‹ Le réalisme du romantismeChapitre 148 sur 211 · Caractères, chap. i · texte numérisé non relu

Caractères, chap. i

sous les yeux Clytemnestre arrivant dans le camp; elle demande qu'on lui donne la main pour descendre de son char, s'assure que les femmes du chœur reçoivent doucement sa fille entre leurs bras et calment les chevaux avant de prendre le petit Oreste endormi : cette scène d'une familiarité charmante, Racine la supprime. De même, au début de la pièce, nous voyons Agamemnon qui allume sa lampe, écrit une lettre, la cachette, puis la rouvre, la jette enfin sur le sol en pleurant à chaudes larmes. Dans Ylphigénie française, le Roi des rois, aussitôt paru, éveille Arcas par ces pompeux alexandrins :

Oui, c'est Agamemnon, c'est ton roi qui t'éveille; Viens, reconnais la voix qui frappe ton oreille.

Et, d'un ton aussi solennel, Arcas répond :

C'est vous-même, Seigneur? Quel important besoin

Vous a fait devancer l'aurore de si loin?

A peine un faible jour vous éclaire et me guide, etc.

Les traits de réalité si expressifs, si caractéristiques, qui, chez le poète grec, nous rendaient sensibles le trouble et les angoisses d' Agamemnon, le poète français les retranche comme incompatibles avec les bienséances de la tragédie.

Parmi toutes ses pièces, Athalie passe justement pour celle qui s'assujettit le moins aux conventions classiques. Mais ce n'est pas sans raison que les novateurs de 1830 lui reprochaient d'y amortir la couleur propre de son sujet, soit en omettant les détails pittoresques par lesquels se marquait la civilisation judaïque, soit en effaçant ce qu'avait de plus significatif la figure morale des personnages. « L'idolâtrie monstrueuse de Tyr et de Sidon, dit

Sainte-Beuve, devait être opposée au culte de Jéhovah dans la personne de Mathan, qui, sans cela, n'est qu'un mauvais prêtre, débitant d'abstraites maximes... Joad est beau, noble et terrible; mais on le conçoit plus terrible encore et plus inexorable, pour être le ministre d'un Dieu de colère. Quand il arme les lévites et qu'il leur rappelle que leurs ancêtres, à la voix de Moïse, ont autrefois massacré leurs frères — (« Voilà ce que dit le Seigneur, Dieu d'Israël : « Que chaque homme place « son glaive sur sa cuisse, et que chacun tue son « frère, son ami, et celui qui lui est le plus proche. » Les enfants de Lévi firent ce que Moïse leur avait ordonné »), — il délaye ce verset en périphrases évasives :

Ne descendez-vous pas de ces fameux lévites

Qui, lorsqu'au Dieu du Nil le sauvage Israël

Rendit dans le désert un culte criminel,

De leurs plus chers parents saintement homicides,

Consacrèrent leurs mains dans le sang des perlides?1 »

C'est, à vrai dire, de 1829 que date l'article où Sainte-Beuve critique de la sorte Athalie; et, romantique militant, il écrivait alors ses « portraits » de Boileau, de Corneille ou de Racine afin de justifier la rénovation poétique. Mais, s'attachant de préférence, après le triomphe du romantisme, à mettre en lumière la beauté ou même la vérité de notre tragédie classique, jamais il ne consentit que Racine fût un réaliste. Trente ans plus tard, s'il le déclare « naturel » par comparaison avec Corneille, qui se tient « hors de la nature », il remarque aussi que la loi fondamentale de son art

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