‹ Le réalisme du romantismeChapitre 158 sur 211 · Art poétique, chant III, v · texte numérisé non relu

Art poétique, chant III, v

3. On reprocha à Racine, quelque tragique qu'en soit l'efTet, la scène de Britannicus où Néron se cache derrière un rideau, et celle de Mithridate où, pour découvrir les véritables sentiments de Monime, Mithridate use du même artifice qu'Harpagon dans VAvare.

valoir, là comme ailleurs, le souci de la réalité sur celui de la noblesse.

Ne disons même pas que le drame mêle le comique et le tragique : en vérité le tragique, au sens propre du mot, n'y tient et ne saurait y tenir aucune place ; car ce mot suppose une solennité de tenue, de gestes et de langage à laquelle le drame répugne. Disons qu'il mêle le rire et les pleurs.

Mais, après tout, la plupart des drames renferment peu de scènes vraiment comiques. La différence capitale avec la tragédie consiste dans le ton. Celle-là s'accuse d'un bout à^Fautre; aucune scène, et, pour ainsi dire, aucun alexandrin qui ne la rende plus ou moins sensible. Voici par exemple le début d'Hernani :

Serait-ce déjà lui? C'est bien à l'escalier

Dérobé. — Vite, ouvrons... Bonjour, beau cavalier.

De tels vers n'ont assurément rien de comique; et cependant on sait aussitôt que la pièce à laquelle ils appartiennent n'est pas une tragédie, qu'elle est un drame.

Devons-nous citer de préférence quelque morceau pathétique? Voici la tirade de Ruy Gomez, lorsque, rentrant la nuit dans son palais, il trouve deux hommes chez dona Sol :

Des hommes chez ma nièce à cette heure de nuit!

Venez tous, cela vaut la lumière et le bruit.

Par saint Jean d'Avila, je crois que, sur mon âme,

Nous sommes trois chez vous; c'est trop de deux, Madame * !

1. Acte Ier, scène m. — A la première représentation, « un rire immense » du balcon et des stalles d'orchestre accueillit ce couplet; les classiques en trouvaient le ton déplacé dans une pareille scène, comme si le drame devait se soumettre aux conventions de la tragédie.

Jamais Racine ou même Corneille firent-ils parler leurs personnages avec si peu de majesté? Plus loin, le vieillard exprime ainsi son indignation :

Quant à ces félons

Qui, le soir, et les yeux fixés sur leurs talons,

Ne fiant qu'à la nuit leurs manœuvres infâmes,

Par derrière aux maris volent l'honneur des femmes,

J'affirme que le Cid, cet aïeul de nous tous,

Les eût tenus pour vils et fait mettre à genoux,

Et qu'il eût, dégradant leur noblesse usurpée,

Souffleté leur blason du plat de son épée.

C'est là sans doute un beau couplet. Mais pourtant n'importe lequel de ces alexandrins, si nous le trouvions dans une scène de Racine, nous choquerait nous-mêmes comme hors du ton. Ni la colère, ni l'amour, ni la haine, ni le désespoir ne parlent chez Victor Hugo de la même manière que chez les classiques. Non seulement il mêle du « grotesque » au « sublime », mais son sublime, exempt de ce que les classiques appelaient la noblesse, reste toujours en contact avec cette réalité qui pénètre le drame de partout, qui, pour ainsi dire, en est l'atmosphère.

Le drame ayant pour objet de peindre la vie réelle, nous nous y sentons tout aussitôt dans un autre milieu que celui de la tragédie. Une chambre à coucher; une lampe sur la table; dona Josefa fermant les rideaux de la fenêtre et rangeant des fauteuils : voilà ce que représente la première scène (ÏHernani. Puis, quelqu'un frappe deux coups à une petite porte dérobée. C'est don Carlos; la duègne le regarde « sous le nez », recule d'étonnement, crie : au feu ! Il lui donne le choix entre sa bourse et sa dague, il se fait cacher par elle dans

une armoire. Survient dona Sol; d'abord qu'elle est entrée, on entend des bruits de pas : Hernani paraît en costume de montagnard, portant un cor passé à sa ceinture. Dona Sol court vers le jeune homme; elle touche son manteau trempé de pluie, elle le lui enlève, et, appelant la duègne : « Josefa, dit-elle,

Fais sécher le manteau.

Comparez maintenant la tragédie au drame. Chez nos classiques, nous ne voyons plus rien de réel. L'action ne se déroule pas dans tel ou tel endroit, mais « sur le théâtre ». Elle est en dehors du temps aussi bien que de l'espace; à peine si quelquefois, pour bien indiquer qu'elle commence dès le point du jour, car l'unité des vingt-quatre heures contraint les héros tragiques de se lever tôt, un personnage dit, comme Joad :

. . Du temple déjà l'aube blanchit le faîte1,

ou, comme Arcas :

Quel important besoin

Vous a fait devancer l'aurore de si loin2?

La tragédie nous transporte en un milieu vague, neutre, expurgé des contingences physiques. Conçoit-on Achille ou Xipharès apparaissant sur la scène avec un manteau mouillé, et Iphigénie ou Monime s'écriant à la manière de dona Sol :

Votre manteau ruisselle. Il pleut donc bien !

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