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I. — HISTOIRE

L'histoire, durant le xvne et le xvmc siècle, produit à peine deux ou trois œuvres dignes d'être comparées avec celles dont s'illustrent tous les autres genres. Bien peu de grands écrivains y appliquent leur talent ; et d'ailleurs, elle ne les intéresse pas tant par elle-même que par les arguments dont elle les munit pour la défense d'une thèse.

Entre les historiens proprement dits du xvir3 siècle, Mézeray seul mérite une place dans notre littérature. Son Histoire de France dénote les plus estimables qualités de méthode et de composition; et, dès les Valois, il allie le mérite de l'exactitude à celui d'un récit plein, facile et vif. Cependant le rhéteur, chez Mézeray, prédomine sur l'historien. Son principal objet est de bien écrire, d'écrire non seulement de belles narrations, mais aussi de beaux discours.

Car il fait parler les grands personnages historiques, il leur prête des harangues fictives. Ces pièces oratoires doivent, affirme-t-il, contenir les explications et les considérations que nécessite l'intelligence de l'histoire; en réalité, ce sont surtout des ornements par lesquels il « rehausse » son ouvrage. Si Dupleix, le moins oublié de ses prédécesseurs, inventait une lettre de Clovis à Théodoric, Mézeray invente un discours de Charles Martel à ses soldats. Lorsque Clovis va recevoir le baptême, Dupleix le représentait « musqué poudré, la perruque pendante » ; presque aussi moderne, le Childéric de Mézeray, s'il ne se musqué ni ne se poudre, dépense en galanteries le revenu des impôts sous le poids desquels il accable ses peuples, jusqu'à ce que les seigneurs français, ayant tenu conseil, le forcent à déposer la couronne.

Plus tard, vers la fin du xvne siècle et pendant les premières années du xvme, nous avons encore Saint-Réal et Vertot. Mais l'un et l'autre ne regardent l'histoire que comme une matière d'éloquence; ils ont adopté ce genre pour montrer leur beau style, et, s'appliquant tout entiers à l'élégance de la forme, peu leur importe l'exactitude du fond. On connaît le mot célèbre de Vertot : « Mon siège est fait »; authentique ou non, la plupart des historiens contemporains auraient pu le dire avec lui.

Les seules grandes œuvres historiques, au xvir siècle, ce sont Y Histoire des variations et le Discours sur l'Histoire universelle.

Pour préparer son Histoire des variations, Bossuet a très soigneusement étudié les textes, et même les textes manuscrits. Nous y trouvons cependant,

quelque diligence qu'elle dénote, maintes assertions peu fondées, maintes généralisations hâtives. Du reste, se proposant d'établir comme quoi « les disputes des protestants rendent témoignage à la vérité catholique », le controversiste, chez lui, ne pouvait manquer de prévenir partout l'historien. Il écrit une sorte de réquisitoire. Les concessions où sa probité l'oblige, il les retourne aussitôt contre ses adversaires. Par exemple, après avoir reconnu la haute vertu des réformateurs, il y signale « un piège de Satan ». Ne lui demandons pas d'être impartial : lui-même avoue qu'il voudrait en vain « faire le neutre » quand sa foi est en jeu; et ne lui demandons pas davantage de comprendre une religion qui contredit les principes essentiels dé sa doctrine, fondée sur l'autorité et sur le « sens commun », par ce qu'elle a de libre et de personnel, par ce qu'elle accorde au sens propre.

Dans le Discours sur l'Histoire universelle, Bossuet soutient encore une sorte de thèse. Il prétend démontrer que Dieu gouverne le monde, élève et détruit les Empires, assure de siècle en siècle « la durée perpétuelle et la suite du catholicisme ». Cette idée commande son livre entier. La première partie en est une préparation, la seconde, un ample développement. Quant à la troisième, il y allègue, pour expliquer les plus grandes révolutions, des causes purement humaines; mais, derrière l'historien, nous y sentons toujours le docteur catholique et l'orateur sacré, dont l'objet véritable consiste à « prouver le christianisme contre les libertins ». Bossuet a pour unique règle la tradition, la tradition interprétée par les Pères de l'Église et accommodée suivant leurs pieuses vues. On sait de quelle

manière il traita Richard Simon, notre plus ancien exégète, coupable, selon lui, « d'un sourd dessein de saper les fondements de la religion ». Il n'admettait pas qu'on discutât les saints textes et rejetait par avance comme nécessairement faux ce que cette discussion sacrilège pouvait produire d'inconciliable avec ses croyances. De la façon dont il la conçoit, l'histoire est la servante de la théologie.

