Essai sur la Littérature anglaise
Tandis que Chateaubriand, comme artiste, est essentiellement grec et latin, Mme de Staël a d'instinct le goût des littératures modernes. « Toutes mes impressions, toutes mes idées, dit-elle dès le début, me portent vers le Nord ». Chez les écrivains de l'Angleterre et de l'Allemagne, elle ne goûte pas seulement des beautés conformes à la tradition classique et dont ils cherchèrent peut-être le modèle chez nos propres écrivains; elle admire aussi celles où nous les reconnaissons comme Allemands et comme Anglais. Chateaubriand prêcha le respect des règles : elle en montre l'arbitraire, elle en accuse la contrainte; elle y oppose le naturel et libre développement du génie.
Mais, si Mme de Staël transforma la critique, c'est principalement parce que, la première, elle envisageait les œuvres dans leurs rapports avec les mœurs, les lois et l'état social.
En commençant la Littérature, elle indique son plan général et signale la nouveauté de ses recherches. Dégager les causes morales et politiques qui modifient le régime littéraire, voilà l'objet capital de cet ouvrage; elle fait voir comment « les différences caractéristiques entre les écrits des Italiens, des Anglais, des Allemands et des Français tiennent « à la diversité de leurs institutions respectives ». Jusqu'alors, on isolait les œuvres des conditions ambiantes : elle les y replace, et fonde ainsi la critique sur l'étude de la réalité concrète.
Cette nouvelle méthode, elle l'appliqua, dix ans après, à un sujet moins général, et, partant, avec plus d'instance. Une seule des quatre parties que renferme V Allemagne concerne directement la littérature; dans les autres, Mme de Staël examine la
société, la philosophie, la religion. Mais, elle-même le remarque, « les divers sujets du livre se mêlent' » ; et elle expose, dans la première partie l'état social et moral des Allemands pour la raison que la littérature allemande, dont elle traite dans la seconde, en est la fidèle expression.
Renouvelée par Mme de Staël, la critique fera tous ses progrès selon la direction qu'elle lui donne.
Barante, en 1821, mettait à sa traduction de Schiller une préface bien significative. Nous ne devons pas, y déclarait-il, nous demander si le poète allemand observe nos règles : ce serait « une tâche superflue et stérile » ; nous devons « rechercher les rapports que les œuvres de Schiller ont avec le caractère, la situation et les opinions de l'auteur, et avec les circonstances qui l'ont entouré ». On ne saurait mieux indiquer les tendances de la critique moderne, et tel est le programme qu'elle va suivre. Non contente d'expliquer les productions littéraires par l'histoire générale du siècle, elle les expliquera aussi par le tempérament des auteurs et par les « circonstances » qui leur sont propres.
Nous n'insisterons pas sur un autre disciple de Mme de Staël, Villemain. Esprit ingénieux, délicat et vif, homme de goût et très élégant écrivain, son œuvre cependant ne compte guère dans l'histoire de la critique. Il tourne autour des œuvres et ne les approfondit pas. Il manque de précision, il manque aussi de décision. Les renseignements même que peut lui fournir la biographie, il y cherche surtout