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Lettre à Chaudesaigues

2. « II y a lieu plus que jamais aux jugements qui tiennent au vrai goût; mais il ne s'agit plus de venir porter des jugements de rhétorique. Aujourd'hui, l'histoire littéraire se fait comme l'histoire naturelle, par des observations et par des collections » (p. 546).

type vague, abstrait, général, qu'une première vue avait embrassé, se mêle et s'incorpore par degrés une réalité individuelle, précise, de plus en plus accentuée1. » Sainte-Beuve cerne donc et serre l'écrivain d'aussi près que possible. Sa « dernière lecture » a été précédée de beaucoup d'autres, et elle ne décide que du ton et de la couleur. Impressionniste, il l'est surtout parce qu'il n'est pas dogmatiste, parce qu'il ne juge pas en vertu d'un système et qu'il écarte les thèses préconçues.

Si, dans ce sens, il resta impressionniste jusqu'à la fin, il prétendit tout d'abord rendre la critique plus réaliste, et son réalisme s'accordait fort bien avec son impressionnisme.

Lorsque, vers 1860, l'influence de Taine commença de se répandre parmi les générations nouvelles, on traitait volontiers Sainte-Beuve d'amateur ou même d'amuseur. Il répondit en déclarant avoir toujours suivi une méthode, une méthode qui ne se produisit pas sur-le-champ à l'état de théorie, mais qui lui était naturelle, qu'il « trouva instinctivement » et pratiqua « dès ses premières études2 ».

1. Portraits littéraires, t. I, p. 239, article sur Diderot. -

2. Nouveaux Lundis, t. III, article sur Chateaubriand, p. 14. — Cf. p. 13 du même article : « Il me prend, à cette occasion, l'idée d'exposer une fois pour toutes quelques-uns des principes, quelques-unes des habitudes de méthode qui me dirigent dans cette étude, déjà si ancienne, que je fais des personnages littéraires. J'ai souvent entendu reprocher à la critique moderne, à la mienne en particulier, de n'avoir point de théorie, d'être tout historique, tout individuelle. Ceux qui me traitent avec le plus de faveur ont bien voulu dire que j'étais un assez bon juge, mais qui n'avait pas de Code. J'ai une méthode pourtant; et, quoiqu'elle n'ait point préexisté et ne se soit point produite d'abord à l'état de théorie, elle s'est formée chez moi de la pratique même, et une longue suite d'applications n'a fait que la confirmer à mes yeux ».

Et, trente ans plus tôt, avant de marquer ce qu'il donnait à l'impression, il écrivait dans un article sur La Fontaine : « Nous avons quelques principes d'art et de critique littéraire, que nous essayons d'appliquer1 ». Il les appliqua sans pédantisme; mais ce n'est pas une raison pour croire qu'il procéda jamais selon la fantaisie du moment.

Aussi bien lui-même, en 1828, exposait son programme avec autant de précision que possible. Le critique, disait-il, doit « entrer dans son auteur, s'y installer, le produire sous ses aspects divers, le faire vivre, se mouvoir et parler comme il a dû le faire; le suivre en son intérieur et dans ses mœurs domestiques, le rattacher par tous les côtés à cette terre, à cette existence réelle, à ces habitudes de chaque jour dont les grands hommes ne dépendent pas moins que nous autres, fond véritable sur lequel ils ont pied, d'où ils partent pour s'élever quelque temps et où ils retombent sans cesse...; saisir, embrasser et analyser tout l'homme au moment où, par un concours plus ou moins lent ou facile, son génie et les circonstances se sont accordés de telle sorte qu'il ait enfanté son premier chef-d'œuvre. » Et encore : « L'état général de la littérature quand un nouvel auteur y débute, l'éducation particulière qu'a reçue cet auteur et le génie propre que lui a départi la nature, voilà trois influences qu'il importe de démêler 2 ». Cette méthode dont Sainte-Beuve trace ainsi le plan général dans un de ses premiers articles, il la suivit jusque dans les derniers.

1. Portraits littéraires, t, I, p. 51. Cet article est de 1829.

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