‹ Le réalisme du romantismeChapitre 166 sur 211 · Considérations sur l'Histoire de France, chap. v · texte numérisé non relu

Considérations sur l'Histoire de France, chap. v

comme nous y trouvons le fond même de sa conception historique.

Quand l'auteur des Récits mérovingiens s'en prenait aux méthodes transcendantes, c'est Michelet qu'il avait en vue. Et sans doute Michelet, par bien des côtés, n'est point un historien réaliste.

Sa nature d'esprit, son tour d'imagination le portaient naturellement vers ce symbolisme que lui reproche Augustin Thierry. Diminuant le plus possible l'influence propre des grands hommes, il les réduit à incarner tel principe ou telle aspiration, tel mouvement populaire. Il explique toute une forme sociale par un petit fait. Il prête aux races, aux siècles, aux idées, une sorte d'existence mythique. Et, d'autre part, il se met lui-même dans son œuvre. Il ne peut pas, il ne veut pas être impartial; il tient l'impartialité pour une abdication. Il ne nous donne point le récit des événements, il exprime, tandis que les événements défilent devant lui, son enthousiasme, sa colère, sa tendresse, son indignation, sa pitié, sa foi : c'est l'histoire vue à travers un tempérament, à travers une âme toujours passionnée et frémissante.

Et pourtant, en dépit de ce symbolisme, de ce lyrisme, de ce subjectivisme, Michelet a, plus que tout autre historien, le goût et le sens de la réalité, soit de la réalité documentaire, qu'il saisissait dans les monuments originels, soit de la réalité vivante, que son esprit évoquait avec une extraordinaire puissance.

Dès ses débuts, il emploie de nouveaux moyens d'information. Le premier, il cherche les faits aux sources mêmes. Aucun historien, jusqu'en 1830,

n'avait encore consulté les pièces inédites. « Cela commença, dit-il, par l'usage que je fis dans mon Histoire du mystérieux registre de l'Interrogatoire du Temple. La chronique de Du Guesclin m'aida aussi. L'énorme dépôt des Archives me fournissait une foule d'actes à l'appui de ces manuscrits, et pour bien d'autres sujets. C'est la première fois que l'histoire eut une base si sérieuse1. » Mais il ne se contenta pas de lire tous les textes, môme inédits, il étudia encore les inscriptions, les médailles, les pierres gravées ; il mit au service de la science historique les sciences auxiliaires qui pouvaient la préciser et l'éclairer; archéologue, philologue, numismate, ce visionnaire est sans conteste l'historien le plus érudit de son temps.

On lui doit notamment lintroduction de la géographie dans l'histoire. Au début de sa République romaine, se trouvent deux chapitres intitulés, l'un, Aspect de Borne et du Latium, l'autre, Tableau de l'Italie; il nous fait aussitôt connaître le terrain sur lequel va d'abord se jouer le drame, et qui en explique les péripéties. De même pour son Histoire de France. Avant que la nationalité française ne commence de prendre forme, il caractérise nos anciennes provinces jusque-là dérobées à la vue par ce « vain et uniforme brouillard dont l'empire allemand avait tout couvert » ; il marque, il montre les diversités locales du pays tel que le dessinent les montagnes et les rivières2. « Sans une base géographique, déclare-t-il, le peuple, l'acteur historique semble marcher en l'air comme dans les pein-

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