‹ Le réalisme du romantismeChapitre 123 sur 211 · Journal d'un Poète · texte numérisé non relu

Journal d'un Poète

de Samson ou du Christ. Or, certains critiques peuvent bien voir dans Vigny un précurseur du naturalisme1 : il est au contraire, et nous l'avons déjà dit, le moins réaliste des romantiques. Mais ce n'est pas seulement pour sa conception tout idéaliste de l'art. C'est encore parce qu'il déguise son moi; et il le déguise du reste en vertu même de son idéalisme, qui lui fait concevoir la poésie comme essentiellement symbolique.

On oppose le réalisme au romantisme sous prétexte que, d'une part, la représentation des « individus » ne saurait se concilier avec un art réaliste, et que, de l'autre, le lyrisme romantique représente leurs caractères les plus « singuliers ». Ces deux assertions sont également insoutenables : la première se fonde sur une théorie fausse; mais, quant à la seconde, l'œuvre de certains poètes déjà tombés dans l'oubli ne la justifie point, et celle des grands romantiques la dément.

D'abord, le réalisme, quoi qu'on en dise, a pour matière propre l'individualité. Se rappelle-t-on les pages où Guy de Maupassant nous parle de l'éducation que lui donna Gustave Flaubert? « Il me forçait à exprimer en quelques phrases un être ou un objet de manière à le particulariser nettement, à le distinguer de tous les autres êtres ou de tous les autres objets de même race ou de même espèce. Quand vous passez, me disait-il, devant un épicier

1. Cf. notamment Brunetière, Évolution de la Poésie lyrique, t. II, IXe leçon, et Manuel de Vhistoire de la Littérature française, livre III, m, p. 470 et suiv.

assis sur sa porte, devant un concierge qui fume sa pipe, devant une station de fiacres, montrez-moi cet épicier et ce concierge... de façon à ce que je ne les confonde avec aucun autre épicier ou aucun autre concierge, et faites-moi voir d'un seul mot en quoi un cheval de fiacre ne ressemble pas aux cinquante autres qui le suivent ou le précèdent '. » Telle avait été la méthode de Gustave Flaubert, et ce fut aussi celle de Maupassant; tous les deux résument le réalisme dans la notation des traits par lesquels se caractérise chaque personne ou chaque chose.

Rien de plus juste; et, nous l'avons vu, si les classiques ne sont pas réalistes, c'est qu'ils font abstraction de ces traits 2. Au reste, en ce qui concerne la peinture de la personne humaine, remarquons que le progrès social détermine toujours entre les hommes ce que les biologistes appellent des différenciations. La discipline de l'ancien régime maintenait certaines classes et fixait ainsi certains types. Sous le régime moderne, chaque individu, se développant et se manifestant avec une liberté inconnue des précédents siècles, offre à l'observateur des caractères purement individuels. Comment donc une littérature réaliste négligeraitelle de les marquer, de les préciser aussi exactement que possible?

Sans doute le réalisme ne consiste point dans la représentation des étrangetés et des anomalies. Mais les caractères qui distinguent un concierge et un épicier des autres épiciers et des autres con-

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