Préface de Cromwell
LE ROMANTISME DANS LA SECONDE MOITIE DU XIXe S. 289
avec le chef de l'école romantique; il donne du relief à la platitude même.
Chez Alexandre Dumas, le réalisme n'est pas, comme chez Gustave Flaubert, l'effet d'une discipline systématique. L'auteur de la Dame aux camélias, quand il renouvela notre théâtre, fit du réalisme sans le savoir, en retraçant ce qu'il voyait. Mais, réaliste par là, il est par bien des côtés foncièrement idéaliste; et son idéalisme, qui s'accuse toujours davantage, finit par tourner au mysticisme.
Presque toutes ses comédies veulent démontrer une vérité morale. Bien que mettant sur la scène des figures modernes dans un milieu fidèlement observé et rendu, il représente « ce qui devrait être » et non « ce qui est ». De là un singulier mélange des réalités qu'il a vues et des choses imaginaires qu'il nous donne elles-mêmes comme réelles. Ses dénouements en particulier manquent bien souvent de vraisemblance, et plusieurs, malgré l'adresse avec laquelle il les avait préparés, soulevèrent de vives protestations. « C'est raide », dit Barentin, lorsque Mme Aubray marie son fils avec Jeannine ; et le public partagea l'avis de Barantin. Dans beaucoup de ses pièces, Alexandre Dumas subordonne la vérité réelle à une thèse, ou même y substitue la vérité idéale.
Encore cela n'est-il pas proprement « romantique ». Voici quelque chose qui l'est.
Dumas se défendit toujours de confondre la réalité et l'art. Créateur d'un théâtre nouveau, qui, du reste, ne mérite qu'à certains égards d'être appelé réaliste, il le créa sans professer aucune doctrine. Dans la seconde moitié de sa carrière, il
combattit le naturalisme, et ce n'était pas seulement afin de défendre des conventions imposées, selon lui, par les lois essentielles du genre théâtral; il expliquait encore que l'artiste corrige la nature l'interprète, l'ajuste et l'accorde à sa forme d'esprit, à son tour d'imagination. Si « toutes les littératures, y compris la littérature dramatique », peuvent bien, dit-il, avoir « pour première base la recherche et la représentation aussi fidèle que possible de la nature », elles ne l'ont pas, « pour dernière fin » ; et, déclarant son idéalisme intime, il ajoute, quelques pages plus loin : « L'artiste ne mérite ce nom que lorsqu'il donne une âme aux choses de la matière, une forme aux choses de l'âme, que lorsque, en un mot, il idéalise le réel qu'il voit et réalise l'idéal qu'il sent1 ». Certes, la différence est grande entre un « virtuose » comme Flaubert et un moraliste comme Dumas; celui-là recherche la beauté plastique, celui-ci l'utilité sociale : mais tous deux poursuivent une autre fin que la reproduction du réel.
Après les Idées de Madame Aubray et la Princesse George, Dumas ne se borne point à soutenir des thèses en montrant de quelle façon « les choses doivent se passer ». Prophète et visionnaire, il fait paraître sur le théâtre des entités au lieu d'êtres vivants. Mistress Clarkson, dans l'Étrangère, n'a vraiment rien de réel ; elle représente « l'absorption du masculin par le féminin. » Et, déjà, la Femme de Claude, soit pour le sujet, soit pour les personnages, était une pièce « toute symbolique2 ». Césarine y