Préface de Ninus II
alors Villaret et Garnier, continuateurs de l'abbé Velly, puis Anquetil, dont Y Histoire de France paraît en 1805; étrangers à toute critique, incapables de sentir la diversité des siècles, ils représentent le passé sous le costume du présent, ne mettent aucune différence entre un Du Guesclin et un Turenne, entre un Suger et un Sully. Si nous trouvons chez certains, chez Michaud en particulier, quelque couleur locale, ce sont ceux qui subirent l'influence de Chateaubriand, et, par conséquent, du romantisme. — La critique littéraire enfin réduit son office à veiller sur l'observation de règles caduques, et, méconnaissant l'esprit de ces règles, elle les interprète avec une étroitesse contre laquelle eussent protesté beaucoup de classiques ; sur l'étude directe de la nature, elle fait prévaloir les modèles du xvnc siècle, sans comprendre que ces modèles, si beaux soient-ils, ne répondent plus aux tendances de l'art moderne, d'un art qui doit nécessairement se renouveler comme se sont renouvelées ellesmêmes les institutions, les mœurs et jusqu'aux façons de penser et de sentir.
Nous verrons par la suite de quelle manière le romantisme régénéra sous toutes ses formes notre littérature épuisée. Contentons-nous maintenant de dire que, s'il combattit les pseudo-classiques, c'était pour la ramener vers l'observation et l'imitation de la nature.
Aussi bien les adversaires du romantisme se gardent de le comparer au pseudo-classicisme. C'est au classicisme qu'ils le comparent. D'après eux, la littérature classique est réaliste ou naturaliste, et la
littérature romantique, qui en prend le contre-pied, ne saurait donc l'être. Voilà les deux assertions qu'il nous faudra réfuter.
Mais, en premier lieu, doit-on vraiment considérer le romantisme comme une simple contrepartie du classicisme? Telle est l'opinion de presque tous nos critiques contemporains; plusieurs [même veulent le définir par là. Rien de plus faux, rien aussi de plus vain. On le renfermerait ainsi dans un rôle purement négatif ; et sa vigoureuse fécondité dément assez cette définition puérile *.
Sans doute le romantisme s'oppose directement au classicisme. Pourtant remarquons que, d'une façon générale, il accepte ce qui en traduit le fond de notre génie héréditaire. Et d'ailleurs les principaux d'entre les romantiques reconnurent toujours l'excellence de leurs illustres devanciers.
Dans la préface de Cromwell, Victor Hugo, rendant hommage à Molière, qui « occupe la sommité de notre drame », le juge digne d'être mis en comparaison avec Shakespeare; dans la préface d'Hernani, il « prie les personnes que cet ouvrage a pu choquer de relire le Ciel, Don Sanche, Nicomède, ou plutôt tout Corneille et tout Molière, ces grands et admirables poètes » ; dans la préface de Marie Tador, il déclare que « le but du poète dramatique doit être avant tout de chercher le
1. « Le mot romantisme, dit Victor Hugo, a, comme tous les mots de combat, l'avantage de résumer vivement un groupe d'idées; il va vite, ce qui plaît dans la mêlée. Mais il a, selon nous, par sa signification militante, l'inconvénient de paraître borner le mouvement qu'il représente à un fait de guerre; or ce mouvement est un fait d'intelligence, un fait de civilisation, un fait d'àme. » {William Shakespeare.)
grand, comme Corneille, ou le vrai, comme Molière. » Et ce ne sont pas seulement Molière et Corneille que les romantiques se plaisent à glorifier, c'est Racine, c'est même Boileau. Le Globe, en 1825, cite Alhalie comme un modèle pour les novateurs. « Tout ce que nous demandons à nos poètes, déclare-t-il, s'y trouve réuni : la véritable histoire et le naturel le plus parfait; le simple et le naïf à côté du grandiose; les effets de scène les plus hardis et tout le faste de la représentation; enfin la musique au service de la poésie... Racine, aussi vrai que Shakespeare, y a de plus la grâce inimitable et la délicate pureté de son goût. » Dira-t-on que le Globe est modérément romantique? Victor Hugo, dans le manifeste même où il expose le programme de la réforme théâtrale, nomme Racine un divin poète, et, s'il lui refuse le génie proprement dramatique, appelle son Esther une ravissante élégie, et son A thalie une magnifique épopée '. Quant à Boileau, les romantiques l'attaquèrent par cette raison surtout que les défenseurs du classicisme s'autorisaient contre eux de Y Art poétique -. Encore Victor Hugo ne craint-il pas de le louer. Dans la seconde préface des Odes, il relève sans doute ses « anachronismes », ses « fausses couleurs », les dix mille vaillants Alcides qui font pétiller leurs remparts et les Naïades craintives qu'effarouche le passage du Rhin3; mais, lui-même nous en avertit,
1. De même, quelques années plus tard, dans la préface de Marie Tudor, il qualifie la tragédie racinienne de « divinement élégiaque ».
2. Cf. l'article de Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. I, p. 3 et suiv., 1829.