Sainte-Beuve, Lundis, t. IX, p
lions du classicisme le naturel vif et libre, à l'art d'une société monarchique un art en rapport avec les mœurs et les institutions de la société nouvelle.
Et, avant tout, si le romantisme a pour objet essentiel de remplacer l'expression du général par celle du particulier, aucun des novateurs ne mérite plus que Stendhal le nom de romantique. Selon lui, la qualité principale d'un écrivain consiste à être soi; de là, sa campagne contre les règles, qui font prédominer une correction monotone et plate sur les diversités originelles des tempéraments. Il veut que notre littérature représente, au lieu de certains types, les individus se développant en pleine indépendance. Son esthétique se résume dans la notation des traits individuels, des détails qui rendent le caractère. Ennemi du classicisme, il s'accorde avec la nouvelle école partout où il combat l'ancienne.
Nous en dirons autant de Mérimée, qui fut d'ailleurs son ami, et, plus jeune de vingt ans, subit son influence. Mérimée se rattache de même aux analystes du xvine siècle; il a la même aversion du lyrisme, de la sensiblerie, de « l'humeur élégiaque » ; enfin, quoique bien autrement artiste, il se défend de « faire du style », il déteste la rhétorique, la phrase, il pousse la concision jusqu'à la sécheresse. Et tout cela pourtant ne l'empêche pas, lui non plus, d'être un romantique. Il l'est, lui aussi, par son individualisme, par son admiration de « l'énergie », par son goût du caractéristique, du petit fait significatif. Après la publication de la Guerre sociale et de Colomba, Sainte-Beuve écrivait : « Venu dans les premiers moments de l'innovation romantique, Mérimée semble n'avoir voulu pour
son compte en accepter et en aider que la part vigoureuse, énergique, toute réelle et observée1 ». Le mettant ainsi hors du romantisme imaginatif et sentimental, Sainte-Beuve reconnaît cependant qu'il est romantique et le déclare tel comme réaliste. A ses débuts, Mérimée se rangea parmi les novateurs; il accepta du moins et aida « la part toute réelle de l'innovation ». Si Ton peut qualifier justement de « victoire romantique2 » le grand succès qu'obtint la Chronique de Charles IX, celui de Colomba, dix ans plus tard, ne parut une victoire du classicisme que parce qu'on se méprenait sur le romantisme en le réduisant à des dithyrambes et à des élégies.
Très différent de Mérimée et de Stendhal, Balzac est un romantique dans le sens usuel du mot par certains côtés de son tempérament et de son esprit. « L'écrivain que les réalistes revendiquent pour maître, disait de lui Théophile Gautier, n'a aucun rapport de tendance avec leur art ». Et sans doute c'était aller beaucoup trop loin. Mais les réalistes eux-mêmes, qui se réclament de Balzac, ne nient point que sa Comédie humaine ne renferme beaucoup de romantisme 3.
Il invente de toutes pièces les histoires les plus bizarres, les plus étranges figures : « docteur es sciences sociales », son imagination fait de lui un émule des Eugène Sue et des Frédéric Soulié. Il