Discours préliminaire
2. On pourrait signaler aussi les Considérations sur la Révolulion française, qui ne contribuèrent pas moins au développement du genre historique. Guizot, en particulier, est un disciple de Mme de Staël, non seulement dans les Essais sur l'Histoire de France et dans VHistoire de la civilisation, mais encore dans la Révolution d'Angleterre.
un historien qui, dans une page célèbre, lui applique le vers de Dante à Virgile :
Tu duca, tu signore e tu maestro?1
Le Génie du christianisme restaurait la religion nationale, faisait revivre le moyen âge avec ses institutions, ses coutumes, ses cérémonies, ses monuments et ses souvenirs les plus divers. Certes, Montesquieu et Voltaire avaient eu une vive, une profonde intelligence de l'histoire : mais ils sont presque uniquement des analystes, des raisonneurs; ils expliquent les faits plutôt qu'ils ne les racontent, et, quand ils les racontent, ils ne nous en rendent pas la vue. Ce qui leur manque et ce que possède Chateaubriand, c'est le don d'évoquer et de ressusciter les vieux âges, aussi nécessaire dans l'histoire que dans la poésie épique.
Au Génie du christianisme se rattachent lesMartyrs. Il y peint, dit-on, le paganisme de l'époque homérique plutôt que celui du m8 siècle, le catholicisme moderne plutôt que le christianisme primitif. D'ailleurs, malgré tant de textes complaisamment cités, son érudition est souvent en défaut. Il ne recule même pas devant de manifestes anachronismes, si ces anachronismes unissent le présent au passé; il avance par exemple Pharamond d'un siècle, il montre Mérovée entouré de douze pairs. Et sans doute, Chateaubriand ne fit jamais profession d'historien; il écrit un poème, il n'écrit pas un livre d'histoire. Mais son poème, quelques licences dont il y use, dénote plus de sens historique que n'en avaient les historiens professionnels ; et nous y trou-
t. Préface des Récits mérovingiens.
vons pour la première fois cette vérité qui consiste dans la vie, dans le mouvement et la couleur, dans la représentation significative des temps anciens.
Sous l'impulsion que lui donnent Mme de Staël et Chateaubriand, l'histoire va fleurir avec autant d'éclat que les autres genres. Or, nous pouvons le remarquer tout de suite, les historiens les moins romantiques seront aussi les moins réalistes, et c'est chez les plus romantiques que se trouvera le plus de réalité.
Parmi les uns, Guizot compose de véritables traités de mécanique sociale comme YHistoire de la civilisation en Europe et YHistoire de la civilisation en France; et, si sa Révolution d'Angleterre a la forme narrative, il l'écrivit pour dégager les causes auxquelles la monarchie anglaise devait son « solide succès ». Les faits ne l'intéressent pas par eux-mêmes, ne l'intéressent que par les idées qui les dominent; quand il raconte, ses récits impliquent toujours une démonstration. Rien chez lui de concret. Il ne nous met pas sous les yeux le mouvant spectacle des événements, tels que les déroule l'histoire; il nous propose et nous impose un système de déductions.
Après Guizot, chef des doctrinaires, voici les historiens romantiques. Non moins romantiques dans l'histoire que Victor Hugo dans le lyrisme ou dans le drame, que George Sand dans le genre romanesque, Augustin Thierry et Michelet la conçurent comme un tableau rétrospectif de la vie humaine.
On peut sur bien des points critiquer Augustin Thierry. D'abord ses premiers essais ' trahissent rhomme de parti en quête d'arguments plutôt que de documents. Puis il attache trop d'importance à l'antagonisme des races : chez nous, il veut que, malgré tant de siècles écoulés, « les iniquités et les misères du temps présent » aient pour cause principale « l'intrusion d'une race étrangère et sa domination violente sur la race indigène » ; en Angleterre, il prétend suivre jusqu'à l'époque de Cromwell le conflit des Saxons et des Normands, et voit dans la Révolution de 1640 une revanche nationale contre l'invasion normande. Enfin, cédant à ses instincts d'artiste, il va parfois chercher le pittoresque chez des chroniqueurs peu dignes de créance, voire chez des poètes; et ses récits, toujours expressifs et dramatiques, admettent maints détails suspects que répudierait une critique plus rigoureuse.
Mais Augustin Thierry n'en fut pas moins, à son heure, un historien réaliste.
S'il commença par écrire des articles tendancieux, ces articles pourtant manifestent déjà un souci de la vérité bien étranger aux Anquetil et aux Velly. Et de bonne heure il se rendit compte que l'histoire lui plaisait en soi2; elle captivait, elle passionnait sa sensibilité et son imagination. La politique d'ailleurs ne lui fut pas inutile. Ce qui fait que les deux siècles précédents manquèrent d'historiens, c'est l'inexpérience des choses publiques; et, chaque fois que s'en offre l'occasion, lui-même
1. Publiés dans le Censeur européen, notamment les Révolutions d'Angleterre et V Histoire véritable de Jacques Bonhomme.