É. Faguet, Politiques et Moralistes, t. III, p
4. Cf. !e dernier passage de l'article sur Corneille cité p. 267.
cable en une telle matière; et, plus tard, il répudia seulement les abus qui la compromettaient ou la faussaient. Ayant trop de tact, trop de finesse, pour penser que l'on pût soumettre le génie à d'exactes formules, il avait aussi trop de sincérité pour en émettre la prétention.
Certains, autour de lui, affectaient une superbe assurance et se faisaient fort d'expliquer l'homme tout entier par les conditions physiques. « Oui, messieurs, professait Victor Cousin, donnez-moi la carte d'un pays, sa configuration, son climat, ses eaux, ses vents, sa géographie, donnez moi ses productions naturelles, sa zoologie, sa flore, et je me charge de vous dire a priori quel sera l'homme de ce pays. » Les déclamations charlatanesques de Cousin imposaient à un public enthousiaste et naïf : si Sainte-Beuve n'en fut pas dupe, le lui reprochera-t-on? Chez d'autres que Cousin, il n'y avait certes aucun charlatanisme, mais il y avait un fond de candeur; il y avait chez Taine ce qu'on peut appeler la candeur d'un géomètre. Reprochera-t-on à Sainte-Beuve de ne pas croire soit qu'un moteur unique détermine les mouvements d'une machine complexe et délicate comme l'âme humaine, soit que les déductions tirées des trois influences résolvent le problème de la personnalité individuelle, nous apprennent ce qu'est la « monade? » En combattant la mécanique de Taine, il fait preuve du véritable esprit scientifique, qui, dans aucun domaine et particulièrement dans celui-là, n'a rien à voir avec l'esprit du système.
« Toute méthode, disait Sainte-Beuve, même la plus naturelle et la plus vraie, n'est qu'une méthode,
et elle a ses bornes '. » Quand il indique la sienne propre, on voit sa préoccupation de ne pas dépasser les bornes prescrites par l'état de la psychologie et de la physiologie contemporaines. Il espère que nous pourrons un jour constituer plus largement la science du moraliste », classer les divers esprits en familles 2. Dès Port-Royal, il indique la possibilité, encore lointaine, de cette classification. « Les familles naturelles des hommes, y dit-il, ne sont pas si nombreuses; quand on a |un peu observé de ce côté et opéré sur des quantités suffisantes, on reconnaît combien les natures diverses d'esprits s'organisent et se rapportent à certains chefs principaux... C'est comme en botanique pour les plantes, en zoologie pour les espèces animales. Il y a dans l'histoire naturelle morale la méthode des familles naturelles d'esprit ». Mais, aidant de son mieux le progrès de la critique ainsi conçue, Sainte-Beuve sait bien qu'elle en est seulement « au point où la botanique en était avant Jussieu et l'anatomie comparée avant Cuvier ». Et d'ailleurs, quelque progrès dont elle paraisse capable, « elle n'existera jamais que pour ceux qui ont une vocation naturelle », et « sera toujours un art qui demandera un artiste habile3 ». Il n'ignore pas la difficulté de procéder en étudiant l'homme moral comme on procède en étudiant les animaux et les plantes. Il considère d'autre part qu'on est loin d'avoir recueilli assez d'observations, qu'on ne peut encore établir des lois générales. Aussi se contente-t-il de simples monographies, et, lorsqu'il entrevoit cer-