Cf. la préface d'Un Père prodigue
modernes, aux élans du lyrisme une observation précise, sèche, aiguë, aux alexandrins éclatants une prose dont les qualités caractéristiques sont l'exactitude et la rectitude.
Cette réaction du réalisme contre le romantisme se manifeste jusqu'en poésie, Leconte de Lisle fait précéder son premier recueil d'une préface où il dénonce « l'aveu public des angoisses du cœur » comme « une vanité et une profanation gratuite », où il prétend que le poète doit abandonner « le thème personnel », et, conscient de sa mission véritable, embrasser « la vie contemplative et savante ' ». Lui-même s'est proposé de ramener l'art vers la science ; il appelle ses Poèmes antiques « un recueil d'études ». Trente-cinq ans plus tard, dans son discours de réception à l'Académie française, après avoir célébré magnifiquement les grands romantiques, il déclare préférer les parties de leurs œuvres où « l'émotion intellectuelle l'emporte sur l'impression cordiale ». Il reproche à Vigny de ne peindre fidèlement ni Moïse ni Samson, il regrette que Victor Hugo, dont il prononçait l'éloge, traduise, sous le titre de Légende des siècles, les idées et les aspirations contemporaines au lieu de se rendre lui-même « le contemporain de chaque
1. « L'art et la science, longtemps séparés par suite des efforts divergents de l'intelligence, doivent tendre à s'unir étroitement, si ce n'est à se confondre. L'une a été la révélation primitive de l'idéal contenu dans la nature extérieure; l'autre en a été l'étude raisonnée et l'exposition lumineuse. Mais l'art a perdu cette spontanéité intuitive, ou plutôt il l'a épuisée; c'est à la science de lui rendre le sens de ses traditions oubliées, qu'il fera revivre dans les formes qui lui sont propres. » (Préface des Poèmes antiques.)
LE ROMANTISME DANS LA SECONDE MOITIE DU XIXe S. 281
époque. » Pour réaliser ce formidable dessein, pour « peindre l'humanité successivement en tous ses aspects », il fallait s'assimiler l'histoire et la philosophie des diverses civilisations. C'est ce que n'avait pas fait Victor Hugo, ce que Leconte de Lisle entendait faire. L'historien et le philosophe devancèrent chez lui le poète; et il entendait raconter l'épopée humaine sans aucune préoccupation des choses actuelles qui pût troubler son impartialité de philosophe ou d'historien. Alexandre Dumas était réaliste en exprimant son siècle; Leconte de Lisle le fut en ressuscitant les races éteintes.
Vers 1875, l'école naturaliste supplante l'école réaliste ; et tout d'abord elle mène contre les romantiques une vigoureuse campagne.
Chef de cette école, Emile Zola préconise une littérature qui appliquerait la méthode des sciences naturelles. Le naturalisme, dit-il dans le plus fameux de ses manifestes, opère sur les mœurs, sur les passions, sur les phénomènes humains et sociaux « comme le chimiste et le physicien opèrent sur les corps bruts1 ». Et plus loin : « Le roman expérimental est une conséquence de l'évolution scientifique du siècle, il continue et complète la physiologie »; il prétend, en place de « l'homme abstrait », de « l'homme métaphysique », étudier « l'homme naturel » soumis aux lois de la matière et tel que le déterminent les influences du milieu 2. Selon Zola, les romantiques n'ont fait qu'une