‹ Le réalisme du romantismeChapitre 135 sur 211 · Préface du Compagnon du Tour de France · texte numérisé non relu

Préface du Compagnon du Tour de France

A l'égard de ses idylles rustiques, sans doute elle y trahit encore un besoin instinctif d'idéalisation. Dans le premier chapitre de la Mare au Diable, elle déclare que « l'art n'est pas une étude de réalité positive », mais « une recherche delà vérité idéale ». Et, après les journées de juin, pourquoi fait-elle la Petite Fadette? Elle-même nous le dit dans sa préface : pour détourner les yeux « d'un présent obscurci et déchiré par la guerre civile », pour rappeler à ses contemporains « endurcis ou découragés » que « les mœurs pures, les sentiments tendres et l'équité primitive sont ou peuvent être toujours de ce monde ». Ainsi, ce qu'elle demande à la nature, c'est le tableau d'une vie innocente et heureuse. Souvenons-nous de la scène par laquelle s'ouvre la Mare au Diable. En place du paysan que représente Holbein, de ce paysan vieux avant l'âge, chélif, couvert de haillons, poussant des chevaux harassés sur un sol ingrat et dur, George Sand nous montre, dans un champ fertile, un laboureur jeune, beau, vigoureux, conduisant son double quadrige de bœufs robustes; en place du squelette horrible qui, le fouet levé, court devant le misérable attelage, elle nous montre un bel enfant, sur le sillon parallèle à la charrue, gouvernant les fiers animaux d'une gaule longue et légère. Elle voulait, dès le début de la Mare au Diable, mettre en contraste avec les visions du vieux peintre un spectacle d'énergie et de bonheur ' ; et cette pensée a inspiré tous ses romans champêtres.

On ne saurait pourtant dire que George Sand fausse la nature. Cette scène, dont elle substitue l'image à la macabre allégorie d'Holbein, est « une

t. Chapitre u.

scène réelle1 », une scène vue. Là comme ailleurs, et qu'elle peigne soit la campagne elle-même, soit les figures rustiques, son idéalisme et son optimisme ne l'empêchent pas de les peindre fidèlement.

La nature décrite par George Sand est celle de nos régions. Berrichonne placide et candide, elle ne se sent aucun attrait pour l'exotisme, qui dénote, outre je ne sais quelle inquiétude, un goût blasé, dédaigneux des beautés simples. Elle ne sort guère de France, elle s'en tient le plus souvent aux paysages que chacun de nous a eus sous les yeux. C'est l'Auvergne escarpée et rude, la Provence aride et claire, la verte Normandie; c'est surtout, dans ses romans champêtres, la contrée natale, qui n'a rien de grandiose, mais dont elle retrace les humbles sites avec une exactitude pieuse. Le village, la ferme, les semailles ou les moissons, les veillées autour de l'âtre, voilà son véritable domaine. La Mare au Diable, la Petite Fadette, François le Champi, les Maîtres sonneurs, sont comme imprégnés d'une rusticité fraîche et naïve. Nul autre écrivain ne connut mieux la campagne, n'en rendit de plus fidèles tableaux.

Quant à ses paysans, elle les a sans doute poétisés ; mais ce sont bien les premiers que notre littérature pastorale, jusqu'alors si factice, représente comme tels, sans raffiner leurs sentiments ou leur langage. Quelques-uns n'ont rien d' « idyllique ». Dans la Mare au Diable par exemple, voici Catherine Guérin, la « lionne de village », avec ses airs avantageux, ses propos hardis, ses complaisances équivoques pour les trois lourdauds qui la courtisent; voici le

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