sa fin. »

La tendance naturelle d'un être est de se conserver et de progresser. Le gouvernement le plus conforme à la volonté générale d'une société sera donc celui qui sera le plus capable de réaliser ce double vœu de la nature: ordre et progrès.

Recherchant ce gouvernement Bonald repousse tout gouvernement électif. Il en résume ainsi les raisons: «Je ne crains pas d'assurer, que les élections populaires, comme moyen régulier et légal de promotion, sont le plus puissant véhicule de corruption publique et privée. Une nation, qui est une réunion de familles indépendantes les unes des autres, mais liées entre elles par les mêmes devoirs religieux

et politiques, devient, grâce aux élections, un vaste marché où l'ambition achète ce que l'intrigue vend, où l'homme, tour à tour flatteur et insolent, s'humilie et se fait rechercher; où l'éloge effronté de soi, la détraction contre les autres, et souvent la calomnie, la vénalité, la captation, etc., sont des voies ordinaires de fortune, toutes choses incompatibles avec l'honneur, la vertu, la religion, l'humanité, et subversives de tout ordre social. »

Je rappellerai que Comte déclarait avec encore plus de vigueur: «Tout choix des supérieurs par les inférieurs est profondément anarchique. »

Parlant du gouvernement électif Bonald écrit encore : « Etat funeste qui livre nécessairement une société à l'influence constante des puissances voisines, et au retour périodique des troubles civils; fait d'une nation un vaste marché où l'on met un prix à toutes les ambitions, et un taux à toutes les consciences, et conduit ainsi un peuple par la corruption à l'asservissement! Il n'y avait pas de pays en Europe où régnât une vénalité plus scandaleuse, que

Le réalisms de Ponald 9

celui dont les grands excitaient le vif enthousiasme de J. J. Rousseau pour avoir dit: malo periculosam libertatem quam tranquillam servitutem. Ce sophiste ne savait pas que la liberté, au contraire, est toujours tranquille, et la servitude toujours orageuse; et lui-même n'a-t il pas vécu malheureux et agité, pour avoir préféré sa sauvage indépendance à l'accomplissement des devoirs que la société impose à tous les hommes? »

Bref, Bonald résumait ainsi son opinion sur les divers modes de gouvernement: ■■< Les institutions fortes sont les institutions monarchiques; les institutions démocratiques sont les plus faibles de toutes, et les opinions démocratiques elles-mêmes sont une faiblesse de l'esprit si elles sont sincères, et une faiblesse de caractère si elles ne le sont pas. >

Ou alors si vous voyez un homme de caractère qui fait le démocrate, soyez assurés que cela cache une ambition démesurée. Car, comme le constate Bonald, « jamais homme fort ne sera démocrate que par ambition du pouvoir, et pour l'exercer lui seul. » C'est d'ailleurs ainsi, ajoute-

t-il, que finissent d'ordinaire les démocraties, par un homme qui prend les rênes du pouvoir, et renvoie tous les gouvernants à leurs affaires.

Qu'on ne s'y trompe pas: cet homme, dans la pensée de Bonald, n'est pas le salut. Ce n'est pas un homme quil faut, en effet, ce sont des institutions; et quelles institutions? Les institutions monarchiques. Un homme, il s'en est trouvé un de génie, et voilà comment Bonald juge son œuvre: « Bonaparte n'a vécu, dit-il, que pour détruire. Les Jacobins avaient été ses frères, comme les fédérés ont été ses enfants. Il n'avait paru que pour régulariser la destruction, c'est-à-dire pour mieux détruire. »

Quand on prononce le mot de monarchie, à propos de Bonald, une objection vous est faite souvent. Mais Bonald, c'est l'absolutisme, c'est l'arbitraire, c'est le despotisme! Nous allons nous arrêter sur cette objection, car sa réfutation éclaircira plusieurs questions capitales.

Cette objection confond deux mots: absolu et arbitraire. Or, déclare Bonald, il est essentiel

de faire la distinction. Et lui-même l'établit ainsi:

« Le pouvoir absolu est un pouvoir indépendant des hommes sur lesquels il s'exerce; le pouvoir arbitraire est un pouvoir indépendant des lois en vertu desquelles il s'exerce.

« Tout pouvoir est nécessairement indépendant des sujets qui sont soumis à son action; car s'il était dépendant des sujets, l'ordre des être* serait renversé: les sujets seraient le pouvoir, et le pouvoir le sujet. Pouvoir et dépendance s excluent mutuellement, comme rond et carré.

« Ainsi le pouvoir du père est indépendant des enfants, le pouvoir du maître est indépendant des serviteurs, le pouvoir de Dieu est indépendant des hommes.

