Voyage à Vile de France
tieuse. Il exprime les différentes formes des nuages et les divers chants des oiseaux, il distingue les nuances les plus fines, le blanc de la marguerite qui rappelle « celui de la cornette d'une bergère », le blanc de l'hyacinthe « qui tient de l'ivoire », le blanc du lis « demi-transparent et cristallin » comme « de la pâte de porcelaine ». Aucun écrivain jusqu'alors ne s'était préoccupé à ce point de rendre chaque objet par ses caractères propres.
Avec Chateaubriand, la description redevient ample; Bernardin disait : « Je n'ai qu'un pinceau, M. de Chateaubriand a une brosse. » D'ailleurs ses tableaux, surtout ceux que nous étalent si complaisamment le Génie du Christianisme et les Martyrs, trahissent le souci de l'effet, une rhétorique spécieuse et fallacieuse. Et il ajoute ou retranche sans aucun scrupule. Il écrit à son ami Joubert : « Un petit bout du croissant de la lune était dans le ciel tout justement pour m'empêcher de mentir; car je sens que, si la lune n'avait pas été réellement là, je l'aurais toujours mise dans ma lettre ». Comment traitera-t-il donc ses paysages de style? Il les apprête et les concerte à sa guise. Peu lui importent les inexactitudes; il ne se soucie que de la beauté, d'une beauté souvent factice l. Enfin il mêle souvent à ses descrip-
1. « Les critiques qu'on a faites des premières pages d'Atala quant au peu de fidélité du dessin et des couleurs nous démontrent que l'auteur n'a pas cherché l'exactitude pittoresque réelle ; qu'après une vue générale et rapide, il a remanié d'autorité ses souvenirs et disposé à son gré les riches images, réfléchies moins encore dans sa mémoire que dans son imagination; qu'il ne s'est pas fait faute de transporter à un fleuve ce qui est vrai d'un autre, de dire du Meschacébé ce qui serait plus juste de l'Ohio, d'inventer en un mot, de combiner, d'agrandir » (Sainte-
tions je ne sais quel symbolisme moral. Ce n'est plus alors la peinture des choses elles-mêmes; il ne les décrit pas telles quelles, il arrange et dispose sa scène, il la « truque » selon ridée ou le sentiment dont il veut qu'elle soit comme la figuration.
On rencontre pourtant chez lui bien des tableaux où la nature est fidèlement exprimée, et jusque dans le détail, sans procédés conventionnels, sans rien de postiche, sans aucune intention symbolique. Le Génie du Christianisme et les Martyrs en renferment eux-mêmes d'une justesse originale et significative. Parmi les procédés et les lieux communs de la description consacrée, maints traits décèlent, outre l'artiste, un observateur attentif. Relisons notamment la tempête du dix-neuvième chant des Martyrs. Les contemporains y goûtèrent surtout ce qu'elle a trop souvent de pompeux et de banal; mais certaines parties en sont admirables pour leur expressif réalisme. « L'azur du ciel, traversé de bandes verdâtres, semble se décomposer dans une lumière louche et troublée ; des sillons plombés s'étendent sans fin dans une mer pesante et morne. » Et, un peu plus loin : « Le soleil, descendant derrière les nuages, les perce d'un rayon livide, et découvre des profondeurs menaçantes. » Cette tempête n'est plus la tempête classique, toujours la même et comme stéréotypée; Chateaubriand, qui la vit de ses yeux, en retrouve et sait en rendre la sensation directe. Du reste, c'est surtout dans l'Itinéraire de Paris à Jérusalem qu'il se montre un grand peintre; désintéressé le plus souvent de préoccupations étrangères,
Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, t. I, VII* leçon, p. 207).
il ne veut qu'y reproduire la nature, et il l'y reproduit, sous ses diverses formes, avec ce que chacune présente de particulier et de caractéristique. Le romantisme apprit à son école l'art de peindre. Et son influence ne s'exerça pas seulement sur les romantiques de la première génération; les parnassiens aussi la subirent, fût-ce par l'intermédiaire de Victor Hugo.
Si, comparés aux parnassiens, les romantiques n"ont pas autant de précision et de curiosité, il suffirait de les comparer aux pseudo-classiques et aux classiques eux-mêmes pour se rendre compte que le réalisme pittoresque date chez nous du romantisme.
A vrai dire, quelques-uns d'entre eux, notamment Alfred de Vigny, évoquent le monde extérieur plutôt qu'il ne le peignent. Foncièrement idéaliste, Vigny est peu touché des apparences sensibles. On pourrait citer de lui maints passages où il décrit les objets, et souvent des objets minuscules, en y appliquant un soin très délicat. Mais les tableaux de ce genre figurent dans ses premiers recueils; il n'avait pas encore pris conscience de son génie original, il imitait André Chénier1. Le véritable Alfred de Vigny répugnerait à lutter de couleur avec la peinture par le prestige des mots. Il n'est point un peintre; il est surtout un contemplateur. Nous savons comment, romancier, il traite l'histoire : voulant donner aux faits une signification
1. Cf. le Bain (fragment d'un poème de Suzanne), le Bain d'une dame romaine, la Dryade, etc.
morale, il les altère afin de les « perfectionner ». Poète, il traite la nature de la même façon; il ne la rend pas, il exprime v l'âme des choses », — en d'autres termes, sa propre âme; et c'est pourquoi les symbolistes, voilà quinze ou vingt ans, reconnurent en lui leur premier maître. Sa poésie est beaucoup moins pittoresque que subjective. Vigny répudiait le pittoresque comme trop matériel, et sa Muse, lui-même le dit, n'a pas de corps2.
Devons-nous excepter aussi Lamartine? Certes, on ne saurait le qualifier de réaliste. Ses paysages sont encore des effusions lyriques. « La poésie, déclare-t-il, chante bien, mais elle décrit mal. Le moindre coup de crayon d'un dessinateur ou d'un peintre vaut pour les yeux tout Homère, tout Virgile, tout Théocrite 3 ». Admirable interprète des émotions que fait naître en lui le spectacle de la nature, il nous la montre d'ordinaire sans netteté, il la spiritualise au lieu d'en fixer la forme visible.
Et cependant, même chez Lamartine, quelle différence avec les pseudo-classiques! Dans les Méditations, il y a déjà bien des traits précis; il y a dans Jocelyn des figures et des scènes d'un caractère franchement réaliste. Se souvient-on du prêtre que l'abbé Delille prend pour héros d'un de ses poèmes les plus connus?
Là vit l'homme de Dieu dont le saint ministère Du peuple réuni présente au ciel les vœux, Ouvre sur le hameau tous les trésors des cieux, etc.