Vie de Joseph Delorme
monotones, ormes gris de poussière, et, au-dessous, quelque vieille accroupie au bord d'un fossé, quelque invalide attardé regagnant d'un pied chancelant la caserne, parfois, de l'autre côté du chemin, les éclats joyeux d'une noce d'artisans », voilà ce qu'il avait sous les yeux et ce qu'il retraçait; et il demande qu'on lui pardonne « la vérité un peu crue de certains tableaux1 ». Si bientôt il élargit son cadre, c'est pour « mener à fin le même procédé » ; il « ne cesse pas d'agir sur le fond de la réalité la plus vulgaire2 ». Quarante ans après, lorsque la réaction naturaliste se marquera jusque dans la poésie, des poètes que l'on oppose aux romantiques reprendront le « procédé » de Sainte-Beuve. A Joseph Delorme se rattachent les Promenades et Intérieurs de François Coppée; et, là comme ailleurs, le romantisme avait préparé, avait devancé le réalisme.
En un certain sens, Théophile Gautier est moins réaliste que Sainte-Beuve. Il éloigne de sa vue les choses vulgaires ou ternes: il ne veut rendre que la beauté de la nature ou de la vie. Mais, plus réaliste en un autre sens, ce qui caractérise ses descriptions, c'est un art exclusivement pittoresque. Lui-même s'appelait « le peintre de la bande romantique ». « Toute ma valeur, déclarait-il, est que je suis un homme pour qui le monde extérieur existe » ; et il comparait son cerveau à une chambre noire. Il disait encore : « Je n'ai fait que bien regarder la nature, la dessiner, la peindre comme je l'ai vue ».