« Mais le pouvoir s'exerce en vertu de certaines lois qui constituent le mode de son existence et déterminent sa nature; et quand il manque à ses propres lois, il attente à sa propre existence, il se dénature et tombe dans l'arbitraire... Ainsi le pouvoir du père de famille est indépendant de ses enfants ou de ses serviteurs; mais sii les maltraite, lui dont la première

loi est de les proléger, s'il est injuste à leur égard, il devient arbitraire et tombe sous Faction des lois publiques, conservatrices des lois domestiques, et elles lui ôtent le pouvoir dont il abuse. Ainsi le pouvoir public est indépendant de ses sujets; mais s'il les opprime, lui dont le devoir est de les défendre de l'oppression, il est coupable aux yeux de Dieu, juge suprême des rois, et qui les punit par les propres passions qu'ils ont déchaînées. C'est ici que croit triompher une philosophie superbe, qui veut que les rois soient justiciables des sujets; mais l'oppression, poussée au point où nous l'avons vue, était impossible à un roi, même à un tyran; et elle n'a été possible en France que par le peuple lui-même, représenté par ses députés, qui donnaient l'argent, et ses sénateurs, qui donnaient les hommes. Si l'on suppose non une oppression sans mesure et sans exemple, comme celle que le peuple français a fait peser sur l'Europe, mais des abus de pouvoir comme il peut en échapper aux gouvernements les mieux ordonnés, ils ne pourraient être redressés par la force populaire, sans pro-

duire des maux plus grands que ceux auxquels on veut remédier.

« En effet, continue Bonald, déclarer, le peuple souverain, dans la crainte hypothétique qu'il ne soit opprimé comme sujet, sans prévoir quel pouvoir on pourra opposer à celui du peuple, ou plutôt avec la certitude de n'en avoir aucun à lui opposer, si, à son tour, il devient oppresseur; présupposer l'oppression, pour justifier la résistance; ériger le désordre en loi, pour prévenir la violation de l'ordre, c'est imiter un insensé qui bâtirait sa maison au milieu d'un torrent, pour avoir l'eau plus à portée en cas d'incendie: ce que vous voulez faire faible à vous opprimer, dit Bossuet avec une raison si profonde, devient impuissant à vous protéger.

« Je le répète, le pouvoir absolu est un pouvoir indépendant des sujets; le pouvoir arbitraire, un pouvoir indépendant des lois: et lorsque vous érigez le peuple en pouvoir, vous ne lui donnez pas un pouvoir absolu, puisqu'il est dépendant de tous les ambitieux, et le jouet de tous les intrigants; vous lui conférez nécessairement un pouvoir arbitraire, c'est-à-dire un

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pouvoir indépendant de toutes les lois, même de celles qu'il se donne à lui-même.

Car « un peuple », s'il en faut croire J.-J. Rousseau, « a toujours le droit de changer ses lois, même les meilleures. Car s'il veut se faire du mal à lui-même, qui est-ce qui a le droit de l'en empêcher? »

Que le pouvoir populaire soit dépendant de tous les ambitieux, et le jouet de tous les intrigants, c'est ce qui faisait qualifier par A. Comte la souveraineté du peuple de « mystification oppressive ». Le peuple se croit, ou est dit libre. Il est en réalité dominé et conduit par des forces cachées, anonymes, par suite irresponsables. S'il est un despotisme à craindre c'est celui-là: Bonald le remarquait: « La tyrannie, disait-il, n'est aujourd'hui à craindre que de la part d'une assemblée. » Et de même Comte déclarait que le parlementarisme ne pouvait que faciliter le développement de l'oppression en dispersant la responsabilité.

Continuons avec Bonald à élucider cette question de l'absolutisme: « Le pouvoir est essentiellement indépendant, définit Bonald; car un

pouvoir dépendant de quelque autre n'est plus un pouvoir.

« Summum esse, dit Hobbes, et aliis subjici, contradictoria sunt. Etre le premier et le plus haut, et être soumis à quelque autre, implique contradiction. »

« Il faut, dit le célèbre Kant, que celui qui devra limiter le pouvoir ait un pouvoir plus grand ou du moins égal à celui qui est limité; mais alors c'est le dernier et non le premier qui a l'autorité suprême, ce qui implique contradiction. »

-, « Le pouvoir est définitif, car un pouvoir qui ne peut définitivement exiger l'obéissance n'est pas indépendant, n'est pas le pouvoir, puisqu'il y a un pouvoir plus grand que lui, celui de lui désobéir.

« C'est ce pouvoir définitif que des hommes ignorants ou perfides ont voulu rendre odieux en l'appelant absolu, et le confondant avec le pouvoir arbitraire, qui est le moins indépendant, le moins définitif, le moins absolu de tous les pouvoirs, puisque sa volonté est sans règle, et son action sans direction, et qu'il est le jouet

de ses propres violences, en attendant d'être la victime de ceux qu'il opprime.

« Il est bon d'observer que l'Académie française, dans les premières éditions de son Dictionnaire, avait fait absolu synonyme d'arbitraire; dans les dernières elles les a distingués, et depuis que la langue politique a été mieux faite, il n'est permis qu'à des ignorants en grammaire, comme en politique, ou à des factieux, de les confondre. »

Nous ne repousserons donc pas le mot absolu si on veut l'appliquer au gouvernement monarchique; mais à condition qu'on prenne ce mot dans le sens que vient de définir Bonald, dans le sens d indépendant. Il y a une monarchie indépendante qui est celle dont Bonald prend la défense. Il y en a une autre qu'il repousse, une autre, qui est, dit-il, « une lutte permanente et continuelle entre deux ennemis irréconciliables; la monarchie et la démocratie », et où l'opposition entre ces deux antagonistes y est fatale, parce qu'elle y est naturelle. C'est la monarchie dépendante, ou monarchie constitutionnelle.

