Boileau, Dialogue des héros de romans
2. En voici le titre complet : Le Berger extravagant, oh, parmi des fantaisies amoureuses, on voit les impertinences, etc.
Dans le Roman bourgeois, Furetière prétend représenter « de ces bonnes gens de médiocre condition qui vont tout doucement leur grand chemin, dont les uns sont beaux, les autres laids, les uns sages, les autres fous ». Et certes, on y trouve parfois de l'excellent réalisme. Mais lui aussi, il laisse voir trop souvent son parti pris de parodier la littérature aristocratique, et mêle toujours aux tableaux de la vie contemporaine des traits satiriques qui la déforment. Ajoutons que le Roman bourgeois n'est pas un véritable roman; c'est une série d'épisodes, un défilé de figures qui se succèdent sans liaison.
Du reste, il n'y a rien de classique dans les œuvres de Sorel, de Scarron et de Furetière. Le classicisme répudiait la trivialité jusque dans le roman. Ne voulant pas qu'on altérât la nature pour l'enjoliver ou l'amplifier, pouvait-il souffrir qu'on la caricaturât, comme faisaient les burlesques, ou, comme faisaient les « bourgeois », qu'on en reproduisît de préférence les éléments plats et vulgaires?
Après sa victoire définitive, parut la Princesse de Clèves, le seul roman du siècle qui mérite le nom de classique.
Mais ce roman classique n'est point réaliste. Il le serait, si le réalisme consistait uniquement dans la simplicité de l'intrigue, dans la vérité des sentiments, dans la délicate justesse du style; il ne l'est pas plus que la tragédie contemporaine. Mme de La Fayette y retrace un monde supérieur dont elle écarte toutes les réalités terrestres. Et d'ailleurs, exaltant le triomphe de la vertu sur l'amour, elle unit à l'idéalisation artistique de Racine l'idéalisation morale de Corneille.
On considère non sans raison G il Blas comme la première œuvre proprement réaliste de notre littérature romanesque. Cependant Lesage, bien qu'il se propose de « représenter la vie telle qu'elle est », a pour objet essentiel une satire des mœurs; subordonnant à cet objet la composition même de son livre, il admet une foule de récits épisodiques qui font voir sous divers aspects la sottise et la vilenie de l'homme. Mais surtout, peintre de la société française contemporaine, il ne la peint pas directement, il nous la montre à travers l'Espagne du xviie siècle; c'est une sorte de déguisement, une perpétuelle transposition, bien peu conforme au caractère du roman réaliste.
Marivaux, qui représente aussi les mœurs et les figures de son temps, ne les travestit point à l'espagnole. Ce qui l'empêche d'être vraiment réaliste, c'est que, dans ses romans, la psychologie reste, pour ainsi dire, extérieure et marginale. Il ne laisse pas vivre ses personnages devant nous; il s'y substitue, en leur prêtant d'interminables commentaires sur chacun de leurs actes ou de leurs gestes. Le psychologue, chez lui, prend la place du romancier.
Quoi qu'il en soit, le roman, avec Lesage d'abord, ensuite avec Marivaux, serre déjà la réalité de près. Et quand, de Marivaux et de Lesage, on passe au premier initiateur du romantisme, à Jean-Jacques Rousseau, l'évolution du roman vers le réalisme semble subir un recul.
Par où la Nouvelle Héloise est moins réaliste que le Paysan parvenu ou Gil Blas, c'est ce qui appa-
raît de soi-même, et nous nous dispenserons ici de le dire. Mais, encore qu'on puisse la considérer à maints égards comme le type même du roman idéaliste, elle renferme cependant beaucoup de réalisme.
Réaliste dans la description de la vie domestique et de la vie champêtre, elle l'est aussi dans la peinture de l'amour. Nous avons vu comment Rousseau y décrit les scènes agrestes ou bourgeoises, avec quelle vérité précise et caractéristique1. A l'égard de l'amour, s'il en montre sans doute les ardeurs, les transports, les égarements, est-ce là rien de contraire au réalisme? Nulle part, assure-t-on, Racine n'est plus réaliste qu'en exprimant les passions d'Hermione, de Roxane, de Phèdre : pourquoi Rousseau ne le serait-il donc pas en exprimant celles de Saint-Preux et de Julie? A la civilisation raffinée qui faisait de l'amour une ingénieuse galanterie ou un sec libertinage, l'auteur de la Nouvelle Héloïse oppose les profonds instincts de l'homme; il « rentre » ainsi dans la nature, il en retrouve les sources primitives , taries par une sociabilité factice.
C'est d'ailleurs grâce à Rousseau, ne l'oublions pas, que le roman a pris chez nous son véritable rang. Méprisé avant lui des « vrais gens de lettres », comme parle Voltaire, et tenu pour « un amusement de la jeunesse oisive », il s'égale dès lors aux plus hautes questions morales et sociales; il revendique tout ce qui peut non seulement émouvoir le cœur, mais encore préoccuper l'esprit et la conscience.
l. Cf. p. 142.
Dans les premières années du xixe siècle, le roman personnel domine avec Chateaubriand et Mme de Staël, avec Sénancour et Benjamin Constant.
A vrai dire, ni Chateaubriand, ni Mme de Staël, ne peuvent guère compter parmi les romanciers. Atala et René sont plutôt des poèmes en prose que des romans; Chateaubriand y prélude au lyrisme romantique, dont il développe par avance les principaux thèmes. Quant à Mme de Staël, un passage de YEssai sur les fictions nous indique ses préférences pour les romanciers de la vie réelle et Corinne, voire Delphine, en offrent bien des tableaux justes et fins; d'ailleurs elle s'accommode beaucoup mieux que Chateaubriand au cadre du genre romanesque. Mais, incapable cependant d'une observation désintéressée, elle ne fait guère, se peignant sous les traits de Delphine et de Corinne, comme Chateaubriand sous ceux de Chactas et de René, qu'exprimer ses propres sentiments, les enthousiasmes, les joies et les douleurs de son âme. Si Delphine et Corinne ne sont pas des poèmes, ce sont des confessions lyriques.
