Sur les Poèmes des anciens
leur native élégance, leur sentiment si fin de la mesure et de l'harmonie les rendent uniques et inimitables. Le principal argument des « modernes » dénotait un dogmatisme absolu; ils alléguaient la constance de la nature. Mais la nature n'est point toujours et partout identique, elle varie d'un peuple à un autre peuple, d'un siècle à un autre siècle; et voilà ce que Fénelon leur remontre i. Son relativisme, qui le sépare des « anciens », le sépare également des « modernes » ; caries deux partis ont, au fond, la même doctrine, et, chez les modernes comme chez les anciens, cette doctrine relève d'un rationalisme qui ne veut faire aucune distinction entre les siècles ni entre les peuples.
Fénelon et Saint- Évremond devançaient leur temps. Le théoricien attitré de l'école classique, Boileau, dont l'autorité se maintint jusqu'à l'avènement du romantisme, ne fit en somme que formuler des règles. Il n'explique pas les œuvres. Il les isole des circonstances et des conditions où elles se sont produites, les détache de leurs auteurs, les juge d'après un type idéal, qu'il tient pour antérieur et supérieur à tout exemplaire. La critique, selon lui, ne doit avoir d'autre instrument que la raison, servie par un goût plus ou moins délicat; elle ne doit avoir d'autre rôle que de marquer ce qui est bon et ce qui est mauvais, de louer les qualités et de blâmer les défauts.
Au xviii6 siècle, le dogmatisme de l'âge précédent subit dans tous les domaines de graves atteintes. Dans celui de la religion, dans ceux de la morale et
i. Lettre à l'Académie, chap. vm.
de la politique, les philosophes ne respectent aucun des principes que le xvne siècle affirmait ou qu'il n'osait débattre.
Cependant notre littérature proprement dite reste fidèle aux traditions du classicisme. En matière d'art, Voltaire, qui régit alors la critique, est, sur presque tous les points, un disciple de Boileau. Sans doute, foncièrement relativiste, il ne saurait admettre, ainsi que Boileau, une seule forme de beauté, un modèle immuablement fixé pour chaque genre. S'il se plaît à répéter, en écrivant l'histoire, que les institutions politiques et sociales changent sans cesse, les maximes littéraires ne lui paraissent pas plus stables *. Mais, quelque peu dogmatiste qu'il soit comme philosophe, Voltaire a le goût classique. Malgré bien des boutades, il observa toujours et défendit les règles consacrées; et l'on peut dire que
1. « Il faut dans tous les arts se donner bien de garde de ces définitions trompeuses par lesquelles nous osons exclure toutes les beautés qui nous sont inconnues ou que la coutume ne nous a pas encore rendues familières. 11 n'en est point des arts, et surtout de ceux qui dépendent de l'imagination, comme des ouvrages de la nature. Nous pouvons définir les métaux, les minéraux, les éléments, les animaux, parce que leur nature est toujours la même; mais presque tous les peuples les plus voisins diffèrent; que dis-je? la même nation n'est plus reconnaissable au bout de trois ou quatre siècles. Dans les arts qui dépendent purement de l'imagination, il y a autant de révolutions que dans les États; ils changent en mille manières tandis qu'on cherche à les fixer... Les hommes ont en tout pays un nez et une bouche; mais l'assemblage de ces traits qui fait une beauté en France ne réussira pas en Turquie, ni la beauté turque à la Chine; et ce qu'il y a de plus aimable en Asie et en Europe serait regardé comme un monstre dans le pays de la Guinée. Puisque la nature est si différente d'elle-même, comment veut-on asservir à des lois générales des arts sur lesquels les coutumes, c'est-à-dire l'inconstance, ont tant d'empire? » (Essai sur la Poésie épique.)
la critique devait opérer son évolution en dehors de lui, voire contre lui.
Pour ce qui est de Jean-Jacques Rousseau, il opposa le sens propre au sens commun. Aussi son influence ruinera tôt ou tard la doctrine du xviie siècle, et le romantisme en procède. Mais elle ne s'exercera sur notre littérature qu'après la Révolution.
Le xvme siècle finissant devient de plus en plus conservateur; et jamais les règles ne furent si méticuleusement prescrites ou si superstitieusement observées.
Chateaubriand lui-même demeure classique. Initiateur d'une ère nouvelle, ne diminuons pas son rôle : il révéla les beautés de la religion chrétienne; il ressuscita le moyen-âge et les antiquités domestiques; il inaugura la renaissance du lyrisme, libéra la sensibilité et l'imagination. Néanmoins il est, en tant qu'artiste, fidèle aux traditions consacrées.
Si Chateaubriand répandit la connaissance des littératures étrangères comme pour rajeunir et vivifier la nôtre, il n'admirait guère, dans ces littératures, que ce qui s'en accordait avec la discipline nationale. Il prétendit n'être ni romantique ni classique, afin de rester au-dessus de l'un et de l'autre parti; cependant le classicisme avait manifestement ses préférences. « Un homme marchant entre les deux lignes et se tenant beaucoup plus près de l'antique que du moderne » pourrait ainsi, déclare-t-il, « marier les deux écoles » et « en faire sortir le génie du nouveau siècle l ». Voilà de quelle façon lui-même définissait son attitude et souhaitait