« Dans la monarchie indépendante, explique

Bonald, le roi fait des lois, par conseil, doléances ou remontrances. Dans la monarchie dépendante, il fait la loi, ou plutôt la loi est faite par opposition et par débats entre pouvoirs égaux. Le roi plaide ou fait plaider en faveur de sa loi, comme un particulier dans sa cause devant des juges. Ainsi la limite au pouvoir, dans la monarchie indépendante, est dans le droit de conseil, plus ou moins étendu, suivant le temps et les hommes, qui agit par raison, mais qui laisse au pouvoir toute son indépendance. Et la limite au pouvoir, dans la monarchie dépendante, est dans une opposition aussi forte que lui-même, qui agit par nombre de voix, et qui Le constitue par conséquent dans un état de dépendance. »

La monarchie constitutionnelle est une monarchie où tout est machiné en défiance de 1 autorité royale. C'est une monarchie de cette sorte que Mably avait élaboré pour les Polonais. Ecoutons ce que dit Bonald de ce projet de constitution, et nous comprendrons ce qui lui fait repousser une telle forme de gouvernement. Après avoir passé en revue toutes les entraves

que Mably conseille de mettre à l'exercice du pouvoir, Bonald écrit: « Rassuré par toutes ces précautions, auxquelles certainement on n'aurait rien pu ajouter, s'il eût été question de conférer la royauté de la Pologne au Kan des Tartares, Mably dit gravement: « la royauté, même héréditaire, bornée à représenter la royauté de l'Etat, comme un roi de Suède ou un doge de Venise, recevra des hommages respectueux, et n'aura qu'une ombre d'autorité. » Il répète ailleurs la même expression, et ne veut jamais d'autorité qu'une ombre. C'est alors que, content de lui-même et admirant son ouvrage, il s'écrie avec une naïveté ridicule: « Il me semble que l'hérédité, accompagnée de toutes les précautions que je propose, ne peut inspirer aucune alarme. » Insensé, qui ne voit pas que ce qui doit inspirer les plus justes alarmes à l'homme vertueux est une ombre d'autorité publique qui laisse usurper à toutes les passions particulières une autorité réelle! Mais nous avons entendu les rêveries d'un bel esprit, écoutons les oracles du génie: « C'est une grande erreur, dit Bossuet, de croire qu'on ne puisse

donner de bornes à la puissance souveraine qu'en se réservant sur elle un droit souverain; ce que vous voulez faire faible à vous faire du mal, par la condition des choses humaines, le devient autant à proportion à vous faire du bien. et. sans borner la puissance par la force que vous vous pouviez réserver contre elle, le moyen le plus naturel pour l'empêcher de vous opprimer, c'est de l'intéresser à votre salut.

Voilà la vérité. Il ne faut pas chercher à entraver le pouvoir, mais il faut l'intéresser au salut des citoyens. En d'autres termes, il faut un gouvernement dont les intérêts soient liés aux intérêts du pays. Or, ce gouvernement c'est la monarchie héréditaire. Car, comme dit Bonald: « l'hérédité du trône est la garantie de toutes les hérédités, et la sauvegarde de tous les héritages. »

La monarchie que défend Bonald est donc la monarchie héréditaire, d'une part, de l'autre — indépendante certes — mais tempérée, limitée. C'est-à-dire, explique Bonald. une monarchie « où il y a distinction et fixité ou hérédité des personnes sociales, et homogénéité entre le pou-

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voir et ses ministres; une famille royale exerçant elle seule le pouvoir, des familles ministres occupées à le conseiller ou à le servir, des familles sujettes occupées de travail et d'industrie, exerçant des professions lucratives qui puissent, en les enrichissant, leur permettre de passer, chacune à leur tour, de la société domestique dans la société publique, ou autrement dit de la société de soi dans la société de tous. »

L'opposé de la monarchie héréditaire est la monarchie élective, l'opposé de la monarchie tempérée est la monarchie despotique. Bonald les définit ainsi: « La monarchie légalement despotique telle qu'elle existe en Orient, et plus près de nous en Turquie, et la monarchie élective telle qu'elle existait en Pologne, sont celles où deux des trois personnes (x), le pouvoir et ses ministres, sont distincts, mais ne sont pas homogènes.

« Ainsi, en Turquie, le pouvoir est héréditaire, et les ministres, officiers ou agents, comme

1. Les trois personnes que Bonald distingue dans uue société sont : le pouvoir, les ministres, les sujets. Par « ministres » Bonald eatend le? serviteurs du pouvoir, l'ensemble de ceux qui « jugent » et qui « combattent yv.

on voudra les appeler, sont amovibles^ et rentrent par un caprice du sultan dans les conditions privées d'où un autre caprice les a fait sortir.

« En Pologne, au contraire, le pouvoir était électif ou viager, et ses ministres, ou la noblesse étaient héréditaires.

« Ces deux causes diamétralement apposées ont conduit ces deux Etats au même résultat: faiblesse du gouvernement et oppression des peuples, en Turquie, par la violence de l'administration, en Pologne, par sa faiblesse ou sa nullité.