Sénancour et Benjamin Constant donnent au roman personnel une tout autre forme. Ils ne chantent pas leur moi, ils en notent les impressions successives.
Le héros de Sénancour nous rappelle René ; lui aussi a le mal du siècle. Seulement, l'auteur de René poétisait, divinisait sa souffrance; et, dans Obermann, Sénancour ne veut que décrire la sienne. Il l'y décrit avec une fidélité subtile ; peu de livres sont aussi sincères que ce journal intime, aussi minutieusement vrais.
Dans Adolphe, il y a plus d'action, il y a une action nette et serrée, à laquelle adhère partout l'analyse. Du reste Benjamin Constant retrace des sentiments beaucoup moins rares. Sa psychologie, très personnelle sans doute, est aussi très générale ; c'est « la misère du cœur humain » qu'il raconte en racontant celle de son propre cœur1. Enfin, médiocre de caractère, Adolphe applique à l'examen de sa conscience une lucidité exceptionnelle : notre littérature n'a produit aucune œuvre qui l'emporte sur ce petit roman par la clairvoyance et la pénétration de l'anatomie morale. Mais Benjamin Constant, réaliste comme psychologue, ne l'est pas moins comme écrivain. Atala et René sentaient la rhétorique; dans Adolphe, nul artifice, rien qui dénote un auteur. Si le style s'en éclaire çà et là de quelques images, c'est pour illustrer une idée ou un sentiment; il n'a d'autre beauté que sa nette précision.
Au roman personnel s'opposa bientôt un genre de roman qui tire ses sujets de l'histoire. Tous deux d'ailleurs sont également romantiques. Le romantisme, nous l'avons dit, substitue le particulier à l'universel. Or ce « particulier » consiste non seulement dans la personne de l'écrivain, mais encore dans les caractères distinctifs de tel ou tel temps, de tel ou tel milieu, de tels ou tels individus; et, par suite, il y a affinité manifeste entre le subjectivisme d'où provenait le roman personnel et le relativisme d'où provient le roman historique.
1. « Oui, Monsieur, je publierai le manuscrit que vous me renvoyez... comme une histoire assez vraie de la misère du cœur humain » (Adolphe, Réponse de l'éditeur à la lettre de l'auteur).
Certes le roman historique, durant la première moitié du xixe siècle, ne peut se qualifier de réaliste. Pour Alexandre Dumas, l'histoire est « un clou auquel il accroche ses tableaux » ; Alfred de Vigny transforme les personnages les plus illustres afin de leur donner la valeur de types, et les événements les mieux connus afin de les accorder avec cette vérité morale qui doit, selon lui, dominer sur la vérité matérielle; Victor Hugo compose une sorte d'épopée symbolique, et d'ailleurs il s'attache par-dessus tout à l'effet pittoresque. Cependant reconnaissons que le romantisme introduisit dans le roman historique la préoccupation de l'exactitude documentaire. Notre-Dame de Paris, malgré bien des traits contestables, nous restitue le Paris du xve siècle, ville et peuple, avec une singulière puissance. Altérant de parti pris les faits et les figures, l'auteur de Cinq- Mars reproduit scrupuleusement le « costume ». Dumas lui-même, avant de s'abandonner à l'invention, lit les mémoires, les chroniques, les pamphlets, dont il alimente sa verve féconde. Il ne traite point l'histoire selon la manière des Gomberville ou des La Calprenède, et ce feuilletoniste en a une intelligence que n'en avaient certes pas la plupart des historiens antérieurs au romantisme.
Aussi bien le roman historique servit de transition et comme d'acheminement vers le roman de mœurs contemporaines, qui est par excellence le roman réaliste.
D'abord, il détacha les romanciers d'eux-mêmes, et, par là, devint une école d'objectivité. Ensuite et surtout, il fit entrer dans la littérature romanesque une foule de détails qu'elle avait jusqu'alors bannis, les tenant pour oiseux ou triviaux. Le roman his-
torique apprit au roman moderne la valeur expressive de ces détails, qui, essentiellement caractéristiques des anciens âges, ne devaient pas l'être moins de la société contemporaine '. Nous savons du reste combien Balzac admirait l'œuvre de Walter Scott. Et pourquoi l'admirait-il? Parce qu'il y reconnaissait, appliquée à la restauration des siècles anciens, la méthode selon laquelle lui-même reproduisit la vie de son siècle, en multipliant les petits faits précis et significatifs.
Genre hybride, où l'histoire gêne la fiction, où la fiction compromet l'histoire, le roman historique ne se soutint pas longtemps; et, quand il fut tombé aux mains des faiseurs, le roman de mœurs modernes, qu'il avait préparé, le remplaça. Dans ce dernier genre même, on distingue deux écoles, l'idéaliste et la réaliste. Nous marquerons d'abord ce que l'une comporte de réalisme, puis nous montrerons que le réalisme de l'autre se rattache au romantisme.
La première se résume en George Sand. Idéaliste, George Sand l'est par son goût pour le romanesque et par son optimisme; elle l'est aussi par la façon dont elle conçoit l'amour, par le rôle qu'elle lui attribue. « L'idéalisation du sentiment2 », voilà toute sa théorie; voilà le fond et comme l'essence de sa nature.
Et pourtant, dès ses premières œuvres, George