Poèmes barbares
Quand les romantiques peignent la nature, leur subjectivité, dit-on, les rend inhabiles à en reproduire une juste image. Nous pourrions répondre que la déformation môme de la nature est quelque chose de naturel, tout comme les sentiments sous l'influence desquels l'artiste la déforme. La joie, la tristesse, l'enthousiasme, le désespoir, ne le sont-ils point? Et pourquoi l'image des objets cesserait-elle de l'être lorsque l'artiste les a rendus sous l'influence de ces sentiments? Ce qui nous apparaît, c'est le reflet de notre âme. Dira-t-on que les passions violentes dont s'exalte le lyrisme ne représentent pas l'état normal de l'âme humaine? On devrait, en vertu du môme principe, défendre à l'art naturaliste de décrire ce que la nature nous offre de plus ou moins anormal. Or y a-t-il aucun théoricien du naturalisme qui voulût interdire la description d'une tempête ou d'un tremblement de terre?
Au reste, les romantiques, quelque idée qu'on se fasse d'eux, ne sont pourtant pas toujours dans un état d'égarement. Leur précision pittoresque renouvela, fond et forme, notre poésie : clest apparemment que le moi, même le moi romantique, n'exclut pas le sens de la réalité.
On oppose le théâtre au lyrisme comme genre réaliste en tant qu'impersonnel. Prenons tel couplet amoureux d'une tragédie : quelle différence y aurait-il, si le poète exprimait ses propres sentiments? Et l'on ne peut pas dire, que, comparées avec les passions dont la tragédie se fait l'interprète, celles de l'âme romantique soient plus violentes. Hermione, à certains moments, perd conscience de soi :
Où suis-je? qu'ai-je fait? que dois-je faire encore l ?
Se croyant poursuivi par les Furies vengeresses, Oreste, sur leurs têtes, entend siffler les vipères; il voit autour de lui couler à tlots le sang :
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur leurs tètes?... Dieux! quels ruisseaux de sang- coulent autour de moi 2!
Phèdre, dans son délire, s'écrie :
. . . . Insensée, où suis-je et qu'ai-je dit? Où laissé-je égarer mes vœux et mon esprit 3?
Pourquoi Racine, en peignant de telles passions, devrait-il être considéré comme plus réaliste que s'il traduisait les troubles de son cœur?
Au xvnc siècle, on jugeait le moi haïssable. Bossuet taxe d'hérésie « celui qui a une opinion » ; dans la vie sociale, celui qui paraissait différent de « tout le monde » était une sorte d'hérétique. Encore aujourd'hui nous disons d'un maniaque : « Quel original! » Mais, sous l'ancien régime, le mot d'original s'employait presque toujours en ce sens, et Ton nommait originalité ce que nous nommons bizarrerie ou extravagance 4. « Un homme d'esprit me racontait, lit-on chez Mme de Staël, qu'un soir de bal masqué il passa devant une glace, et que, ne sachant comment se distinguer lui-même