Ibid., la Trompette du Jugement
chés par la nature; dans le second, c'est le désordre et l'enchevêtrement des cimiers comparés à une forêt de monstres; dans le troisième, c'est la sournoiserie et en même temps la rapidité du geste que fait Ladislas; dans le quatrième, c'est l'écart d'un cheval effrayé; dans le cinquième enfin, c'est « l'informe » d'abîmes insondables où l'œil ne perçoit que brume et ténèbres.
Souvent les discordances du rythme l'approprient, sans effets particuliers, au caractère général d'un passage qui retrace des émotions violentes ou une scène de désordre et de confusion.
Citons comme exemple, pour le premier cas, ces vers des Pauvres gens :
Quand elle fut rentrée au logis, la falaise
Blanchissait; près du lit elle prit une chaise
Et s'assit toute pâle; on eût dit qu'elle avait
Un remords, et son front tomba sur le chevet,
Et par instants, à mots entrecoupés, sa bouche
Parlait, pendant qu'au loin grondait la mer farouche.
« Mon pauvre homme! ah! mon Dieu ! que va-t-il dire? il a
Déjà tant de souci ! Qu'est-ce que j'ai fait là ?
Cinq enfants sur les bras ! ce père qui travaille !
Il n'avait pas assez de peine; il faut que j'aille
Lui donner celle-là de plus. — C'est lui"? — Non. Rien.
— J'ai mal fait. — S'il me bat, je dirai : Tu fais bien.
— Est-ce lui? — Non. — Tant mieux. La porte bouge, comme Si l'on entrait. — Mais non. — Voilà-t-il pas, pauvre homme, Que j'ai peur de le voir rentrer, moi, maintenant ! »
Et, comme exemple du second cas, citons les vers suivants du Satyre :
Il dit la guerre; il dit la trompette et le glaive;
La mêlée en feu, l'homme égorgé sans remord,
La gloire, et, dans la joie affreuse de la mort,
Les plis voluptueux des bannières flottantes.
L'aube naît; les soldats s'éveillent dans les tentes ;
La nuit, même en plein jour, les suit, planant sur eux;
L'armée en marche ondule au fond des chemins creux:
La baliste en roulant s'enfonce dans les boues; L'attelage fumant tire, et l'on pousse aux roues; Cris des chefs, pas confus; les moyeux des charrois Balafrent les talus des ravins trop étroits. On se rencontre, ô choc hideux! les deux armées Se heurtent, de la même épouvante enflammées, Car la rage guerrière est un gouffre d'effroi. 0 vaste effarement ! chaque bande a son roi. Perce, épée! ô cognée, abats ! massue, assomme ! Cheval, foule aux pieds l'homme, et l'homme, et l'homme, et
[l'homme!
Hommes, tuez, traînez les chars, roulez les tours; Maintenant, pourrissez, et voici les vautours !
La prosodie, dans de tels morceaux, semble ne connaître presque aucune règle : elle procède par des secousses successives, elle imprime à la phrase une continuelle trépidation ; et ce déséquilibre du rythme marque, soit, dans le premier, l'inquiétude dont le cœur de Jeannie est troublé, soit, dans le second, le tumulte et les heurts sanglants de la guerre.
Souvent même, il ne s'agit que de dégourdir le vers. Stendhal comparait un couple d'alexandrins à une paire de pincettes brillantes et dorées, mais droites et raides; la solennité des alexandrins classiques les rendait incapables d'exprimer les menus détails. Aussi la jeune école, surtout dans le drame, qu'elle conçut comme un fidèle tableau de la réalité, dut leur donner plus de souplesse, et, parfois, les assimiler à la prose.
La préface de Cromwell nous apprend que certains novateurs prétendaient bannir les vers de la scène; d'après eux, « les éléments de notre langage poétique étaient incompatibles avec le naturel. » Victor Hugo leur remontre que « le caractère de notre poésie » permet fort bien la libre expression de toutes les choses vraies. Seulement, il fallait
d'abord réformer l'alexandrin, et c'est ce que fit Victor Hugo lui-même.
On se rappelle l'enjambement qui se trouve au début ù'IIernani :
Serait-ce déjà lui? C'est bien à l'escalier Dérobé.
Les enjambements de cette sorte ont pour seul effet de rompre la monotonie de l'alexandrin. Un drame comporte maints détails soit presque indifférents, soit plus ou moins vulgaires, auxquels ne saurait convenir le rythme classique. C'est souvent pour les exprimer que Victor Hugo fait usage de césures irrégulières. Et les classiques se récriaient. Nous savons que le rejet du mot dérobé les « mit tout de suite en fureur1 ». Un de leurs chefs, Jay, appelle la langue d'Hernani « jargon bâtard, qui n'a ni la mesure du vers, ni le mouvement naturel de la prose2 ». Mais, en altérant le vers de la tragédie, le poète l'accommodait au drame.
Même dans la poésie lyrique, l'alexandrin, lorsqu'il s'agit de rendre quelque tableau familier, transgresse les règles traditionnelles. Rappelonsnous par exemple le passage suivant d'une poésie de Victor Hugo, la Vie aux champs :
Les petits, — quand on est petit, on est très brave, — Grimpent sur mes genoux; les grands ont un air grave. Ils m'apportent des nids de merles qu'ils ont pris, Des albums, des crayons qui viennent de Paris; On me consulte, on a cent choses à me dire; On parle, on cause, on rit surtout ; j'aime le rire,
1. « Un jeune peintre ayant riposté, des chut! énergiques, des à la porte! le firent taire. » (A. Barbou, Victor Hugo et son temps).