Après une lecture
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dont puissent témoigner leurs écrits, les écrivains qui falsifient la nature n'obtiennent jamais qu'un succès éphémère. Nous avons eu trois grandes écoles depuis la Renaissance, et toutes les trois, l'école classique, l'école romantique, l'école réaliste, se réclamèrent de la nature et de la vérité.
La différence fondamentale entre l'artiste et le savant ne porte point sur cette distinction du vrai et du beau ; comme le savant, l'artiste s'applique à la nature. Par quoi donc les distinguerons-nous l'un de l'autre, par quoi les opposerons-nous entre eux? Ce qui les distingue, ce qui les oppose, c'est que le savant reproduit la nature telle quelle, et que l'artiste, suivant le mot de Bacon, y ajoute son moi.
Si l'œuvre scientifique a sa beauté, la beauté d'une œuvre scientifique n'est pas la même que celle d'une œuvre artistique.
Platon appelle le beau « la splendeur du vrai ». Mais cette splendeur, dans l'œuvre scientifique, reste froide. Le savant applique à la nature sa seule raison. Une démonstration de géométrie peut être belle; elle l'est d'une beauté purement logique. Le savant, dès que son moi, dès que sa sensibilité entre en jeu, fait œuvre d'artiste. Préciser les mouvements des astres et exposer les lois selon lesquelles ils se meuvent, c'est là une œuvre scientifique. Et certes l'astronome pourra non moins qu'un autre, voire à meilleur escient, admirer l'harmonie de l'univers; il pourra aussi se sentir humilié par la considération du peu qu'est l'homme dans le monde, il pourra se sentir effrayé du silence éternel des espaces infinis. Mais, en exprimant les émotions de son cœur, il fera œuvre d'artiste, il ne fera plus œuvre de savant.
Et, d'autre part, si l'œuvre artistique doit être vraie, la vérité de l'œuvre artistique n'est pas celle de l'œuvre scientifique.
Le savant démontre ou constate; il expose objectivement ses constatations ou ses démonstrations. Voici une vérité scientifique qu'il démontre : La somme des trois angles d'un triangle égale deux angles droits. Et voici une vérité scientifique qu'il constate : L'eau se compose d'oxygène et d'hydrogène. Les vérités de ce genre-là n'ont rien de subjectif, elles sont toujours et partout vraies, elles le sont pour tous les hommes identiquement. Et même il n'y a qu'une façon de les exprimer comme il n'y a qu'une façon de les concevoir. Au contraire, la vérité de l'œuvre artistique est subjective et relative. Sans doute quelques principes commandent et dominent l'art, principes immuables, dérivant du fond commun qui, chez tous les individus de diverse origine, marque leur commune « humanité ». Mais, purement idéologiques, ils ne se traduisent par rien de concret, et la vérité de l'œuvre artistique varie avec le tempérament de chaque artiste.
Telle est la différence entre l'œuvre d'art et l'œuvre de science. Le moi de l'artiste altère la nature; à travers ce moi, elle subit une réfraction. Qu'on ne vienne donc pas nous parler de je ne sais quelle littérature scientifique. Les deux mots se contredisent et s'excluent.
Si le naturalisme avait appliqué sa théorie en toute rigueur, c'était fait de la littérature.
Considérons d'ailleurs un des principaux genres, l'histoire. Soumise de nos jours à une méthode strictement objective, l'histoire ne compte plus
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entre les genres littéraires1. Déjà Fustel de Coulanges, écrivain admirable de justesse, de précision, de netteté vigoureuse, n'est, ni ne veut être un « littérateur ». Dans les écrits pour lesquels on le nomme avec Michelet, Taine et Renan, il ne suit pas toujours sa discipline; mais ceux où il la suit demeurent hors de la littérature. Et pareillement nos érudits contemporains, s'imposant une impersonnalité absolue, produisent des œuvres aussi peu littéraires que les travaux d'un paléographe ou d'un numismate.
La littérature pouvait-elle donc, sous l'influence du naturalisme, être évincée tôt ou tard, être absorbée par la science? En vérité, il n'y avait rien de pareil à craindre.
Il n'y avait rien de pareil à craindre dans l'histoire elle-même ni dans la critique.
Dès que l'histoire ne consiste pas uniquement en chiffres, le moi de l'historien s'y manifeste. Comme le romancier, l'historien voit la réalité à travers son moi. Comme le romancier, il pratique l'abstraction et l'idéalisation : l'abstraction, car il doit choisir parmi tant de faits; l'idéalisation, car, sans parler des préjugés et des sympathies personnelles, son choix dépend plus ou moins d'idées conformes à sa nature propre. Ainsi l'histoire ne peut véritablement devenir une science. Et, ne craignons pas de le dire, ce qui en fait à bien des égards l'intérêt, ce qui en fait la valeur, c'est ce que chaque historien y met de soi. Le travail des érudits mérite sans doute de très grands éloges; mais enfin, ils n'ont point de génie, et ils se passent fort bien d'en avoir. Quand un