«. « Dans une monarchie élective, le roi est sous la dépendance des grands héréditaires qui l'ont nommé et lui ont imposé des conditions. Dans la monarchie despotique, les ministres ou agents du pouvoir sont sous la dépendance arbitraire du pouvoir, qui peut les révoquer, les dépouiller et les rejeter eux et leurs enfants dans les derniers rangs de la société, ou même leur ôter la vie et les biens. De là, dans la monarchie despotique, la violence du pouvoir, qui ne trouve de résistance que dans la révolte des soldats,

qui lui coûte souvent le trône et la vie; et dans la monarchie élective, la faiblesse du pouvoir, dépendant de ceux qui l'ont élu.

« Ainsi, là où le pouvoir est électif, et où la noblesse ou les ministres sont héréditaires, il y a trop de force dans les ministres, et là où le pouvoir est héréditaire et les ministres amovibles, il y a trop de force dans le pouvoir. Le premier de ces états de société est anarchie ou absence de chef; le second est despotisme ou force excessive et déréglée du pouvoir.

a On dira peut-être que dans la monarchie royale le souverain révoque aussi et destitue des emplois militaires ou administratifs; mais s'il révoque le fonctionnaire, il ne destitue pas le noble, qui ne peut perdre son caractère et le faire perdre à sa famille que par un jugement infamant et une dégradation judiciaire; or tout ce qui, dans la société, est légalement indépendant du pouvoir, est un frein aux abus d'autorité. »

On le voit, quand Bonald parle de monarchie absolue, il est loin de préconiser un gouvernement sans frein, puisqu'il considère au contraire

un tel gouvernement comme dangereux pour la société. Mais dans la monarchie française, telle qu'elle était constituée, la société était suffisamment garantie contre les abus du pouvoir. Et quand je parle de constitution je ne parle pas de quelque programme élaboré par une assemblée qui croit que pour donner une autorité ou mettre des limites au pouvoir il suffit de les déterminer et les fixer sur le papier. Je parle de la constitution telle qu'elle avait été façonnée par l'action des siècles. Le frein au pouvoir n'était pas un morceau de papier, mais était des forces réelles, forces de chair et d'os, forces de groupements autonomes, forces de privilèges, forces de respect, force de coutumes, toutes forces que la Révolution s'est appliquée à détruire. « La France avait plus de constitution qu'aucune autre société, écrit Bonald, puisque le pouvoir général y était plus constitué, c'est-à-dire mieux défendu et plus limité que dans tout autre Etat monarchique. Religion publique, royauté héréditaire, distinctions héréditaires et permanentes, non seulement dans les personnes mais dans les choses, immunités du

clergé, prérogatives de la noblesse, privilèges des provinces, des villes, des corps, grands offices de la couronne, prééminence de la pairie, attributions des cours souveraines, inamovibilité des charges de magistrature, tout était, quant à son existence politique, indépendant du monarque. Cette inamovibilité des charges, les mœurs l'avaient étendue à presque tous les emplois civils et militaires; les professions mécaniques étaient fixées par l'établissement de maîtrises; jusqu'aux dernières fonctions de la domesticité, tout existait par soi-même autour du souverain; tout était possédé en titre d'office, tout était propriété. La propriété, comme une barrière impénétrable, placée par la nature ellemême entre la faiblesse et la force, formait autour du monarque une enceinte qu'il ne pouvait franchir. »

Ce sont toutes ces limites au pouvoir que la Révolution a détruites. Et ainsi elle a rendu possible le despotisme, c'est-à-dire, explique Bonald, « un régime où la nation n'est défendue des caprices de son chef par aucune fixité d'existence indépendante du despote, > ou plutôt.

ajoute-t-il, « n'est pas assez défendue: car il n'y a pas de pouvoir qui ne soit borné par quelque endroit. » Le pouvoir du despote, nous dit-il, est en effet lui-même limité; seulement la limite est action et non résistance, force de mouvement et non force d'inertie; c'est-à-dire que n'étant pas dans les institutions, elle est dans les hommes; elle est dans les révoltes des soldats, ou dans l'insurrection populaire ; et comme cette limite est désordonnée, elle est toujours excessive, et ne sait contenir les abus du pouvoir que par la déposition ou la mort du despote, c'est-à-dire par la destruction du pouvoir lui-même.

Certes ce n'est pas à dire que sous la monarchie française il n'y ait pas eu de troubles, que la société ne se soit pas trouvée en péril. Mais ce ne fut pas à cause de sa constitution, ce fut malgré elle. Et ce fut grâce à sa constitution au contraire que la France sortit victorieuse de toutes les phases difficiles de son histoire. Grâce à sa constitution, dit Bonald. et à son caractère. Mais n'est-ce pas un peu la même chose? Je veux dire est-ce que le caractère.

les mœurs ne dérivent pas en grande parlie de la constitution? Pour en être convaincu il n'y a qu'à voir comme les mœurs se sont dégradées depuis qu'a été ruinée l'antique constitution de notre pays.

