Cf. la préface
LE ROMANTISME DANS LA SECONDE MOITIE DU XIXe S. 291
figure je ne sais quel monstre d'apocalypse avec sept tètes qui dépassent les montagnes, sept bouches, toujours entrouvertes et souriantes, aussi rouges que des charbons en feu, quatorze yeux, toujours fixes, aussi profonds que ceux de l'Océan. Le mystique, chez Dumas, a maintenant prévalu sur le réaliste. Il abstrait, il symbolise; il représente d'une part, la Bête, de l'autre, la Vierge du mal. Au reste, la Femme de Claude et l'Étrangère, ou, plus tard, la Princesse de Bagdad, ne font que mettre en pleine lumière son « romantisme » inné, un romantisme dont ses pièces réalistes portaient ellesmêmes la trace.
Quanta Leconte de Lisle, il est bien, lui aussi, romantique, non pas comme Alexandre Dumas, mais comme Gustave Flaubert.
Leconte de Lisle est romantique, comme Flaubert, par son culte du beau. Il exige en toute œuvre d'art une perfection absolue; il tient identiques les deux termes de grand poète et d'irréprochable artiste. Gomme Flaubert, Leconte de Lisle est encore romantique par son aversion pour les vulgarités et les mesquineries de l'existence moderne. Seulement, tandis que le premier, dans Madame Bovarg, dans V Éducation sentimentale, se faisait une obligation de les peindre, le second emprunte ses thèmes aux pays les plus lointains, aux époques les plus reculées. Il écrit des Poèmes antiques et des Poèmes barbares ; et, dans les Poèmes tragiques, il célèbre l'apothéose de Mouça-el-Kébyr, il entonne un hymne de mort gallois, il module des pantoums malais, il chante la Romance de don Fadrique et celle de dona Blanca. Le réalisme impose une impersonnalité rigou-
reuse. Si Gustave Flaubert voulait ne laisser rien paraître de lui-même, c'est là surtout ce qui le distingue des romantiques; mais il n'y réussissait pas toujours. Leconte de Lisle y réussit encore moins. En racontant l'antique épopée de la race humaine, il a souvent trahi son être intime. Lui qui reproche à Vigny de se peindre sous les traits de Moïse, nous le reconnaissons plus d'une fois derrière ses personnages. Par la bouche d'un Runoïa, il prédit la chute du Christ :
Les regards attachés aux débris de sa tour,
Il cria dans la nuit : — Tu mourras à ton tour !
J'atteste par neuf fois les Runes immortelles.
Tu mourras comme moi, Dieu des âmes nouvelles1.
Par la bouche de Qaïn, il crie son âpre orgueil, sa haine de l'oppression, son pessimisme révolté. Qaïn est tout autant Leconte de Lisle que Moïse était Alfred de Vigny. Le poète lui inspire jusqu'à sa haine du christianisme et du moyen-âge, il emprunte la voix de ce maudit pour maudire le Dieu catholique, les moines, l'Inquisition, les bûchers hurlants.
Afin d'exterminer le monde qui te nie,
Tu feras ruisseler le sang comme une mer,
Tu feras s'acharner les tenailles de fer,
Tu feras flamboyer, dans l'horreur infinie,
Près des bûchers hurlants le gouffre de l'Enfer;
Mais quand tes prêtres, loups aux mâchoires robustes, Repus de graisse humaine, et de rage amaigris, De l'holocauste offert demanderont le prix, Surgissant devant eux de la cendre des justes, Je les flagellerai d'un immortel mépris2.