‹ Le réalisme du romantismeChapitre 202 sur 211 · Ibid., Qaïn · texte numérisé non relu

Ibid., Qaïn

D'ailleurs Leconte de Lisle a écrit maintes pièces où son moi s'exprime sans aucune transposition. Ni le Manchy, ni la Fontaine aux lianes, ni l'Illusion suprême, où il généralise et spiritualise ses émotions, ne sont sans doute des poèmes aussi exclusivement, aussi directement subjectifs que les élégies de Musset. Pourtant il nous y découvre ce que recelait son âme de plus personnel, de plus profond. Même dans les Montreurs, lorsqu'il se défend de mendier une pitié humiliante, son mépris de « la plèbe » éclate en furieux anathèmes.

Et ce moi, dont il ne peut, bien souvent, réprimer les colères et les angoisses, est un moi essentiellement romantique. Le pessimisme de Leconte de Lisle provient d'un mal auquel tous les romantiques, depuis Chateaubriand, avaient été en proie: il s'explique par l'idée, sans cesse présente, de l'écoulement universel; il s'explique aussi par un rêve de beauté et d'amour que dément la vie, qu'elle heurte et blesse de ses viles passions, de ses impures laideurs. Plus intellectuel, plus philosophique, c'est encore « le mal du siècle ». Sous la morne sérénité que Leconte de Lisle affecte, on retrouve encore un descendant de René.

Dans la dernière partie du xixe siècle, aucun écrivain, parmi ceux qui s'attaquèrent au romantisme, ne le combattit avec autant de violence qu'Emile Zola; cependant aucun n'est aussi romantique, ne l'est aussi foncièrement que ce docteur du naturalisme. Lui-même le savait bien. « Je hais le romantisme, disait-il, à cause de la fausse éducation littéraire qu'il m'a donnée; j'en suis, et

j'en enrage1. » Mais ce n'est pas seulement son éducation qui le rendit romantique, c'est, avant tout, son tempérament propre et sa forme d'esprit.

Il a pour faculté dominante l'imagination, une imagination qui transforme et déforme le réel. Son œuvre contredit sur tous les points essentiels la doctrine du naturalisme. Par exemple, les principaux personnages qu'il représente, ses héros, dépassent presque toujours les proportions de la moyenne humanité. Il les amplifie et il les simplifie; il en fait des symboles. Ses descriptions, d'autre part, valent surtout par l'éclat, par le relief, et non par l'exactitude documentaire. Nous y admirons la puissance de l'artiste qui grossit chaque objet, qui exagère les contours et qui outre les couleurs, qui prête souvent aux choses une vie étrange et mystérieuse. Rien n'est moins naturaliste que l'art de Zola, rien n'est plus « romantique ».

Si l'auteur des Rougon-Macquarl se retourna contre le romantisme, ce qu'il appelle de ce nom est ce que le romantisme put avoir de bizarre, d'extravagant, de saugrenu. « Je désigne par drame romantique, dit-il notamment, toute pièce qui se moque de la vérité des faits et des personnages, qui promène sur les planches des pantins au ventre bourré de son, qui, sous le prétexte de je ne sais quel idéal, patauge dans les pastiches de Shakespeare -. » Et certes le drame romantique ne contient pas autant de vérité morale ou même de vérité his-

1. Le Roman expérimental, article sur les Frères Zemganiw, p. 271. — Cf. ce passage de VŒuvre : « Ah! nous y trempons tous, dans la sauce romantique ! Notre jeunesse y a trop barboté; nous en sommes barbouillés jusqu'au menton ».

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