Si Bossuet se fit historien, c'était donc en vue de combattre l'hérésie ou de développer l'ordre des conseils providentiels. Et, d'une façon générale, nous pouvons dire que l'histoire intéresse fort peu les classiques. Elle est également méprisée du cartésianisme et du jansénisme, qui, de concert ou se combattant l'un l'autre, exercèrent pendant le xvne siècle une influence prépondérante. On dédaigne alors toutes les contingences, et, du reste, on ne saisit pas les caractères propres à chaque nation et à chaque époque. Le rationalisme classique exclut la notion du relatif, sans laquelle l'histoire n'est que de la morale ou de la rhétorique.

Nous la trouvons cependant chez quelques rares écrivains, chez Saint-Évremond notamment et chez Fénelon. Auteur de l'originale et pénétrante étude intitulée les Divers génies du peuple Romain, Saint-Évremond, comme suffit à l'indiquer un titre si caractéristique, a le sens des perpétuelles variations qui sont la matière de l'histoire. Il y explique ces « génies » successifs par ce qu'on appelle aujourd'hui l'évolution, et montre ainsi la fausseté du type unique et tout idéal que Balzac avait immuablement fixé en lui donnant une attitude

convenue. Quant à Fénelon, sa Lettre sur les occupations de l'Académie française contient certaines pages qui annoncent déjà la réforme opérée cent ans après. Il veut qu'on « sache les règles du gouvernement et le détail des mœurs de chaque nation », qu'on peigne différemment et les différents peuples et tel peuple dans ses différents âges; c'est, selon lui, « le point le plus nécessaire». Institutions, lois, costume, tout change d'un peuple à un autre, d'un âge à l'âge suivant : voilà la vérité nouvelle qu'il apporte; et cette vérité contredit radicalement la discipline du classicisme.

Mais, remarquons-le bien, on ne peut, à maints égards, compter Saint-Évremond ni Fénelon entre les écrivains proprement classiques. Le premier est un indépendant, un « libertin ». Le second passe pour « un bel esprit chimérique ». Son relativisme en matière d'histoire procède de la même tendance que son individualisme en matière religieuse; et, opposant partout la diversité à l'unité, on le suspecte partout d'hérésie.

Pendant le xvnT siècle, l'histoire, avec Montesquieu et Voltaire, devient beaucoup plus réaliste qu'elle ne l'était pendant le siècle précédent.

Dans YEsprit des lois, Montesquieu « tire ses principes de la nature des choses ». 11 a directement étudié les faits; il fonde ses théories sur des observations ; il explique les gouvernements par l'état physique et moral de chaque peuple; il met en lumière l'influence des climats. Malgré bien des formules trop exclusives et trop péremptoires où nous reconnaissons le dogmatisme classique, il applique en général la méthode positive du juriste.

Quant à Voltaire, son Charles XII marque une date, non seulement par le mode d'exposition, qui exclut les portraits, les harangues, les morceaux d'apparat, ou par le style, qui n'a en vue que la clarté et la justesse, mais aussi par la recherche diligente et la sévère critique des sources, par le souci de la vérité locale, particulière, réelle. Et le Charles XII n'est d'ailleurs qu'une biographie, un épisode détaché, une sorte de digression anecdotique : dans YEssai sur les mœurs, Voltaire apparaît comme notre premier historien vraiment digne de de ce nom. Si sa « philosophie » ne lui permet pas toujours d'y garder un jugement assez libre, ce qui en fait pourtant la nouveauté principale, c'est le sens du relatif. Telle qu'il l'entend, l'histoire consiste surtout à expliquer de quelle manière se modifient d'âge en âge, l'esprit, les lois, les coutumes des nations; voilà l'idée qui domine l'ouvrage, et une révolution de l'histoire doit en réussir.

