Cf. chapitre n
Blas par exemple, don Antonio Ubilla, qu'il nous donne pour écrivain mayor des rentes, était ministre d'État; don Manuel Arrias, qu'il nous donne pour président de Castille, était gouverneur du Conseil de Castille; la Maison de la reine coûtait annuellement cinq cent soixante-quatorze mille huit cent soixante-six ducats, et non pas, comme il dit, six cent soixante-quatre mille soixante-six. D'autre part, les Hernani, les Didier, les Ruy Blas ont beau revêtir un costume historique : il leur prête, dit-on, sa propre âme, et, portant le lyrisme jusque sur le théâtre, il parle par leur bouche.
Mais, peut-être, quelques inexactitudes touchant le détail des faits ne sont pas d'une telle conséquence; laissons les érudits, dont c'est apparemment l'affaire, chicaner l'auteur de Ruy Blas sur le nombre des ducats que coûtait la Maison de la reine. Pour ce qui concerne la vérité historique des « mœurs », son théâtre en contient beaucoup plus que certains critiques ne le prétendent. Les Burgraves donnent une très juste impression de l'Allemagne féodale vingt ans après la mort de Frédéric Barberousse ; les deux pièces de Marion Delorme et de Ruy Blas, quoique nous reconnaissions parfois le poète dans Ruy Blas et dans Didier, représentent fort bien, l'une, la France au temps de Louis XIII, l'autre, l'Espagne au temps de Charles II * ; et
1. « Avec quelle incomparable magie il [Victor Hugo] a reconstruit dans Ruy Blas la sombre et fiévreuse Espagne du xvn* siècle ! Mœurs, passions, costumes, caractères, excentricités, famille, usages, étiquette, tout y revit et tout y remue par mille détails vibrants et subtils, incorporés à l'action comme des fleurs à l'étoffe et qui ne font plus qu'un avec elle. Il y a quelques années, écrivant une étude sur la cour d'Espagne sous Charles II, je m'étais entouré des matériaux fournis par l'époque; j'avais
enfin, malgré ce qu'on y trouve de « romantisme », Hernani, drame de « l'honneur castillan » , n'en demeure pas moins tout à fait espagnol par les sentiments et par le ton1.
Au reste, lors même que la couleur du drame serait fausse, elle dénoterait cependant un souci des milieux et des décors réels qui suffit pour le distinguer de la tragédie. Rompant avec les abstractions classiques, il y subtitue la réalité positive et relative. Si le roman historique frayait le chemin à George Sand et à Balzac 2, le drame a préparé ce nouveau genre de théâtre qui, dans la seconde moitié du xixe siècle, peindra les mœurs et les figures de la société contemporaine.
consulté tous les documents, feuilleté toutes les chroniques, relu toutes les relations et tous les mémoires. Mon étude écrite, je rouvris Ruy Bios. Quelle surprise et quel éblouissement! Ce fragment de siècle que je venais d'exhumer de tant de recherches, je le trouvais vivant et mouvant dans l'harmonie d'un drame admirable » (Paul de Saint-Victor).
1. « La couleur locale des drames d'Hugo n'est pas visible seulement dans les costumes et les décors; elle est diffuse dans la pièce tout entière; elle est dans la conversation des personnages, dans leurs gestes, dans leur manière d'être, dans mille détails inaperçus qui se réunissent pour concourir à l'impression d'ensemble.... Il a merveilleusement réussi dans ses tentatives pour faire revivre le passé. » (Brunetière, Victor Hugo.)