‹ Le réalisme du romantismeChapitre 173 sur 211 · Introduction à la Vie de Jésus · texte numérisé non relu

Introduction à la Vie de Jésus

Ainsi Renan considère la vraisemblance comme « le grand signe » du vrai. Quand on ne peut pas atteindre sûrement la vérité des « circonstances matérielles », — et peut-on jamais l'atteindre? — la seule condition, à l'en croire, c'est de faire un récit vraisemblable, dans lequel « rien ne détonne ». Sous le nom de conscience ou de goût, il admet, sinon les préjugés de l'historien et ses idées personnelles, du moins son tact, sa manière de sentir et son tour d'imagination, sa fantaisie peutêtre, en tout cas sa complexion mentale. Augustin Thierry et Michelet sont taxés de subjectivisme : en vérité, Renan mériterait plus qu'eux ce reproche. Et non pas seulement parce qu'il accorde davantage à l'hypothèse, à la divination, mais encore parce qu'il met quelque chose de soi dans ses héros préférés. Il modèle leur âme d'après la sienne. Nous le reconnaissons jusque chez son Jésus; il prête au Christ sa « distinction », sa virtuosité d'artiste, son détachement, « ce sourire fin, silencieux » qui implique une philosophie transcendante : il en fait le plus exquis des ironistes.

Quant à Taine, on sait quelles critiques lui adresse l'école moderne. Les facultés supérieures de ce puissant esprit ne sont point celles que doit avoir l'historien vraiment scientifique. Il abstrait, d'une part, et simplifie outre mesure, il réduit les choses et les êtres en formules saisissantes, mais incomplètes. Et, d'autre part, il subordonne l'histoire à sa conception pessimiste de la nature humaine. Pour lui, l'homme, qu'amende superficiellement une civilisation précaire, reste le « gorille » des âges primitifs; et ce gorille, il veut partout le retrouver. Il le retrouve de préférence dans les

acteurs de la Révolution, qui eut le tort à ses yeux de relâcher des contraintes salutaires, qui l'irrite, qui l'effraie, et dont il ne signale guère que les violences. Michelet en voyait ce qu'elle comporte de grand, de généreux; Taine l'explique tout entière par le déchaînement des appétits. Chez Taine, jusque dans le ton, ou même, si l'on peut dire, jusque dans les gestes, on sent l'orateur, qui écrit l'histoire ad probandum ; orateur admirable pour sa passion aussi bien que pour sa logique, mais, malgré la diligence de ses enquêtes, traitant l'histoire comme une science beaucoup moins que comme un art.

Mettrons-nous à part Fustel de Coulanges? L'école scientifique, dont il a été le premier maître, ne craint pas de lui faire son procès. Dans la Cité antique, il démontre, dit-on, plutôt qu'il n'expose ; et, négligeant tout ce qui pourrait infirmer sa démonstration, il rapporte à une cause unique l'histoire de la société humaine. Les nouveaux docteurs n'épargnent même pas ses œuvres suivantes. On lui reproche d'y embrasser souvent d'un seul coup d'œil une trop longue suite d'événements ou un groupe d'hommes trop considérable, et de leur imposer une factice unité. On lui reproche surtout de n'y être pas aussi objectif qu'il le croit ; et, par exemple, on prétend y trouver je ne sais quel « romanisme » inconscient, qui l'incline à diminuer la part de l'élément tudesque dans les origines de nos institutions féodales, puis, quand les Franks ont envahi la Gaule, à effacer trop vite les traces de la conquête.

Cependant Fustel de Coulanges est, entre nos

grands historiens, le plus sévère. Nul autre ne se prémunit contre les chances d'erreur en étudiant les documents avec plus de soin; nul autre n'a plus sincèrement réservé ses opinions, ses convictions personnelles, n'a plus fermement écarté soit l'esprit de parti, soit l'esprit de système, n'a plus strictement borné son ambition, comme il le dit en propres termes, à bien voir les faits et à les bien comprendre, à n'écrire et à ne penser que d'après les textes '.

Mais, quelle que soit l'austérité de sa méthode technique, Fustel de Coulanges ne bannit pourtant pas les idées générales ; il n'exclut pas la synthèse — « une heure de synthèse » après « des années d'analyse2 » — sous prétexte que l'analyse reste toujours inachevée; il ne se résigne pas à séparer l'histoire de la philosophie, qui seule en donne le sens. Et, grand historien par là même, c'est aussi par là que son œuvre excède et transgresse la rigoureuse discipline des purs érudits.

Si nos érudits contemporains font profession d'une objectivité absolue, ceux qui s'y astreignent comptent-ils parmi les véritables historiens? Leurs écrits du moins ne contiennent rien de littéraire.

On peut s'expliquer aisément pourquoi l'histoire devait, par-dessus tous les autres genres, subir l'influence du réalisme scientifique qui prévalut à notre époque. Des faits avérés et positifs, en voilà

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