Portraits contemporains, t. III, p
2. Mérimée (Collection des Grands Écrivains français), par A. Filon, p. 172.
3. Cf. le passage des Romanciers naturalistes où Zola oppose Flaubert à Balzac, p. 126 et suiv.
aime d'instinct l'extraordinaire, le merveilleux; physiologiste à l'école de Cabanis, il devient mystique à l'école de Swedenborg. On nous le représente comme imitant la vie; en vérité, l'intuition, dans la Comédie humaine, tient une place bien plus considérable que l'observation1. Un grand nombre de ses personnages, presque tous ses héros, n'ont jamais vécu. Il pousse leur individualité à bout, il leur prête une figure surhumaine, il peint en eux des monstres. On n'admire pas les Goriot, les Grandet, les Hulot, les Balthasar Claës, pour leur ressemblance avec l'humanité telle que nous la connaissons; on les admire pour le puissant relief de la passion unique à laquelle chacun d'eux se ramène. Vrais dans un certain sens, ils ne le sont que d'une vérité symbolique et virtuelle.
Cependant, et quoi qu'ait pu dire Théophile Gautier, l'école réaliste ne se trompait pas en considérant Balzac comme son maître. Il y a chez lui beaucoup de ce qu'on appelle romantisme, mais il y a tout autant de réalisme.
Balzac est réaliste par sa philosophie. Une assimilation complète de l'homme et de l'animal, voilà le principe d'où son œuvre procède et qui en constitue l'unité. Il attache une importance extrême aux milieux, aux choses réelles, à la physiologie; et, désintéressé de toute idée morale, il confond, sous le nom d'appétits, les vices et les vertus. Réaliste par là, il ne l'est pas moins comme peignant de préférence le laid et le mal, comme mettant le plus souvent en scène des « êtres vulgaires », même si
1. Lui-même disait à un de ses amis : « Comment voulez-vous que je prenne le temps d'observer? J'ai à peine le temps d'écrire ».
son imagination les rend effrayants ou grotesques. Il l'est aussi comme retraçant, avec une fidélité minutieuse, le train ordinaire de l'existence dans ce qu'elle a de positif et de pratique. Tandis que George Sand nous montrait des « amoureux », indifférents à la réalité matérielle, et qui ne vivent que pour l'amour et par l'amour, ses personnages habitent la terre, exercent une profession, gagnent de l'argent. Le monde de Balzac, c'est celui où l'on trafique, où Ton intrigue, où se heurtent les intérêts et les convoitises. Immense « magasin de documents », son œuvre décrit toutes les espèces sociales, toutes les conditions, tous les métiers. Telle que l'écrivent les historiens professionnels, l'histoire consiste tantôt en un sec inventaire, tantôt en une vaine métaphysique; mais, tel qu'il le conçoit, le roman, histoire intégrale du siècle, histoire animée et vivante, rivalise avec la nature elle-même, fait concurrence à l'état civil. Enfin Balzac est réaliste comme écrivain. Il ne l'est pas selon la manière de Stendhal ou de Mérimée; il l'est d'une tout autre manière. Le style de Balzac, ce style bigarré, grimaçant, sinueux à la fois et rocailleux, brutal et subtil, est le seul qui pût exprimer la « comédie humaine », qui pût en donner une image vraiment fidèle.
A prendre les mots de romantisme et de réalisme dans leur acception courante, il y a donc chez Balzac un romantique et un réaliste. Mais, puisque la Comédie humaine tient également des deux écoles, ces deux écoles sans doute ne s'opposent pas autant qu'on veut bien le dire.
« Si, déclare Ferdinand Brunetière dans les
Époques du Théâtre français, toute une part de l'œuvre de Balzac — pour l'invraisemblance des données premières, pour l'exagération des caractères, pour la puissance d'hallucination dont elle témoigne, pour le désordre des idées et l'espèce de fièvre du style — est assurément d'un romantique, toute une autre en est d'un naturaliste pour le goût du détail exact et précis, pour l'abondance et la fidélité des descriptions, ou, comme on dit, pour la reconstitution des milieux* ». Et de même, dans VÉvolution de la Poésie lyrique, Brunetière attribue au romantisme soit les intrigues « bizarres, ténébreuses, compliquées », où s'est plu l'auteur de la Comédie humaine, soit « son style chargé de métaphores et prétentieusement incorrect2 ». Et enfin, dans son livre sur Honoré de Balzac : « Le choix de certains sujets, dit-il, l'exagération de quelques caractères, la sensibilité déclamatoire qui lui a dicté la première page du Lys dans la vallée..., tout cela, tout ce galimatias, qui n'est pas rare dans Balzac, l'état d'âme dont il est généralement l'expression, ou encore la psychologie prétentieuse et swedenborgienne de Louis Lambert et de Séraphita, c'est la part du romantisme 3 ».
Ainsi l'on allègue de prime abord une définition préconçue. On affirme que le romantisme a pour caractères propres « le désordre des idées », « la fièvre du style », « le galimatias ». Puis on en exclut, selon cette formule arbitraire, des écrivains comme Stendhal et Mérimée, chez lesquels il se traduit uniquement par le souci du réel ; et, quant à