Journal d'un poète
2. « André Chénier nous révèle son âme dans ses dispositions les plus délicates, mais sans tomber dans la psychologie... Après André Chénier, il y a encore de quoi moissonner pour tous les talents... Et moi aussi, je me suis essayé dans ce genre de poème, et j'ai tâché, après mes devanciers, d'être original à ma manière, humblement et bourgeoisement, observant la nature et l'âme de près » {Joseph Delorme, Pensées).
mage. Mais les Feuilles d'automne surtout et les Voix intérieures, et aussi les Chants du crépuscule, les Rayons et les Ombres, voire les Contemplations, renferment un grand nombre de pièces qui révèlent les intimes profondeurs de sa conscience. Lamartine exhalait aussitôt toute impression faite sur sa sensibilité prompte à mettre en branle; Victor Hugo se recueille avant de chanter et descend en lui-même. La Tristesse d'Olympio par exemple n'est point, ainsi que le Lac, une élégie, une romance, la plus exquise des romances et la plus adorable ; ce qui prête à ce poème sa supérieure beauté, ce n'est pas je ne sais quelle mélancolie douce et tendre, c'est ce que nous y sentons d'intense et de concentré, de longuement mûri dans le sanctuaire de l'âme, c'est une gravité fervente, une émotion pathétique à la fois et méditative.
Il faut pourtant convenir que la poésie romantique se traduit d'ordinaire par des effusions sentimentales. Mais en cela justement consiste le caractère du lyrisme.
Objectera-t-on le lyrisme classique, celui de Malherbe ou de Jean-Baptiste Rousseau? Les odes de Rousseau et de Malherbe se rapportent beaucoup moins au genre proprement lyrique qu'au genre oratoire. Et, quant aux poètes qui, dans la seconde moitié du précédent siècle, ont dérobé leur moi pour exprimer, comme Leconte de Lisle, l'âme de l'humanité, ils font, à vrai dire, œuvre épique ou descriptive. Leconte de Lisle, impatient de sa discipline, poussa quelquefois un cri d'angoisse ou d'épouvante; alors seulement, on peut l'appeler un poète lyrique. Des pièces telles que la Légende des
Nornes et le Massacre de Mono, sont de petites épopées. Les cinq premières strophes de Midi décrivent un paysage :
Midi, roi des étés, épandu sur la plaine,
Tombe en nappes d'argent des hauteurs du ciel bleu...
Il n'y a là rien qui relève du lyrisme; il n'y a dé lyrique dans Midi que les trois dernières strophes, où le poète exprime son horreur de vivre, ses aspirations vers le néant.
Homme, si, le cœur plein de joie ou d'amertume, Tu passais vers midi dans les champs radieux, Fuis! la nature est vide et le soleil consume; Rien n'est vivant ici, rien n'est triste ou joyeux.
Mais, si, désabusé des larmes ou du rire, Attéré de l'oubli de ce monde agité, Tu veux, ne sachant plus pardonner ou maudire, Goûter une suprême et morne volupté,
Viens! le soleil te parle en paroles sublimes; Dans sa flamme implacable absorbe-toi sans Qn; Et retourne à pas lents vers les cités infimes, Le cœur trempé sept fois dans le néant divin *.
Et de même, la Ravine Saint-Gilles relève presque tout entière du genre descriptif; elle ne devient lyrique qu'avec la seizième strophe, lorsque, parlant en son propre nom, Leconte de Lisle nous invite à faire de notre cœur
Un gouffre inviolé de silence et d'oubli 2.
Mais le lyrisme des romantiques, ce lyrisme essentiellement subjectif, ne semble-t-il pas incompatible avec le réalisme?