‹ Le réalisme du romantismeChapitre 136 sur 211 · Cf. la Notice en tête du roman · texte numérisé non relu

Cf. la Notice en tête du roman

fermier chez lequel la petite Marie va se mettre en service, gros homme jovial et libidineux, qui lui fait sur-le-champ des propositions déshonnêtes. Ceuxlà mêmes que George Sand peint avec le plus de sympathie ont encore une âme toute rustique. Se rappelle-t-on comment l'idée vient à Germain d'épouser Marie? « C'est commode, lui dit-il, une femme comme toi; ça ne fait pas de dépense! » Et plus loin, voyant combien elle est avisée : « Petite Marie, l'homme qui t'épousera ne sera pas un sot ! ». Ainsi, jusque dans l'expression des sentiments les plus tendres, se retrouve encore le caractère du paysan.

Certes George Sand peint la vie rustique avec amour, elle nous en retrace plutôt les aspects qui la rendent aimable ; mais faut-il donc, pour être réaliste, en retracer uniquement les vilenies? On méconnaît le romantisme quand on n'y voit que les extravagances d'une imagination déréglée : on fausse de même le sens du mot réaliste quand on applique ce mot aux seules œuvres où sont exclusivement représentées les laideurs et les misères de l'existence humaine. Le mal nous trouve plus crédules que le bien; voilà la raison pour laquelle nous qualifions de réalistes les écrivains qui s'appliquent à l'exprimer. Cependant il y a du bien dans la réalité; et comment cesserait-on d'être vrai en le peignant? « Certains, disait l'auteur de la Petite Fadette, prennent le réel par le côté âpre et triste ; ce qui me plaît et me charme est aussi réel. »

1. De même ou à peu près, dans les Corbeaux de Becque, Teissier pense ;à épouser Marie Vigneron dès qu'il découvre ses qualités de fille entendue et pratique, capable de lui tenir son ménage.

A George Sand on oppose Balzac. Mais, si la première idéalise les paysans, le second nous montre en eux des êtres dépourvus de tout sentiment et de toute connaissance qui dépassent l'animalité, réduits à « la vie purement matérielle1 ». Pourquoi donc le pessimisme de Balzac semblerait-il plus réaliste que l'optimisme de George Sand? Et, d'autre part, si George Sand veut, quand elle fait des romans pastoraux, mettre « la bonne nature », dans sa simplicité, dans sa candeur, en contraste avec les vices que développe notre civilisation artificielle et démoralisante, Balzac, lui aussi, soutient une thèse, une thèse non moins préconçue, non moins systématique. Il prétend ouvrir les yeux des hommes d'État sur « la conspiration permanente... du paysan contre le riche », il leur signale « l'infatigable sapeur, le rongeur qui morcelle et divise le sol, le partage, et coupe un arpent de terre en cent morceaux2 ». Or, dénonçant le paysan comme un danger social, il s'oblige à ne peindre que son égoïsme, son avarice, sa bestialité. Sans doute il n'invente pas les Fourchon et les Tonsard. Seulement il a le tort de nous les donner pour types normaux de leur espèce. Et, quand même « l'homme probe et moral » serait « une exception dans la classe des paysans 3 » encore devrait-il lui accorder entre eux sa place; George Sand n'accordait-elle pas la leur aux paysans grossiers et vicieux? Aussi bien, l'on rencontre, ce semble, des Tonsard et des Fourchon moins souvent que des Germain : et, de toute façon, le peintre de la vie

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