Cependant l'esprit classique reste encore beaucoup trop vivace pour que cette révolution s'opère sitôt; après YEssai sur les mœurs, il faudra attendre un demi-siècle.

En 1755, paraissent les deux premiers volumes d'une Histoire de France que l'abbé Velly mena jusqu'à Philippe de Valois et que continuèrent Villaret et Garnier ; sous l'Empire, ce livre est encore celui où la plupart des Français étudient notre histoire, et la vogue n'en avait rien perdu lorsqu'Augustin Thierry entreprit sa campagne de réforme historique. L'abbé Velly se vante de « puiser aux sources anciennes », de « peindre exactement les mœurs » : en réalité, il écrit une

sorte de roman, et la critique ne lui fait pas moins défaut que la compréhension du passé. Ses rois mérovingiens ont les traits d'un François Ier ou d'un Louis XIV. Il indique comment les Clotaire et les Thierry pourvoyaient aux bénéfices vacants en régale; il leur donne des hérauts d'armes, il escorte leurs femmes de gardes-nobles. Après avoir raconté de quelle façon Ghildéric fut banni de France, et, pendant son exil en Allemagne, « séduisit Basine, épouse du roi de Thuringe », voici la scène qu'il imagine au moment où le « monarque » chassé rentre dans ses « États » : « Comme une autre Hélène, la reine de Thuringe quitta le roi son mari pour suivre ce nouveau Paris. « Si je connaissais, « lui dit-elle, un plus grand héros ou un plus galant « homme que vous, j'irais le chercher jusqu'aux « extrémités de la terre. » Et il ajoute : « Basine était belle, elle avait de l'esprit; Ghildéric, trop sensible à ce double avantage de la nature, l'épousa au grand scandale des gens de bien ». Cette inintelligence de l'histoire, nous la retrouvons d'ailleurs chez tous les historiens du temps. L'ouvrage d'Anquelil, qui paraît en 1805, ne vaut guère mieux que celui de son prédécesseur, et se borne souvent à le reproduire. Veut-on savoir comment y est rapporté le séjour du même Childéric en Allemagne ? « Childéric ne se permit pas une vie indolente... Il chercha la guerre, et la trouva chez les princes d'Allemagne qui se combattaient, entre autres chez Basin, roi de Thuringe. 11 se fit aimer de ce monarque, et plut peut-être trop à Basine, sa femme. Ainsi il acquérait deux genres de célébrité, bravoure et galanterie, qualités dès ce temps précieuses aux Français ».

Tant que dura le régime classique, nos historiens, qui écrivaient l'histoire en rhéteurs, la concevaient en moralistes. L'homme, envisagé comme exemplaire constant de l'humanité, leur cache les différences entre une race et une autre race, une époque et une autre époque. Il leur faut, coûte que coûte, l'unité; et l'on appelle ainsi je ne sais quelle uniformité superficielle et plate. « Le grand précepte, dira le premier en date parmi les historiens romantiques, c'est de distinguer1. » Or les Mézeray, les Velly et les Anquetil confondent tout. Pour eux notre histoire, dès le ve siècle, est celle d'un seul et unique peuple, ayant « une origine commune, la même langue, les mêmes intérêts civils et politiques ». On nomme Clodion roi de France quand son royaume ne comprenait aucun de nos départements. Aussitôt que Clovis, chef d'une Francia germanique, a parcouru la Gaule du nord au sud pour en rapporter le plus de butin possible, on étend le nom de monarchie française jusqu'aux Pyrénées, et ce nom n'implique pas seulement l'unité politique, mais encore l'unité administrative2. La véritable histoire de France reste ensevelie dans la poussière des chroniques. Elle n'en sortira qu'avec le romantisme; et les historiens de la jeune école commenceront par effacer de leur mémoire ce que leur avaient appris Anquetil ou Velly.

Mme de Staël et Chateaubriand, qui sont les deux principaux initiateurs du mouvement roman-

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