Ce caractère, cette constitution, écrit Bonald, je les retrouve « principes féconds d'existence, dans tous les événements, à toutes les époques de la vie politique. C'est par l'action de ce double ressort que la France démembrée par les grands vassaux, envahie par ses ennemis, déchirée par les guerres civiles, en proie aux guerres étrangères, agitée par l'ambition et le fanatisme, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, sous des rois faibles, sous des rois captifs, sous des rois enfants, sous des rois en démence, sous une administration trop souvent accablée de besoin et dénuée de principes, réunit ses parties séparées, repousse l'étranger, accroît sa population, étend son commerce et son industrie, augmente ses moyens de défense, crée sa marine, fonde ses colonies, réforme ses lois, perfectionne ses arts, fortifie ses frontières, et se place dans les bornes que la nature lui

a fixées... Voilà l'effet de la constitution de la France, voilà l'effet du caractère français. »

Un des effets de la constitution de l'ancienne France était de permettre toute une floraison de libertés corporatives, de privilèges de villes, de provinces, de libertés communales, etc., toutes ces enclaves dans lesquelles l'activité sociale et politique des citoyens trouvait à s'exercer pour le plus grand bien de l'Etat et pour le plus grand bien des individus eux-mêmes à qui ce maniement des affaires qui les touchaient de plus près donnait le sens des réalités. C'est là, c'est dans toutes ces libertés, qu'était la liberté utile, féconde. Et cest cette liberté que la Révolution a détruite. Et cela était fatal. Dès lors que la Révolution ruinait la constitution, elle devait ligoter l'individu par une administration despotique. Car. comme le remarque Bonald, quand l'absolu est dans la constitution. L'administration peut être sans danger modérée; nous ajouterons décentralisée; mais quand la constitution est faible, il faut que l'ad-

ministration soit très forte sous peine de ne pouvoir gouverner. C'est ce qui fait, disait-il, que Bonaparte a mis une force excessive dans son administration; c'est parce qu'il n'y en avait aucune dans sa constitution.

« Dans toute société, écrit-il encore plus explicitement, la constitution qui est le dépôt des principes, doit être sévère pour que l'administration, qui est la discipline des actions, puisse, sans danger, être indulgente. Si la constitulion est faible, l'administration devra être dure; et plus dure, à mesure que la constitution sera plus faible. Il faudra subvenir, par des règles de fait, à la nullité des principes; et la société ressemblera à un édifice bâti sur le sable, où il faut suppléer par des étais multipliés, au peu de solidité des fondements. Vous affaiblissez la foi des peuples aux grands principes de la religion; il vous faudra multiplier les mesures de surveillance el de répression. Ce que vous épargnez en instruction forte et sévère pour l'enfance, vous le dépenserez un jour en rigueurs pour les hommes faits; et parce que vous aurez porté la mollesse de Salon dans la

morale, vous serez obligé de porter ia dureté de Dracon dans la police. »

Et Bonald illustre cette vérité politique par une image frappante: « L'homme dans la monarchie, écrit-il, est comme un enfant plein de vie et de santé dont une mère sage éloigne prudemment tous les objets avec lesquels il pourrait se blesser; et, l'abandonnant ensuite à son humeur vive et folâtre, elle sourit à ses jeux, et voit avec complaisance se développer son génie inventif et ses forces naissantes.

« Les législateurs, au contraire, commencent par méconnaître l'homme: ils lui supposent une volonté naturellement dirigée vers le bien et ils lui en laissent l'exercice. Bientôt pour réparer leur erreur, ils sont obligés de multiplier autour de lui les petites lois et les petites précautions; ils lui ôtent la liberté de ses actions naturelles pour lui laisser la licence de ses volontés politiques; ils ont pris la place de la nature dans leurs institutions, ils prennent dans leurs règlements la place de la religion...

« L'homme, dans les républiques, ajoute Bonald. est un enfant mutin, à qui une nourrice,

également faible et craintive, n'ose rien ôter de ce qui peut lui nuire, rien permettre de ce qui peut l'amuser; tantôt elle satisfait ses volontés les plus désordonnées, tantôt elle contrarie ses goûts les plus innocents. D'une main elle lui présente les aliments les plus nuisibles, et le flatte de peur qu'il ne s'irrite; de l'autre, elle le tient par les lisières, et, de peur qu'il ne tombe, l'empêche de marcher. »

La monarchie, elle, permet à l'homme de marcher, de se mouvoir librement dans le cercle de ses intérêts, ses intérêts individuels, ses intérêts professionnels, ses intérêts de commune, de ville, ou de province, ses intérêts de classe, etc. Mais quelles sont les limites de ce cercle? Elles sont posées par les moeurs, les coutumes, les usages, par l'action même des forces en présence. Mais il n'est pas besoin d'ailleurs qu'elles soient déterminées exactement. Bonald trouve même que cela n'est pas bon: « C'est, je crois, écrit-il, une grande erreur de vouloir tracer des lignes précises de démarcation entre le pouvoir et l'obéissance, et poser à l'avance, dans la constitution des sociétés des

limites fixes au pouvoir du chef, à la coopération de ses agents, aux devoirs des sujets. Si les limites sont marquées, chacun en temps de guerre se porte à son extrême frontière, les partis sont en présence et le combat s'engage; et au lieu de disputer pour déterminer les limites chacun s'efforce de les reculer. S'il reste un nuage sur ces questions délicates, on passe à côté les uns des autres sans se rencontrer, on va quelquefois de part et d' autre un peu trop loin; mais après quelques excursions chacun rentre sur son terrain...

