Correspondance, t. III, p
invincible répugnance1. Il veut qu'on ne surprenne chez lui aucun mot, aucune intonation qui le décèle. Il se surveille et se réprime avec une rigueur jalouse. Il « éclatera de colère et d'indignation rentrées2 » plutôt que de trahir sa colère et son indignation. Il resle impersonnel jusque par le style, car l'excellence même de son style est, peut-on dire, anonyme.
L'impersonnalité lui paraît la condition nécessaire de l'exactitude où il vise, et cette minutieuse exactitude l'oppose encore à la plupart des romanciers précédents. Pour écrire quelques lignes de Madame Bovary, il « regarde la campagne » une après-midi entière « par des verres de couleur 3 » ; pour peindre d'après nature le perroquet de Félicité dans Un cœur simple, il se procure un perroquet empaillé et le tient pendant trois semaines sur sa table4; pour faire le premier chapitre de VEducation sentimentale, où ses personnages vont en patache de Paris à Montereau, il loue, n'y ayant plus de service fluvial, une voiture qui le conduit tout le long de la Seine. Aussi bien son érudition n'est pas moins scrupuleuse que son observation. Comme un savant d'outre-Rhin, Frœhner, contestait certains détails de Salammbô, il indique ses auteurs, allègue ses notes, justifie par des documents tous les points en question. Jamais Gustave Flaubert ne chercha le pittoresque hors du vrai; le vrai fut toujours pour lui la matière même et l'étoffe du beau.