Documents littéraires, p
siècles sans l'aire avancer la science d'un pas », qu'on doit remonter à « la loi des phénomènes » par une synthèse en vue de laquelle se pratiquent les analyses. Mais, Zola semble l'oublier, cette synthèse exige préalablement des expériences et des observations assez nombreuses et assez précises pour la bien établir. On se plaint que Sainte- Beuve n'ait pas « l'ait avancer la science » : il ne l'a pas fait avancer dans une fausse route en proclamant je ne sais quelles lois antérieures aux observations et aux expériences nécessaires; ses monographies dénotent un esprit que n'abusent point les systèmes artificiels ou les vaines formules, un esprit vraiment réaliste.
Les trois influences primordiales fournissaient à Sainte-Beuve maintes remarques ingénieuses et pénétrantes qui éclairèrent la critique d'un nouveau jour. Taine, avec sa puissance de généralisation et son impérieux rationalisme, en déduit une doctrine infaillible pour expliquer jusqu'au génie. Mais cette doctrine risque de substituer la méthode géométrique à l'étude des faits. Et d'ailleurs, si le génie consiste proprement dans ce qui distingue tel individu, dans ce qui l'excepte des autres, n'émet-on pas une proposition contradictoire quand on prétend l'expliquer par des influences que subirent, comme l'individu supérieur, un plus ou moins grand nombre d'individus médiocres?
Sainte-Beuve, de même, signalait « le jeu de la faculté première »; Taine la transforme en faculté maîtresse qui commande et meut l'être entier. Sans doute on peut citer des écrivains, Shakespeare, Milton, Victor Hugo, chez lesquels une faculté pré-
vaut sur les autres. Seulement, ce n'est vrai que de certains : Sophocle par exemple et Racine avaient-ils donc une faculté maîtresse? Et ensuite, chez ceux pour lesquels c'est vrai, ce qui ne l'est pas, c'est que la faculté maîtresse détermine tout l'organisme intellectuel et moral.
Dans l'histoire littéraire , Taine , lui-même le déclare souvent, voyait « un problème de mécanique ». Et certes, nul n'a appliqué à la solution de ce problème une intelligence plus forte et plus hardie. Mais, en concevant, en traitant ainsi la critique, on ne fait point œuvre de réaliste. Pour être réaliste, il faut d'autres qualités, des qualités moins superbes et moins dominatrices; il faut premièrement s'assujettir aux choses.
Après Taine, Ferdinand Brunetière, soucieux d'appliquer une méthode en accord avec les récents progrès des sciences naturelles, voulut être un disciple de Darwin et de Haeckel. Cependant, par les traits caractéristiques de son esprit, il appartient à la même famille que Taine; il est, lui aussi, un doctrinaire. Et du reste, quand il inaugura la méthode évolutionniste, sa doctrine était depuis longtemps établie; or, foncièrement classique, elle relève de la raison, de la raison universelle et éternelle. Nous ne rechercherons pas ici de quelle façon Brunetière concilie une doctrine qui implique des maximes immuables et une méthode qui suppose d'incessantes variations. Bornons-nous à dire que sa méthode elle-même n'est point réaliste. Sans doute, il signale entre les formes littéraires et les espèces animales des analogies fort intéressantes. Mais, trop logicien pour se contenter de comparai-
sons approximatives, ce qui est nouveau chez lui, c'est qu'il considère le genre comme une sorte de personnalité organique ayant son essence propre et je ne sais quelle vie indépendante des œuvres et des écrivains. Ainsi le doctrinaire reparaît jusque dans l'application d'une méthode fondée sur l'histoire naturelle; du moment où il la pratique, cette méthode, originellement réaliste, tourne à l'abstraction.
« J'ai eu beau faire, dit Sainte-Beuve dans la conclusion de Port-Royal, je n'ai été et ne suis qu'un investigateur, un observateur sincère, attentif et scrupuleux. » Mais, ajoutait-il modestement, aucun « emploi de l'esprit » n'est « plus légitime et plus honorable » que « de voir les hommes et les choses comme ils sont et de les exprimer comme on les voit, de décrire autour de soi, en serviteur de la science, les variétés de l'espèce ». Par là, il mérite vraiment le nom de critique réaliste. Quant aux successeurs de Sainte-Beuve, la critique, sous leur direction, a été plutôt détournée de son vrai chemin. Si leurs systèmes dénotent une rare vigueur de talent, rien n'en demeure d'utile qui ne se trouvât déjà chez lui.