« Si jamais il prenait envie à des législateurs de déterminer avec précision le pouvoir et le devoir des pères et des enfants, des maris et des femmes, des maîtres e!: des serviteurs, la société de famille serait impossible. On a beau faire, il faut, dans un Etat comme dans une famille, un pouvoir discrétionnaire, ou bientôt la société tout entière, chef et subalternes, ne sera qu'un troupeau d'automates. »

Mais un tel pouvoir n'est-il pas dangereux? Ne peut-il échoir, en effet, à un mauvais chef? Certes, car il n'est pas de régime politique qui

garantisse contre un tel malheur. Mais à ce point de vue encore c'est la monarchie qui offre le plus de sécurité, et le pouvoir électif le moins. Car, comme le remarque Bonald, « l'élection, si elle pouvait être libre, donnerait au total plus d'hommes faibles que l'hérédité; car les hommes forts ravissent le pouvoir bien plus souvent qu'ils ne l'obtiennent ». C'est d'ailleurs une remarque faite bien souvent qu'il n'est pas dans toute l'histoire de la monarchie une série de chefs comparables au point de vue médiocrité à celle que nous a donnée la République.

D'ailleurs dans un régime c'est l'ensemble qu'il faut considérer, et non les accidents, les abus toujours possibles. Il n'est pas de pouvoir, il n'est pas d'autorité qui soutienne l'examen, si on l'envisage par ce côté. « Si je voulais, disait Montesquieu, raconter les abus des institutions les plus nécessaires, je dirais des choses effroyables. » Cela rappelle l'exclamation de Joseph de Maistre: «je ne sais pas ce qu'est la conscience d'un misérable; mais je sais ce qu'est la conscience d'un honnête homme, c'est effrayant! » Tout cela nous signifie

simplement que tout ce qui est humain est imparfait, et que la meilleure chose a ses défauts. Seulement, comme dit Bonald, il faut poser comme un des premiers axiomes de la politique qu'on ne doit < jamais s'arrêter aux abus inséparables des meilleures choses, ni aux avantages, on peut dire inévitables, qui se rencontrent dans les plus mauvaises . Mais c'est ce que ne font pas les esprits faux. Nos pères, écrit Bonald, « témoins comme nous, et même plus que nous, des désordres de quelques ministres de la religion, du mauvais emploi de quelques biens ecclésiastiques, n'accusaient pas la religion du tort de ses ministres, pas plus que la royauté des fautes des rois; et il était réservé à la philosophie de nos jours de rétrécir la pensée en voyant toujours l'homme et jamais la société ».

On sait ce que Comte répondait à quelqu'un qui lui objectait, à propos de son projet d'un gouvernement spirituel: « Mais ne craignezvous pas qu'un tel gouvernement n'abuse? » Comte répondait: « J'espère bien qu'il abusera. » Il entendait par là: j'espère bien qu'il

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existera. Vouloir, en effet, qu'un gouvernement soit mis dans l'impossibilité d'abuser, c'est vouloir qu'il n'ait pas d'existence, toute existence entraînant avec elle l'imperfection. L'objection de l'interlocuteur de Comte, comme le fait remarquer le positiviste qui rapporte cette anecdote, est une objection d'ordre parlementaire, « puisée à l'argumentation de ces doctrines, qui, à force de réclamer l'équilibre et la pondération du pouvoir, ont fini par supprimer toute espèce de gouvernement et de pouvoir ».

Ces doctrines ont envahi et corrompu jusqu'aux institutions monarchiques mêmes. Elles ont cru trouver un remède aux abus possibles du pouvoir personnel, parce qu'elles appellent des garanties constitutionnelles. Ces garanties sont-elles réelles? Loin de là, disait Bonald. Elles sont un affaiblissement des pouvoirs dans ce qu'il a de bienfaisant, et un appui pour ce qu'il a de dangereux. Si le pouvoir veut abuser, en effet, il le fera bien plus facilement si la responsabilité se trouve dispersée, et par exemple, déclare Bonald, « je ne crains pas de soutenir, que jamais le pouvoir absolu de nos rois a' au-

rait osé demander aux peuples ce qua obtenu le pouvoir constitutionnel du monarque armé de deux Chambres ».

Ce n'est pas que Bonald se prononce contre toute chambre, toute assemblée. Mais il ne veut pas que les chambres gouvernent, voilà tout. Le gouvernement, le pouvoir appartient au roi. Est-ce à dire que les citoyens soient dénués de tout moyen d'agir sur le gouvernement? Nullement: Il y a d'abord la voie des doléances : « Les Etats généraux, écrit Bonald, n'ont ni ne peuvent avoir de faculté législative, parce qu'ils ne sont pas le pouvoir général de l'Etat, qu'ils ne sont pas l'organe de sa volonté générale; et ils ne peuvent procéder que par doléances, plaintes respectueuses. C'était en France l'usage le plus constant. » Il écrit encore: « Les Etats généraux peuvent et doivent s'adresser au roi par voie de doléances ou de plaintes respectueuses, pour réclamer l'observation des lois anciennes, le développement nccessaire d'une loi existante, l'abrogation d'une loi non nécessaire, ou enfin la rédaction d'une coutume en loi écrite. »

