Introduction à la Gaule romaine
LES GENRES LITTERAIRES : HISTOIRE, CRITIQUE. 2b 1
l'élément primordial ; et nous savons que, pendant ces quarante ou cinquante dernières années, l'érudition historique, sans parler des sciences auxiliaires, s'est prodigieusement étendue ou enrichie, que les travailleurs modernes ont en mains une foule de documents jusqu'alors inédits ou négligés. Or, l'historien littéraire peut en quelque sorte être comparé au poète épique : mais le poète épique choisit son sujet dans les époques fabuleuses ; et, quant à l'historien, les facultés par lesquelles il fait œuvre d'artiste ont un déploiement d'autant plus restreint que sa matière est plus précisément fixée. Les progrès de l'érudition réduisent toujours davantage le rôle de l'art; ce que gagne ainsi la science, c'est l'art qui le perd.
Au reste, telle qu'on l'entend aujourd'hui, l'histoire élimine la personnalité de l'historien comme la zoologie celle du zoologiste ; elle proscrit le sentiment et l'imagination, elle supprime le pittoresque et le dramatique, elle interdit les synthèses, les vues générales, les conclusions de longue portée, elle ne tolère dans la forme que les qualités de la prose scientifique. Elle n'accorde rien au génie de l'écrivain, je veux dire à son moi. Elle est une œuvre collective, une œuvre presque anonyme. Le souci de l'exactitude lui a ôté ce qui en faisait jusque-là une forme d'art.
Mais peut-elle donc n'admettre aucun élément subjectif? Aussitôt qu'elle sort de la statistique pure, le moi, forcément, y joue son rôle.
Demandons-nous pourquoi Fustel de Coulanges, si diligent et si scrupuleux, invitait ses auditeurs à ne pas le croire sur parole. Il savait que l'his-
torien ne s'affranchit jamais de son moi; il sentait bien que lui-même n'y était pas toujours parvenu. Faire d'abord « table rase » en abordant n'importe uel sujet, c'est le premier article de sa discipline. Et voilà sans doute une très louable rigueur. Seulement elle dénote, prenons-y garde, un scepticisme radical. Renan fut traité de sceptique pour avoir dit que l'histoire se renouvelle sans cesse : enjoindre à l'historien de remettre chaque fois tout en question, n'est-ce pas convenir aussi qu'il faut sans cesse la recommencer, et que, par conséquent, elle n'a rien de vraiment scientifique?
On ne saurait assimiler l'histoire aux sciences naturelles. Assimilons-la plutôt à la psychologie dans une œuvre d'art. Sous le nom de psycho-physique, la psychologie moderne veut devenir une science. Je ne sache pas cependant que les travaux de nos « psycho-physiciens » aient supplanté l'art psychologique du romancier ou du dramatiste. Autre chose est d'analyser, comme eux, les phénomènes mentaux, autre chose de créer des âmes, comme le dramatiste et le romancier; et, quelques progrès que puisse faire la psycho-physique, les personnages d'un Racine ou ceux d'un Balzac resteront, ce semble, d'admirables exemplaires de psychologie vivante.
Prétend-on, d'autre part, que l'histoire recherche avant tout la vérité? Il n'y a point de vérité humaine sans vie. Borner l'histoire à une notation sèche et nue, à un pur catalogue, c'est proprement la tuer. Si, en élaborant la matière historique, les érudits s'acquittent d'une besogne fort estimable, celui-là seul est vraiment historien, qui, des matériaux fournis par l'érudition, dégage la réalité vivante.
En somme, les historiens romantiques méritent le nom de réalistes pour s'être appliqués soit à l'étude directe des textes, soit à la représentation expressive des événements et des figures, et pour avoir les premiers tenu compte de certains éléments positifs, tels que la race, le sol, le climat, la nourriture. Comparés avec les plus scientifiques des historiens modernes, ils sont, reconnaissons-le, moins exacts. Ils sont moins exacts que ces érudits dont l'office ne consiste qu'à enregistrer des mercuriales ou des bilans; mettant en jeu leur imagination et leur sensibilité, ils ne font pas ce qu'on nomme œuvre de science. Et cependant c'est aussi par leur sensibilité et leur imagination qu'ils raniment le passé, qu'ils nous en donnent la sensation directe, et, pour ainsi dire, qu'ils le réalisent sous nos yeux.