Préface de
fourvoie souvent dans un symbolisme arbitraire, sa sensibilité ne lui laisse pas toujours un jugement assez ferme. Mais il leur doit aussi l'intelligence de la vie historique, et ce don extraordinaire de nous rendre le passé comme présent. Elles éclairent les vieux textes, en illuminent la signification; elles évoquent hommes et choses, elles « ressuscitent » les siècles morts.
Nous avons vu de quelle façon le romantisme renouvela l'histoire par le sens du relatif, du particulier, du concret ; et, pour s'en rendre compte, il suffisait de comparer les historiens romantiques avec leurs prédécesseurs. Ce sont eux qui substituèrent la diversité à l'uniformité, l'individu au type, la chose à l'idée.
Cependant, vers le milieu du xixe siècle, quand une école nouvelle s'insurgea contre l'école romantique, elle méconnut ce que le romantisme avait introduit de réalité dans l'histoire ainsi que dans les autres genres. Voyant en Michelet et en Augustin Thierry des poètes épiques ou lyriques, les historiens dits réalistes prétendaient que l'histoire imposât une complète répression du moi. Or, ceux d'entre eux auxquels notre littérature donne une place ne se montrent guère moins subjectifs que leurs prédécesseurs. Mais, du reste, l'histoire vraiment objective cesse d'être un genre littéraire, et même ne mérite pas le nom d'histoire.
Est-ce Renan et Taine que l'on oppose à Augustin Thierry et à Michelet ?
Renan travaille sur des documents collationnés et contrôlés par les exégètes antérieurs; et, si l'étendue de son sujet ne lui permettait pas de les collationner et de les contrôler personnellement, pourquoi entreprit-il un sujet d'une telle étendue? Aussi bien son œuvre contient maintes parties qui doivent toute leur valeur à « l'interprétation divinatrice »; il plaidait sa propre cause, dans un éloge d'Augustin Thierry, en défendant contre les historiens scientifiques et leur « prétendue exactitude », qui « n'est au fond qu'un mensonge », la légitimité et la nécessité de l'intuition. Sur la vie de Jésus et celle de ses disciples, sur les premiers temps de l'Église chrétienne, il ne trouvait presque rien d'authentique ou de précis. Qu'importe? Ce qu'il ne sait pas, ce qu'on ne peut savoir, il le conjecture, au besoin il l'invente. Jamais historien n'appliqua une méthode moins scientifique. Toutes ses phrases dans tel ou tel chapitre devraient, il nous en avertit, commencer par un peut-être. Il considérait l'histoire comme « une de ces petites sciences hypothétiques », aussitôt défaites que faites. Suivant lui, l'essentiel pour l'historien est d'écrire une œuvre « dont toutes les parties se commandent et s'appellent », de mettre dans les choses l'unité que la « conscience » révèle. « Ce qu'il faut rechercher, ce n'est pas la certitude des minuties, c'est la justesse du sentiment général, la vérité dans la couleur... Les textes ont besoin de l'interprétation du goût et il faut les solliciter doucement jusqu'à ce qu'ils arrivent à se rapprocher et à fournir un ensemble où toutes les données soient heureusement fondues K »