Il y a aussi la voie des remontrances, dont le parlement ne se fit pas faute d'user, dans les derniers temps de la monarchie, jusqu'à même en abuser, déclare Bonald. Mais, ajoutet-il, « l'abus que les tribunaux ont pu faire dans ces derniers temps du devoir naturel de remontrance n'empêche pas que cette fonction ne fût ce qu'il y avait de plus excellent dans la constitution française, et le principe de tout ce qu'il y avait de grand et d'élevé dans le caractère français. »

Certes il faut que le commandement soit un, il faut que la volonté du chef prime toute autre, sous peine, pour le chef, de cesser d'être le chef. Mais il est utile, il est nécessaire, que cette volonté ne soit pas abandonnée à elle-même, qu'elle soit entourée des conseils de ceux qui sont en mesure d'apporter des lumières. Si l'on veut que les citoyens aient un droit dans le gouvernement, voilà le droit qu'ils ont, c'est celui de renseigner le pouvoir, et il est impossible de leur retirer ce droit. Ou plutôt,, il y a un seul moyen de leur en empêcher l'exercice, c'est de rendre le pouvoir vacant. Toute doléance

alors est vaine, tout conseil inutile, puisqu'il n'y a personne pour écouter, personne de responsable, personne pour s'inquiéter des intérêts de la nation. Et c'est ce qui arrive sous le règne des assemblées, qui est le régime par excellence de l'irresponsabilité.

Mais s'il ne faut pas d'assemblée qui légifère, cette fonction appartenant au roi, il faut néanmoins une représentation des contribuables pour voter l'impôt. Car, écrit Bonald, « si le roi. pouvoir général, conservateur de la société, doit mieux que tout autre en connaître les besoins, les propriétaires seuls peuvent connaître leurs facultés; et l'impôt n'étant que la partie de la propriété que demandent les besoins de la société, et que permettent les facultés du propriétaire, il en résulte nécessairement que. dans une société constituée, le roi doit demander l'impôt et le propriétaire le consentir. »

Donc, « 1° Le pouvoir demande; car il est dans la nature que le pouvoir conservateur de In société connaisse parfaitement ce qui est nécessaire à la conservation de la société.

« 2° La société — propriétaire, représentée par les Etats généraux, octroie ou accorde; car il est dans la nature que le propriétaire connaisse parfaitement ce qu'il peut donner de sa propriété, et sous quelle forme il lui convient de le donner.

« 3° Le pouvoir répartit, perçoit, dépense, rend compte par ses différents agents; car nul ne peut mieux percevoir que celui qui répartit, ni rendre compte que celui qui dépense.

« 4° La société approuve la répartition, surveille la perception, reçoit le compte par ses officiers ; car nul autre ne peut mieux approuver la répartition que celui qui doit payer, surveiller la perception que celui qui paie, recevoir le compte que celui qui a payé.

« Le pouvoir rend compte, parce que l'emploi se fait par lui; la société reçoit le compte, parce que l'emploi se fait pour elle. »

Ainsi en était-il dans l'ancienne France. « Le monarque, écrit Bonald, ne pouvait faire la perception, ni rendre le compte, que par des agents justiciables et comptables à la société; et la société ne pouvait éclairer la perception,

ni recevoir le compte, que par des officiers indépendants du monarque et chargés de poursuivre et de punir, s'il y avait lieu, la personne de ses agents. On voit la nécessité des tribunaux connus en France sous le nom de Chambre des comptes et de Cours 'des aides; cours souveraines, indépendantes dans leurs fonctions, inamovibles dans leurs offices. »

Remarquons d^ailleurs que pour les besoins fixes il n'est pas besoin de renouveler chaque année le consentement des contribuables. « Si l'objet de 1 impôt et l'impôt sont fixes, écrit Bonald, la demande une fois faite par le pouvoir de l'Etat, et le consentement une fois donné par la nation, il n'y a plus, pour l'impôt fixe ni nouvelle demande à former de la part du souverain, ni par conséquent nouveau consentement à accorder de la part de la nation. »

On sait que c'était la pensée du Comte de Paris qui avait élaboré un projet en ce sens. le budget des recettes et dépenses fixes devant être voté pour plusieurs années.

Contrôle, conseil, vote de l'impôt, voilà donc

la fonction des assemblées. Quant aux assemblées qui prétendent usurper le pouvoir, gouverner, légiférer, Bonald les juge avec la plus grande et la plus juste sévérité, non seulement au point de vue de l'intérêt national, mais même au point de vue de l'action pernicieuse qu'elles exercent sur ceux qui les composent. Ses jugements sont lapidaires; l'expérience nous a suffisamment prouvé qu'ils n'étaient pas exagérés. Il écrit par exemple: « Les hommes assemblés fermentent comme les matières entassées; et l'on est affligé pour l'humanité de voir qu'une assemblée est presque toujours l'opposé d'une réunion, que les passions se combattent beaucoup plus que les sentiments ne s'accordent, et qu'il y a dans toute assemblée populaire moins de raison à proportion qu'il y a plus d'êtres raisonnables. »

« La pensée veut la solitude, disait-il encore, et l'art de parler, les assemblées. La plupart des hommes de nos jours n'ont vécu que dans les assemblées politiques. »

C'est à rapprocher de cette exclamation que jetait Auguste Comte devant la chute du par-

Le réalisme de Bonald. n

lementarisme, en 1852: « Je me sens profondément soulagé du joug anarchique des parleurs arrogants et intrigants qui nous empêchaient de penser. »

