Observations générales
de quoi diversifier et égayer son sujet. Tenant le milieu entre Mme de Staël et Sainte-Beuve, il n'a ni la hardiesse et la vigueur grâce auxquelles l'une créa véritablement l'histoire de la littérature, ni l'exactitude, la pénétration, le sens des réalités positives que l'autre, « naturaliste de l'âme », allait y appliquer.
On vient de voir comment la critique moderne procède du romantisme, et l'on verra tout à l'heure comment Sainte-Beuve en fixa la méthode; mais, d'abord, il nous faut dire quelques mots de Nisard, qui, principal représentant du classicisme dans la première moitié du xixe siècle, défendit contre les novateurs la doctrine traditionnelle.
Nisard ne donne aucune place à la vie des écrivains. Il exclut les choses particulières et plus ou moins anecdotiques. Il n'envisage que les chefsd'œuvre unanimement admirés, ceux où l'on retrouve le « type » national en ses traits essentiels et permanents, tel que lui-même le définit d'après les monuments classiques. « Il s'est fait un idéal de l'esprit humain, il s'en est fait un du génie de la France, un autre de sa langue. Il met chaque auteur et chaque livre en regard de ce triple idéal. 11 note ce qui s'en rapproche, voilà le bon; ce qui s'en éloigne, voilà le mauvais1 ». Nous ne montrerons pas ici par où sa doctrine est imposante, ni même par où elle est arbitraire et exclusive. Contentonsnous de remarquer qu'elle contredit radicalement le réalisme contemporain. Nisard ratiocine, abstrait, dogmatise; il fait œuvre de pur théoricien. Rédui-
I . Histoire de la Littérature française, t. IV, Conclusion, § iv.
sant la littérature à l'expression des vérités dans lesquelles peut se reconnaître la raison universelle, refusant de voir que ces vérités, produits d'une raison semblable chez tous les hommes, cessent d'être impersonnelles du moment où elles deviennent littéraires, et qu'elles varient dès lors, qu'elles prennent diverses figures selon les caractères du siècle et de la race, selon le tempérament propre de chaque écrivain, il conçoit ainsi la critique comme « une science exacte l » et n'y admet aucune notion du réel.
A Nisard, qui maintenait la discipline classique, s'oppose directement Sainte-Beuve.
Suivant certains adversaires du romantisme, Sainte-Beuve ne fut jamais romantique, ou, du moins, il marqua presque aussitôt sa dissidence. Luimême cependant, après l'apaisement des anciennes luttes, protesta bien des fois qu'il s'était rangé tout d'abord parmi les novateurs et qu'il ne reniait point les idées de sa jeunesse. L'académicien Jay avait écrit en 1830 une sorte de libelle intitulé la Conversion d'un romantique, manuscrit de Joseph Delorme; vingt-cinq ans après, lorsque M. de Sacy, qui lui succédait, prononça son discours de réception, il ne manqua pas de rappeler cet opuscule. « J'y vois à reprendre une seule chose, disait-il; le romantique y est converti par le classique. Pure vanterie! Personne n'a converti les romantiques ; en gens d'esprit et de talent, ils se sont convertis tout seuls. »
1. Histoire de la LiUérature française, t. IV, Conclusion, § iv.
Faut-il donc penser que le romantisme vint à résipiscence? Non sans doute; si les années amenèrent une sorte de conciliation entre les deux écoles, cette conciliation lui assura la victoire. Mais Sainte- Beuve ne se convertit pas plus que les autres novateurs. Romantique il avait été, romantique il resta, même quand l'âge ou peut-être quelques désillusions eurent calmé ses premières ardeurs. Relevant le mot de Sacy dans un article des Lundis paru en 1857 : « De ce qu'on s'arrête, écrivait-il, à un certain moment dans les conséquences que de plus avancés ou de plus aventureux que nous prétendent irer d'un principe, il ne s'ensuit pas qu'on renonce à ce principe et qu'on le répudie... Il y a un signe et un coin auxquels restent marqués et comme gravés les esprits qui, dans leur jeunesse, ont cru avec enthousiasme et ferveur à une certaine chose tant soit peu digne d'être crue... Le signe persiste; il peut se dissimuler par instants et se recouvrir; il ne s'efface pas1. »
Et sachons de quelle manière Sainte-Beuve définissait le romantisme au moment même où il faisait profession de lui rester fidèle : « Viennent les crises, continue-t-il, vous verrez le vieil homme aussitôt se ranimer. Les différences de religion se prononcent. Les blancs sont blancs, et les bleus sont bleus. Voilà que vous vous retranchez dans le beau convenu et dans le noble, fût-il ennuyeux, et moi, je me déclare pour la vérité à tous risques, fût-elle de la réalité. » C'est donc par le souci du vrai, du réel, que Sainte-Beuve caractérise essentiellement le romantisme. Et, s'il alla moins loin
1. Tome XIV. Article sur Théodore de Banville, p. 75 et suiv.
que d'autres romantiques, si, après les entraînements du début, il recula quelque peu, jamais, sur le point capital de l'antagonisme entre les deux écoles, il n'admit aucune concession.
Que sa critique ait été réaliste depuis 1840 ou 1850, on ne le conteste pas. Mais l'on prétend que, pendant la première partie de sa carrière, elle fut tout « impressionniste ». « Les romantiques, dit Ferdinand Brunetière, fondent une critique dont le caractère est de n'en pas avoir; on veut dire une critique qui n'est, selon le mot du poète, que le papier journal ou le mémorandum de leurs impressions de lecture. La première manière de Sainte- Beuve, le Sainte-Beuve des Premiers lundis, des Portraits littéraires, des Portraits contemporains, en est un excellent modèle1. » Considérant et définissant le romantisme comme essentiellement antiréaliste, Brunetière et ceux de son école devaient soutenir que Sainte-Beuve, au temps où il en subissait l'influence, avait fait de la critique subjective, celle d'un dilettante sans règle et sans méthode/ C'est là une assertion spécieuse, et nous devons d'abord la réfuter.
Certes, il y a de l'impressionnisme chez Sainte- Beuve. « L'impression qu'une dernière et plus fraîche lecture nous laisse, écrit-il en 1829, impression pure, franche, aussi prompte et naïve que possible, voilà surtout ce qui décide du ton et de la couleur de notre causerie2. » Et, dix ans après, il ne se défend point d'apprécier les œuvres « selon