Pour figurer dans les assemblées, remarquait encore Bonald, « le bon sens et le génie ne suffisent plus aujourd'hui: il faut de l'esprit, et même du bel esprit; de la facilité à parler en public, qui peut ne pas se rencontrer avec la rectitude du jugement et la profondeur des vues; l'art de parler sans rien dire, et de riposter sans répondre. »

Repoussant tout parlementarisme, remettant la direction, le commandement au seul, au vrai chef, le roi. Bonald répète avec Bossuet: « Rois, gouvernez hardiment. » Il entendait par là: n'ayez pas d3 hésitation sur votre devoir premier: il est de gouverner. Marchez hardiment dans la voie tracée par ce devoir premier. Gouverner est chez le chef un devoir, en effet, bien plus encore qu'un droit: « Qu'est-ce que l'éUat de roi? écrivait Bonald. Le devoir de gouverner. Qu'est-ce que l'état de sujet? Le

l'autorité. 183

droit d'être gouverné. Un sujet a droit à être gouverné, comme un enfant à être nourri. C'est dans ce sens que les peuples ont des droits, et les rois des devoirs. » Ce devoir de gouverner implique comme conséquence le devoir de maintenir son pouvoir, par tous les moyens, s'il est nécessaire. C'est ce dont l'autorité ne fut malheureusement pas assez convaincue, lors de la Révolution. « Grâce à des doctrines abjectes, écrit Bonald, les magistrats civils et militaires, des ministres de la religion et de l'Etat, les chefs eux-mêmes se croyaient des abus, dont ils attendaient, dont ils provoquaient la réformation. » Entre les deux camps opposés, ajoutet-il, « la victoire ne fut pas longtemps indécise. Le pouvoir avait douté, il fut valincu. »

Sur cette défaite du pouvoir, Bonald a une page superbe et vibrante d'indignation, que je veux citer en entier. Après avoir rappelé que la nation française avait contracté des engagements envers la maison régnante, et que tant qu'elles subsistaient l'une et l'autre, ces engagements entre toutes les générations de cette famille et les générations correspondantes de

cette nation, ratifiés par dix siècles d'existence et de prospérité, ne pouvaient être rompus, il écrit: « Quelle est la génération insensée qui, au mépris de la sagesse de ses pères et des droits de ses enfants, est venue déchirer ce contrat sacré, briser de ses mains la chaîne mystérieuse qui unit le passé à l'avenir, précipiter nos rois du trône, et finir la nation ellemême, cette nation si grande et si majestueuse, véritable reine de l'Europe par la force, la sagesse et la dignité de ses institutions politiques, autant que par sa langue, sa littérature et son goût pour les arts, pour commencer une nation nouvelle, dans tous les vices et toutes les imperfections de l'enfance, l'indocilité, l'ignorance, l'engouement pour les plaisirs et les frivolités, le mépris de tout ce qui est grand et sévère de morale, l'impuissance du repos, le besoin de l'agitation: une nation qui a voulu être la terreur des peuples dont elle était le modèle, qui a mis sa gloire à régner par droit de conquête sur cette Europe où jadis elle régnait par droit d'aînesse? Que n'a-t-elle pas détruit cette nation nouvelle, et qua-t-elle fondé? Une

royauté sans pouvoir, une noblesse sans devoirs, un clergé sans influence, une magistrature sans autorité, une administration sans considération et sans responsabilité, des institutions sans dignité, un peuple sans frein et sans morale, jouet de tous les intrigants, dupe de toutes les impostures.

« Comment cette génération, qui eût été maudite par nos pères, et qui le sera par nos enfants, a-t-elle pu s'arroger le droit de réprouver le passé, de déshériter l'avenir, de lui ravir cette succession de bonheur privé et d'ordre public, à laquelle il était substitué? Usufruitière ellemême dans son existence passagère, de ce patrimoine inaliénable, à quel titre en a-t-elle usurpé la pleine propriété pour le dissiper d'abord en institutions impuissantes, et bientôt en honteuses et cruelles extravagances, et pour offrir à l'Europe, dans un petit nombre d'années, à la place des leçons de sagesse et de vertu que la France lui avait données pendant tant de siècles, l'exemple de toutes les folies, de tous les crimes, de tout ce qu'il y a fcle plus vil dans les cœurs les plus dépravés,

de plus féroce dans les penchants les plus abrutis, de plus absurde dans les esprits les plus égarés, et pour tout renfermer en un mot, pour lui donner le spectacle d'une Convention. » Je terminerai par cette considération de Bonald: « La France n'a jamais été et ne sera jamais une république, elle n'est qu'une monarchie en révolution. > Entendez par là qu'on peut bien imposer la république à la France, mais qu'on ne peut pas faire que ce soit le gouvernement naturel au pays, le gouvernement réclamé par son passé, son présent et son avenir, par ses mœurs, par ses intérêts, par son état social. On ne peut pas faire que tout cela ne postule la monarchie. Seule donc la monarchie peut régner en France. Elle régnera par l'ordre si elle est le gouvernement existant en fait. Et dans le cas contraire elle marquera son absence par les troubles dont sera alors agité le pays. Et c'est là encore une façon de régner.

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